Retour au réel et représentation post-media dans les arts numériques

À peine reconnues, cartographiées, relayées dans les grands médias et introduites dans les galeries, les activités artistiques comprises sous le terme générique "d'arts numériques" subissent déjà une mutation. Principalement initiées par des bricoleurs et des artisans, ces disciplines transversales hybrides sont actuellement le jeu d'une nouvelle tendance : un retour au réel qui répond à l’idée du philosophe Gilbert Simondon selon laquelle « une nouvelle culture technique passe par la connaissance des objets techniques qui nous entourent et introduisent de nouvelles médiations avec le monde extérieur ». En d’autres termes, les pratiques artistiques numériques entrent dans une ère post-média.

Voilà quelques temps en effet que l’on voit s’épanouir des œuvres qui, si elles collaborent toujours activement avec les machines, se rapprochent néanmoins de plus en plus des origines de ces pratiques artistiques : l’artisanat, la mécanique. Ancêtre des arts technologiques, l’artisanat célèbre l’union de l’homme et du matériau, pour accoucher d’une pratique, parfois non-intellectuelle, pas toujours artistique dans le sens où elle ne découle pas forcément d’une proposition ou d’un questionnement relevant du domaine de l’art, mais elle pose cependant la question de la "pratiquabilité" et de l’investissement du public, au sein des nouvelles démarches artistiques.

L’ère des pratiqueurs

Selon Emmanuel Mahé (1), nous sommes d’ailleurs aujourd’hui passés de l’ère de l’interactivité, à celle des « pratiqueurs » et à celle des « détourneurs ». Les premiers expérimentant dans l’espace de représentation des arts numériques, plus qu’ils n’interagissent avec les œuvres, comme c’était traditionnellement le cas il y a peu.  C’est cette nouvelle façon d’aborder les œuvres d’art dites numériques, attitude et réception du public dans l’espace d’exposition des œuvres comprises, qui fait d’eux des « pratiqueurs ». Vanishing Walks, une pièce de théâtre participative de Diego Ortiz (production : Zinc, co-production : AADN), est un bon exemple de cette conception de la création aujourd’hui.

Selon Pierre Amoudruz, « elle pose la question de l’implication du public, plus que dans l’interaction, dans un mode participatif étendu ». (lire AADN, l’action artistique en faveur d’une vigilance poétique). Ainsi, tout comme Félix Guattari exprimait l’espoir de voir émerger une nouvelle intelligence de la « jonction entre télévision, télématique et informatique », opérant « un remaniement du pouvoir médiatique qui écrase la subjectivité contemporaine et une entrée vers une ère post-média consistant en une réappropriation individuelle collective et un usage interactif des machines d’information, de communication, d’intelligence, d’art et de culture » (2), l’arrivée des « pratiqueurs » laisse espérer une approche plus sensible, directe et réelle de l’art, par un public auparavant trop souvent cantonné au rôle de spectateur.
 

"Vanishing Walks" les rendez-vous du Hublot 

Retour au réel pour les artistes, aussi

Ce retour au réel, dans le sens d’une ouverture post-média et d’appropriation, d’invention de temps dédié à l’expérience créative, où les publics expérimentent la création au même titre que l’artiste en ne faisant plus qu’un avec le médium, symbolise le grand changement des pratiques artistiques numériques actuellement. Ce mouvement, qui succède au "mirage interactif", correspond à une pratique que les artistes abordent également. En proposant un retour à la dimension performative nécessitant une implication et une participation physique et active dans la création de l’œuvre in-situ, qu’elle soit d’inspiration retro-futuriste ou artisanale et mécanique, certains artistes recentrent leur pratique sur « l’acte », l’artisanat, l’objet.  C’est le cas de la néerlandaise Nibiru avec Planet of Crossing (voir lien), ou de la plupart des œuvres de Martin Messier (Projectors, Fields, Sewing Machine Orchestra et surtout l’impressionnant dispositif mécanique de Machine Variation).


