Rémunération, business model, innovation… l’art est-il une startup comme les autres ?

Pour toucher 1.000 $, un artiste doit vendre 1.250 albums… ou totaliser 1 million de vues/d’écoutes gratuites sur un site de streaming comme Spotify ou YouTube[1] Si la culture s’est emparée sans mal des nouvelles technologies, elle cherche encore des modèles économiques viables. Les intervenants de Futur en Seine 2015, dont on vous a déjà présenté les startups, ont agité leurs neurones pour trouver des solutions. On vous livre les résultats.


« 2025, le streaming et le live [seront] rois » : Lionel Montillaud, CEO de Kizym.

« Ce soir, c’est l’anniversaire de l’un de nos collaborateurs. Nous nous sommes cotisés pour lui offrir un concert dans son salon, joué en live par des hologrammes de ses artistes préférés ». Les plateformes de streaming live holographiques à la demande n’existent pas encore, mais pour Yannick Gouez, co-fondateur de Trak invité par IRMA, ce scénario sera parfaitement plausible en 2025. Thomas Pétillion, directeur d’Orfeo, s’imagine déjà en immersion totale dans un concert à base de son 3D, d’hologrammes auditifs et de casques audiodynamiques qui adaptent la balance à chaque spectateur.

Le succès de Netflix a prouvé que les consommateurs sont prêts à payer pour accéder à une production diffusée en ligne, à condition que l’offre soit de qualité, et l’accès instantané. La vente de supports physiques, qui représentait jusque là l’essentiel des revenus des artistes, ne fait plus le poids face au lien affectif qui naît des performances live et à la facilité d’usage des plateformes de streaming.

Par ailleurs, les supports physiques ne garantissent pas une répartition plus juste des revenus. Le taux de valeur captée par les artistes est au contraire plus élevé sur le web. D’après le cabinet Kurt Salmon, invité par le forum d'Avignon, 20% de la valeur d’un album numérique revient à l’artiste contre 15% d’un CD ; 50% du téléchargement d’une vidéo contre 35% d’un DVD ; ou encore 15% d’un livre numérique contre 11% d’un livre physique. C’est la forte différence de prix de vente qui explique les faibles revenus perçus par unité et le manque-à-gagner des artistes.

Artiste-ingénieur, artiste-entrepreneur ou artiste-consultant : des modèles hybrides.

Certains artistes ont sauté le pas et multiplient aujourd’hui les casquettes et les sources de revenus. C’est le cas de l’artiste et ingénieure Milène Guermont qui a déjà breveté plusieurs inventions artistiques, comme le béton cratères ou la gravure colorée sur béton. « Le dépôt de brevet permet de se faire reconnaitre comme innovatrice, d’acquérir une légitimité », explique cette jeune femme, ancienne de chez Rolex et désormais habituée des casques de chantiers. Philippe Nicolas, directeur du CNV, imagine qu’en 2025 « il y aura deux langages universels : le code et la musique ».


Conférence Futur en Seine, La musique en 2025 vu par les startups, organisé par l’IRMA en partenariat avec le CNV. photo twitter : @IrmACTU

Ces nouveaux modèles ne laissent que deux choix : apprendre à faire, dans la mouvance DIY, ou s’entourer d’entreprises et de corps de métiers compétents, prêts à investir des ressources humaines et financières dans le projet. C’est le choix de l’artiste et chercheuse Olga Kisseleva qui a imaginé Urban DataScape, un outil de dataviz des données climatiques. « Je m’entoure toujours de chercheurs, je mène mes projets dans le cadre du laboratoire Art & Culture de Paris 1 », explique-t-elle. Le soutien financier et technique de ces structures, publiques ou privées, est un atout considérable pour mener à bien un projet artistique et financer sa R&D. Pour Malo Girod de l’Ain, co-fondateur de Digitalarti et producteur du Artlab « développer un projet avec 5 ingénieurs pendant 1 an coûte cher, les subventions ponctuelles ne peuvent pas suffire à financer les projets ambitieux ». Les artistes sont d’ailleurs souvent amenés à proposer plusieurs « versions » d’une même œuvre, selon qu’ils s’adressent à un festival ou à une entreprise.

Faute de savoir définir son métier en des termes classiques, Caroline Champion s’est autoproclamée « exploratrice de saveurs ». Diplômée de philosophie esthétique, elle partage ses activités (et ses sacs à mains) entre création de performances culinaires, ateliers pour les entreprises, conférences et publication d’ouvrages théoriques. L’idée que l’artiste peut apporter un point de vue inédit et une dose de créativité aux managers fait son chemin, et connait même un certain succès. Alors que nombreux sont ceux qui prédisent la disparition du salariat, l’artiste polyvalent et freelance pourrait bien devenir un modèle à suivre.

La curation : un enjeu majeur pour les prochaines années.

Comment aider le spectateur à trouver l’artiste qui va faire mouche dans une offre pléthorique ? Malgré une évolution des usages induite par le numérique et les réseaux sociaux, pour Romain Bigay et Fabrice Jallet d’Irma, « les besoins restent les mêmes : repérer un talent, produire un artiste, le faire tourner, le promouvoir, lui faire rencontrer un public… ». Qu’elle soit humaine ou algorithmique, opérée par des professionnels ou par le grand public, la curation devient l’un des enjeux majeurs de la production artistique. A titre d’exemple, 20% des morceaux proposés par Spotify n’ont jamais été écoutés une seule fois.

Pourtant, avec le développement du modèle « artist to fan », certains n’hésitent pas à prédire une disparition pure et simple des intermédiaires entre un artiste et son public. L’annonce du lancement d’Apple Music le 30 juin a ressuscité la menace des GAFA (les géants du net : Google, Apple, Facebook, Amazon) et le spectre de la disparition des managers, producteurs, tourneurs et diffuseurs. Cette désintermédiation menacerait également les éditeurs : d’après Kurt Salmon, 40% des revenus de la vente d’ebooks sur Amazon sont captés par des auteurs auto-édités.

Pour Hugo Bon, directeur de Soundytics, la solution repose sur la production de bases de données interopérables et très précisément taguées, avec des notions de mood, d’influences et de tonalités. C’est sur le même principe que planche Pierre Letessier, chercheur à l’INA et responsable du projet DigInPix (déjà présenté ici) pour que les utilisateurs puissent retrouver l’information ou le passage qu’ils cherchent sans visionner toute la vidéo. Ces bases de données permettraient le développement de moteurs de recherches alternatifs, qui promouvraient la diversité de la création artistique et créeraient sans doute de belles surprises. 

Simplifier la vie des usagers et leur offrir une expérience personnalisée, en phase avec leurs émotions pour que l’on puisse « vivre comme dans un film, où la bonne musique se déclencherait toujours pile au bon moment » (Louis Aubert, co-fondateur de track.tl). Et vous, comment vivrez-vous l’art et la culture en 2025 ?

Claire Chickly 

[1] Source : Kurt Salmon, « Vers une nécessaire hybridation des modèles économiques pour soutenir et favoriser la culture », juin 2015
 

 

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