Techniquement douce au Fresnoy

Pour la 17eme édition de son cycle de présentation Panorama, l’école du Fresnoy propose plusieurs installations questionnant les relations entre monde physique et monde virtuel à travers des principes de dialogue et de matérialisation-objets surprenantes.

Comme chaque année, le studio national des arts contemporains du Fresnoy à Tourcoing invite public et professionnels à découvrir lors son rendez-vous annuel Panorama une sélection d’œuvres audiovisuelles imaginées et réalisées par les étudiants de l’école et les artistes professeurs invités au cours d’une année de travail.

Intitulée Techniquement Douce, cette 17eme édition fait référence, comme le précise Didier Semin, enseignant en l'histoire de l'art à l'École nationale supérieure des beaux-arts de Paris et commissaire d’exposition, au titre du projet de film inabouti de Michelangelo Antonioni qui devait faire suite à Blow Up. « Le film devait être réalisé pour l’essentiel dans la jungle amazonienne et le cinéaste rêvait pour cela d’une caméra capable, ce sont ses propres mots, "de se biologiser" », explique-t-il, en traçant un parallèle entre cette capacité d’adaptation fine à son environnement projetée par le cinéaste italien, et la façon dont les élèves de l’école se plongent dans des travaux toujours aussi étonnement disparates.
 

Dialogue réel / virtuel

Effectivement, on ne peut être que surpris par la disparité créative portée par les 50 œuvres inédites présentées, frayant dans domaines de l’image – le support filmique étant bien entendu le plus représenté -, du son, mais aussi de la création numérique.


Danse /// Fragment - teaser from David AYOUN 

Parmi celles-ci, on peut ainsi remarquer l’installation immersive co-générative Danse /// Fragment de David Ayoun. En se déplaçant face à l’écran, le spectateur se retrouve dans un étrange dialogue corporel avec une forme graphique dansante, étrangement fluide et rayonnante, qui semble dotée de sa propre vie tout en répondant subtilement à vos propres mouvements. Réflexion sur la genèse du corps, l’altérité et l’espace vulnérable qui peut séparer et rapprocher le réel et le virtuel, Danse /// Fragment s’inscrit dans une réflexion sur une interaction sibylline, évitant les démonstrations ostentatoires pour créer un sentiment de poésie intimiste, portée par une présence sonore synthétiquement fragmentée.


 L'opéra  technologique I.D. d’Arnaud Petit et Alain Fleischer

Dans l’opéra technologique I.D. d’Arnaud Petit et Alain Fleischer, c’est entre une chanteuse d’opéra bien physique et son double virtuel que s’instaure un sémillant dialogue. Ici aussi, le sentiment d’altérité se fait particulièrement prégnant, d’autant que cette image virtuelle se révèle le parfait reflet de la chanteuse. Qui du coup, devient la mémoire de l’autre, ou plus concrètement qui devient la forme de l’autre, dans cette relation se tissant progressivement ?


A main Levée de Pauline de Chalendar

Ce curieux dialogue entre réel et virtuel, entre physicalité et abstraction, se retrouve encore dans l’installation A main Levée de Pauline de Chalendar et dans la pièce Am Walking In de Marie Lelouche. Interrogeant la pratique et la temporalité du dessin aujourd’hui, A main Levée se présente sous la forme d’une longue frise sur laquelle apparaissent des lignes dessinées au cours d’une marche solitaire de l’artiste en montagne. D’autres dessins, tridimensionnels, réalisés à partir d’une captation des gestes de l’artiste, viennent se télescoper à ces premières lignes originelles. Pour les observer en train de se créer, il faut se munir de l’un des deux casques de réalité virtuelle posés à l’extrémité de la frise. Privé de surface, libéré dans un flux créatif permanent, le dessin semble ici s’éveiller dans une nouvelle vie, dans des paysages filaires malicieux jouant de notre propre regard.


              Cross patterns: paths to be able to return de Barbara Palomino Ruiz

Comme A Mains Levée, l’installation multimédia Cross patterns: paths to be able to return de Barbara Palomino Ruiz s’appuie sur une série de dessins, en l’occurrence des motifs géométriques inspirés de ceux des populations autochtones amazoniennes des Shipibo-Conibo. Cette peuplade a développé un principe de « motifs chantés » dans lequel les dessins peints ou brodés pouvaient être chantés comme s'il s'agissait de musique codée. L’installation reprend ce principe sur un mode interactif, une machine dirigée en temps réel, sorte de lecteur optique-robotique, permettant de lire ces cartographies à la fois physiques et imaginaires sur fonds de mantras.
 

Sculptures-objets organiques

I Am Walking In établit une physicalité encore plus forte, en glissant dans un espace délimité cinq statues-totems habillées d’étranges textures de matière tramées. Ici, le dialogue s’instaure également par la présence de casques, audios cette fois-ci, permettant d’écouter une création sonore faite de crépitements successifs faisant écho aux textures visuelles en jouant d’une même sensation de répétition. Là encore, un principe de tridimensionnalité se noue à travers les variations de volume qui, en déployant un nouvel espace sonore, permettent d’apprécier différemment la matérialité de ces étranges sculptures, ainsi que les vides qui les lient et les séparent.


Exo-biote de Jonathan Pêpe

Ce principe de sculptures-objets se retrouve dans l’installation Exo-biote de Jonathan Pêpe, cette fois-ci dans un principe de chorégraphie hybride en mouvement, que l’on examine à la manière d’un scientifique. Derrière une vitre, posée sur un pupitre d’observation clos, plusieurs objets semblent prendre vie, se gonflant d’air ou laissant voir le battement de leurs organes. Présentés comme de futurs marchandises de consommation, prêtes à l’emploi, elles paraissent indiquer au spectateur l’avènement d’une prochaine ère où le technologique, le numérique et l’organique, l’humain, procéderait d’une même structure, d’un même devenir « vivant ».


Déjà Entendu | An Opera Automaton from Lukas Truniger 

Mais, la forme sculptée et numérique la plus impressionnante surgit du dispositif Déjà Entendu / An Opera Automaton de Lukas Truniger qui s’attaque davantage aux principes d’hybridation du langage. Avec ses 102 écrans et haut-parleurs, l’installation diffuse avec force dans l'espace d’exposition des textes et des mélodies d’opéra inspirés par le mythe de Faust et constamment reproduits à l'aide de logiciels d'apprentissage-machine. Plongé dans cette répétitivité algorithmique, ces textes et ces mélodies finissent par perdre leur sens, créant un nouveau langage organique dicté par la machine. Une manière de suggérer la nouvelle poésie d’un langage numérique en phase constante de développement.

Laurent Catala


Teaser des films du Fresnoy - Panorama 17 - 2015 from Le Fresnoy 

 

Panorama 17 Techniquement Douce, du 19 septembre au 13 décembre 2015, www.lefresnoy.net

 

 

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