 Planet of Crossing, Nibiru. Production Mirage Festival en collaboration avec le FIBER hollandais


MACHINE _ VARIATION from Martin Messier 

 

D’autre encore, fondent leurs propositions sur la création d’artefact évoquant d’autres technologies plus anciennes, que le public expérimente activement. Comme l’artiste russe ::: VTOL ::: dont les machines low-tech sont un hommage aux technologies supposément moins « high tech » des pays de l’Est (telles qu’envisagées, très naïvement par les Occidentaux) et un retour à l’artisanat, à un art du bricolage, pourtant extrêmement perfectionné (en témoigne des créations comme I/O, une "machine à écrire" qui dessine des portraits en code ASCII ou Post Code, l’imprimante à carte postale glitchées, qui réalise des images à l’aide de codes barres).
 


::vtol:: post code from ::vtol::

 Regard critique, les Détourneurs

A côté de cette nouvelle génération d’inventeurs de « médias praticables », qui proposent de réinventer les mises en scène et les modes de relations à l’art et aux médias, à la limite des sciences et des arts, de la recherche, du spectacle vivant, surgissent de plus en plus d’acteurs, collectifs ou artistes, s’inscrivant dans le détournement, la réappropriation et le partage. Ce sont les « Détourneurs ». C’est le cas de pratiquement toutes les œuvres de l’artiste français Nicolas Maigret, de sa performance/installation The Pirate Cinema, où il joue en direct avec le flux d’informations généré par le téléchargement illégal mondial, à Drone 2000, ou Art of Failure, où, avec Nicolas Montgermont, il applique une pratique de détournement d’internet et des logiciels couramment utilisés « pour en montrer les failles et la possible dangerosité ». C’est aussi le sujet d’Avatar Riot (production AADN, 2015 - 2017), une performance participative en déambulation ne comportant pas forcément d’enjeux technologiques dans le sens d’innovation, mais participant d’une logique de détournement, d’adaptation de périphériques technologiques, qui fait la spécificité des arts numériques tels qu’envisagés actuellement.

 


Drone2000, © Nicolas Maigret


The Pirate Cinema, Nicolas Maigret ©JBLuneau|Digitalarti

Teaser - Avatar's Riot - AADN from Trabouloscope 

Du virtuel au réel

Ce retour au réel peut également s’envisager par une réflexion en amont sur les comportements connectés. Avec l’exposition From Bits To Paper, le Shadok, fabrique du numérique et lieu d'expérimentation et de création dédié aux cultures numériques à Strasbourg, et Filipe Pais, commissaire de l'exposition, questionnent notre rapport au quotidien et « réinterrogent notre rapport au monde, nos perceptions du temps, de l’espace et du corps. » sur un évènement regroupant onze artistes de renommée internationale dont Aram Bartholl et Clément Valla. Le but étant de chercher à comprendre à quoi pourraient correspondre les nouveaux codes culturels du numérique, une fois transposés dans le réel. From Bits To Paper est ainsi une tentative de réponse aux questions telles que « Mettriez-vous un ami à la corbeille ? » ou « Diriez-vous “je t’aime” avec votre pouce ? », apparues à l’ère des nouveaux rites et codes des cultures numériques.

Avec ces comportements artistiques émergents et ces nouveaux modes de participations du public, ce sont toutes les potentialités transformatrices de l’art et de la culture à l’échelle individuelle et sociale qui se trouvent interrogées. A ce titre, les arts numériques, plus que beaucoup d’autres formes avant lui, ont crée un lien et un nouvel accès au monde de l’esprit, de la création et de l’innovation, mêlant art et pratique, temps de l’expérience par la participation, détournement, critique et remise en question. Une forme unique à laquelle participe l’évolution actuelle des arts numériques.
 

Maxence Grugier
 

(1)  in Jean-Paul Fourmentraux, L'Ère post-média. Humanités digitales et cultures numériques, Éditions Hermann, coll. « Cultures numériques », 2012

(2)  Félix Guattari, "Vers une ère post-média", Revue Terminal, n°51, octobre-novembre 1990

Agenda

From Bits To Paper
Jusqu'au 5 avril 2016
Le Shadok
Les Dock’s, 25 Presqu’île André Malraux
67000 Strasbourg

 

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