Transmédiale 2016: Berlin, anxieusement numérique

Intitulée « Conversation Piece », l’édition 2016 de Transmediale entend rebooter le format de ce grand rendez-vous annuel de la culture post-numérique internationale, en le transformant en un véritable espace de discussion éphémère autour de la nature anxieuse de notre monde post-capitaliste. Entretien avec Kristoffer Gansing, directeur artistique de Transmediale depuis 2012.

Les quatre thématiques croisées de Transmediale 2016 (Anxious to Act, Anxious to Make, Anxious to Share et Anxious to Secure) se référent toutes à un principe actif d’anxiété. Pourquoi ce choix d’axe central dans le cadre d’une manifestation dédiée à la culture post-numérique comme Transmediale ?

En fait, ce n’est pas tant l’anxiété en tant que telle qui constitue l’axe de réflexion mais plutôt « l’anxiété à faire quelque chose » dans tous les domaines que recoupent les quatre thématiques de « Conversation Piece ». Bien sûr le principe d’anxiété y est relatif mais « être anxieux de faire quelque chose » signifie davantage être nerveusement impatient de faire quelque chose tout en étant nerveusement hésitant à l’idée de le faire. C’est plus ce sentiment de tension ambigüe qui alimente « Conversation Piece » et je trouve qu’il s’inscrit parfaitement dans la continuité de la manière dont Transmediale réfléchit à toutes les relations entre art, technologie et culture. C’est un rapport complexe et irréductible, où tout est lié : on ne peut pas à le réduire le champ post-numérique à un simple cadre esthétique, technologique ou culturel.

Pourtant, dans le contexte d’instabilité sociale et politique de nos sociétés mondiales, dans le contexte sécuritaire actuel ici en Europe, on peut se demander si le sentiment d’anxiété général qui s’en dégage peut interférer avec la création numérique contemporaine. Pensez-vous que la réflexion des acteurs et théoriciens de l’art numérique peut amener des éléments de réponse à l’anxiété mondiale ?

Une grand part de la création artistique se nourrit toujours de ces grandes peurs perceptibles à l’échelle planétaire. Et comme beaucoup d’artistes créent à travers les réseaux numériques, cela est également palpable de la part d’artistes dont le matériau numérique constitue la base de la réflexion. La sécurité, le terrorisme et bien sûr tous les principes de surveillance sont des axes de réflexion qui ont toujours fait partie de l’historique de l’art numérique et des nouveaux médias. Mais je ne crois pas que l’art doive nécessairement donner des réponses. Au contraire, elle doit surtout poser de nouvelles questions. Il est important de mettre en avant certaines contradictions, de privilégier de nouvelles empathies, d’éclairer de nouvelles pistes de réflexion, voire de suggérer de nouvelles actions. N’importe quelle société a besoin de l’art pour rester en bonne santé et la recherche artistique doit rester un contrepoint à la recherche plus instrumentalisée.

Une démarche plus participative semble être du coup celle que Transmediale adopte cette année, avec un angle réflexif très formel intitulé « Conversation Piece »  qui entend « rebooter le format » de Transmediale. Qu’est-ce que cela induit ?

Ce titre « Conversation Piece » doit être compris de façon littérale : un espace de conversation permettant d’ouvrir une discussion. Dans la plupart des dictionnaires, il est souvent fait allusion au fait que le point de départ d’une conversation repose sur la nouveauté du sujet, ou le caractère inhabituel de son objet, qui attire l’attention. « Conversation Piece » est donc avant tout un format. Et dans notre interprétation de ce format, il y aura beaucoup d’objets inhabituels, des objets artistiques mais dont l’idée est aussi de creuser les rapports entre société et technologie. Transmediale s’est toujours inscrit dans cette démarche mais cette année nous voulions mettre cet aspect du dialogue en avant. On ne voulait pas que cela apparaisse juste en filigrane derrière une grande thématique, comme "Afterglow" ou "Capture All" (voir article) ces deux dernières années. Il n’y aura pas une méthodologie pour établir cette conversation mais plutôt plusieurs manières adaptées spécifiquement aux différents projets. Il y a juste une structure générale où interviennent les quatre thématiques, pour guider le visiteur entre toutes ces conversations, pour les introduire.


Vorspiel 2016 Interview Marathon © Udo Siegfriedt / CTM 2016

On s’affranchit des étiquettes « exposition » ou « conférences » pour spécifier différents temps d’échanges variables, autour d’une personnalité, en mode panel, certaines accompagnées d’installations ou de performances, d’ateliers. On a créé aussi la nouvelle case des « Panic Room sessions » pour encourager les participants et le public du festival à être plus engagé dans la discussion, en-dehors de la partie plateau. L’idée est de transformer l’espace entier [le Haus der Kulture der Welt (HKW) de Berlin] en un espace intégralement tourné vers de libres flux de discussion, avec une modération très ouverte et où chaque session s’intègre à l’unité de la réflexion autour des thématiques retenues.

Y a-t-il une session qui vous semble plus particulièrement intéressante dans son format et dans cette idée de réfléchir à travers la culture numérique à cette question de l’anxiété face au monde ?

Il y en a plusieurs, mais dans la thématique Anxious to Act, je mettrai en avant la session « Five Years After ». C’est un module hybride, avec des intervenants et des éléments d’installations. Elle traite des répercussions du Printemps Arabe, en essayant de comprendre ce qui est advenu de toute cette énergie populaire dirigée contre les régimes autoritaires de ces pays depuis 2011. L’envie d’agir est toujours très forte là-bas, mais elle se définit désormais en dépeignant une vision beaucoup plus sombre des réactions sociales, où l’on ne parle plus du tout de révolutions Facebook ou Twitter. Au fil des discussions que nous aurons, il faudra sans doute réorienter la manière de penser et d’agir à travers un réseau médiatique, et se demander « qu’est-ce que c’est qu’agir en empruntant un réseau médiatique aujourd’hui »?

Hatsune Miku – Still Be Here (c) Image: LaTurbo Avedon / Crypton Future Media Inc. 2007

La présence de quel artiste ou de quel intervenant vous fait-elle particulièrement plaisir cette année au vu de cet axe de réflexion ?

La présence de John Young de Cryptome.org [site web américain de divulgation de documents sensibles façon Wikileaks] est un évènement cette année. Je suis très curieux d’entendre ce que cette légende de la révélation d’infos va dire. Je suis aussi impatient de la performance que nous co-programmons avec CTM [Club TransMediale, la contrepartie plus festive de Transmediale, produite simultanément par l’organisation partenaire de ce nom] : Still Be Here avec Hatsune Miku [Still Be Here est un projet live AV réunissant l’artiste conceptuel Mari Matsutoya, la musicienne Laurel Halo, le chorégraphe Darren Johnston et l’artiste visuel LaTurbo Avedon, et où figure la chanteuse performa humanoïde Hatsune Miku, célèbre pour ses concerts sous forme d’hologramme]. Ce sera l’une de nos plus grosses performances jamais programmées.

Propos recueillis par Laurent Catala
 

Transmediale / Conversation Piece
HKW, Berlin
du 2 au 7 février 2016 

2016.transmediale.de
 


Hatsune Miku - Still Be Here Teaser Transmediale 2016 from LaTurbo Avedon 

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