ST/LL : Le Monde-Sablier de Shiro Takatani

Créée en première mondiale dans le fraîchement rénové Volcan Niemeyer du Havre, St/ll, du metteur en scène japonais Shiro Takatani, explore les rapports de surface entre l’humain et le technologique au fil de tableaux temporels énigmatiques

Noirceur immaculée. En découvrant le plateau de la nouvelle pièce chorégraphique et multimédia du metteur en scène japonais Shiro Takatani, on ne peut qu’être frappé par ce saisissant contraste entre la noirceur des éléments – un vaste bassin d’eau étale, une table parée de couverts et un grand monolithe-écran, le tout ceinturé par la pénombre circulaire du cœur du Volcan du Havre – et la sensation de pureté, de préciosité qui s’en dégage. 


© Agence Deshoulières et Jeanneau+Associés

Créé dans l’impressionnant cratère-théâtre conçu par l’architecte brésilien Oscar Niemeyer au tournant des années 80 et tout récemment rouvert au public après quatre années de travaux et de réhabilitation, ST/LL bénéficie sans doute de l’atmosphère unique de cet écrin majestueux - dans lequel Shiro Takatani et son équipe ont pu peaufiner leur travail de création au cours d’une résidence de quinze jours - pour exprimer son étonnante esthétique, à la fois noire et changeante, sobrement chorégraphique mais également portée par la précision algorithmique des captations vidéos retranscrites sur le monolithe écran. Ainsi, lorsque les corps des danseurs tournoient physiquement sur les éléments de tables, ceux-ci se retrouvent subitement saisis par l’image sur l’écran-monolithe géant et transportés dans une autre dimension visuelle et spatiale, surlignée de lignes géométriques filaires, créant ainsi un degré de profondeur nouveau dans la perception générale de la scène.

Du mimétique au numérique

Ce principe de contraste mouvant est essentiel à la bonne appréhension d’une pièce dont le déroulement s’articule autour de tableaux évoquant une sorte de changement permanent dans la continuité, et dont Shiro Takatani s’amuse d’ailleurs à brouiller les pistes dans le texte cryptique lui servant de point d’appui. « Still », ces « inter-instants », Shiro Takatani les relie au temps qui passe, temps qui, « plus fugace que la narration, plus infini que le futur ou le passé, (…) défie toutes notions de micromesure ». « L’art ou la science seront-ils jamais capables de transcrire ce monde-sablier, ces grains de sable qui s’effritent au moindre changement », s’interroge-t-il ? Le moins que l’on puisse dire est que les éléments de réponse qu’apportent Shiro Takatani reste pour le moins plutôt insaisissables. Les différents tableaux de la pièce, au décor d’ensemble (le plan d’eau, le monolithe-écran) immuable mais aux scénarios changeants, révèle en effet des variations d’humeur très nettes.

Au début, les personnages semblent figés dans des poses mimétiques, faisant semblant de boire et de manger autour de mets invisibles, sous le son régulateur de métronomes posés à même la table. Dans ce décor aqueux rigide, on croirait presque retrouver la scénographie liquide et claustrophobe du Persona d’Ivo van Hove. Puis, des miroitements projetés se mettent à envahir les murs tandis que les personnages pris par une forme de transe montent sur les tables, s’animent.

Après un premier black-out de lumière, le tableau suivant appuie les tonalités numériques de Shiro Takatani, dont il faut rappeler qu’il est quand même l’un des fondateurs et rouages essentiels de la compagnie de théâtre multimédia japonaise Dumb Type, précurseur dès les années 80/90 de performances à la fois technologiques et émotionnelles fortes (par exemple [Or], sur les frontières entre la vie et la mort), et qui a vu passer en son sein plusieurs artistes numériques/électroniques aujourd’hui incontournables comme Ryoji Ikeda. Des pixellisations fuyantes et granuleuses, des lignes fréquentielles audiovisuelles s’invitent ainsi sur le monolithe, trompant de manière plus bruyante les lignes de piano mélancoliques, signées par le célèbre compositeur nippon Ryuichi Sakamoto, dans un ballet de lumières projetées soudainement plus stroboscopiques. Mais, cette mutation gravitationnelle n’est que passagère.
 


OR performance © Dumb Type (Japan, 1997)

Esthétiques de surface

La place de l’humain se manifeste alors plus clairement. Seule sur scène, une comédienne lit un texte en japonais – à la traduction elliptique - et craque une allumette, avant qu’une armée de lucioles-ampoules ne viennent l’entourer de leurs étincelles volages. Un peu plus tard, une autre actrice pénètre sur scène en poussant une table et en racontant des histoires que l’on devine au ton (faute de traduction) plutôt grivoises. Ces allers-retours continuels entre parties dansées, joutes théâtrales presque plus bouffonnes et déchaînements ultra-précis des éléments technologiques audiovisuels et lumineux, portés par la rigidité presque stoïque du décor, créent une étrange confusion des sens. Telle l’eau reflétant sans cesse sa surface limpide, les tableaux de Takatani semblent ici coulisser les uns avec les autres dans de curieux numéros interchangeables, des passerelles esthétiques et stylistiques libérant une facilité de transition évidente dans la direction des évènements.

Mais, le revers de la médaille est qu’aucune profondeur ne se dégage réellement de ces tableaux trop rapides, trop évolutifs, trop cryptiques même, pour révéler un sens que l’on ne parvient au final jamais totalement à percer. Un manque de radicalité expressive, dans la forme comme dans le fond, qui peut surprendre de la part de l’ancien mentor de Dumb Type, mais qui ne remet pas en cause le charme sibyllin – et l’efficacité technique de mise en scène multimédia – qui se dégage. 

Laurent Catala

LIENS

shiro.dumbtype.com

www.levolcan.com

> A Voir et Ecouter <
 


OR performance © Dumb Type (Japan, 1997)
 


Shiro Takatani - CHROMA - creation 2012
 


performance, La Chambre Claire - creation 2008

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