Les nouvelles trajectoires spatiales du Sónar

Dans le sillage des éditions précédentes, l’intégration des dispositifs numériques, performatifs mais également participatifs, a poursuivi son immixtion grandissante lors de la session 2018 du festival barcelonais du Sónar. Une manifestation de plus en plus sensible aux enjeux des nouvelles réflexions transversales mêlant art, science, technologie et esprit d’entreprise, et qui s’est notamment traduit cette année par la mise sur pied d’un impressionnant dispositif performatif 360° et d’une thématique de l’espace portée par le projet Sónar Calling GJ273b

Grand raout de musique techno à l’origine, élargissant désormais son spectre vers une programmation plus multimédia, technologique et numérique, le Sónar a mis en avant en toute logique dans son édition 2018 un certain nombre de performances live audiovisuelle portées par quelques ténors des sonorités électroniques les plus actuelles. Derrière les sets AV du musicien allemand Carsten Nicolaï alias Alva Noto (en solo ou en duo avec le compositeur japonais Ryuichi Sakamoto), du Canadien Richie Hawtin, qui présentait son dernier show son/lumière/fumée Close, ou du duo réunissant l’ancienne moitié de Pan Sonic Ilpo Vaisanen et Schneider TM, se dressait un constat implacable : la musique ne se suffit désormais plus forcément à elle-même dans cette antre culturelle de la musique électronique dansante et la multiplication des dispositifs, des scénographies et autres expérimentations de diffusion est devenu un passage obligé, autant artistique que conceptuel. Même les gros shows de la nuit dans les énormes hangars du Sónar de Nit, à L’Hospitalet en banlieue de Barcelone, ne pouvait éviter cette démonstration de force, à l’image du spectacle cartoonesque des Britanniques de Gorillaz.

Sonar 2018

Bien entendu, certains dispositifs offraient une expérience sensible accrue en la matière. En l’occurrence, le dispositif Sónar 360°, inspiré du fameux dôme de la SAT de Montréal - mais dans un mode escamotable - trouvait cette année une disposition plus ambitieuse que la petite tente exigüe de l’année passée. Occupant tout l’espace performatif du pavillon 2, elle offrait une réelle opportunité immersive à travers un programme cohérent, réunissant divers films panoramiques créés via la SAT bien entendu, mais aussi par le biais du Royal College of Art Fulldome Research Group ou des locaux du Barcelona Fulldome Creators, et surtout deux performances live dantesques.

Dans son Lost, Ulf Langheinrich, ancien partenaire de Kurt Hentschlager au sein du duo Granular Synthesis, développait une pièce nourrie d’effets visuels stroboscopiques puissants, enveloppant littéralement le spectateur dans un décor coloré fluctuant et nébuleux rappelant bien entendu le Zee de son ancien comparse. Plus graphique, jouant d’effets de grossissements/rétrécissements de formes géométriques titillant l’œil du spectateur à différents niveaux d’observation et sous la férule d’impulsions rythmiques appuyées, le Interference de Synthestruct trouvait quant à lui une corrélation plus naturelle avec l’axe technoïde du festival.


Synthestruct, Interference

Le Sónar+D toujours en pointe

Mais pour aller au bout de cette logique prospective du festival catalan, c’est bien dans les travées du Sónar+D, de plus en plus fréquentées par un public bon enfant, qu’il fallait se presser. Créé en 2012, Sónar +D est devenu en quelques années l’outil complémentaire de la manifestation dans des approches artistiques multidisciplinaires, toujours en quête de plus de connections technologiques, sociétales et professionnelles. En quête également de plus de principes participatifs, ce qui transparaissait très bien dans les modules d’essai ou de visionnage 3D avec casques de réalité virtuelle qui permettaient à la fois de jouer mais aussi de visionner différentes créations narratives –comme par exemple la saisissante plongée au milieu des insectes du Micro Giants de Yifu Zhou. 



Plus encore, ce sont les workshops en mode open lab qui creusaient encore davantage le  sillon d’un positionnement créatif à la croisée de l’art et du business, que ce soit à travers la Networking Area ou le Start-up Garden – plus spécifiquement axé sur les réflexions partagées de startups, d’investisseurs et d’acteurs des nouveaux écosystèmes des technologies créatives – et surtout au sein du Sónar+D Innovation Challenge, un lab confrontant créateurs (hackers, codeurs, artistes, makers) et des entreprises toujours à la recherche de plus d’innovation pour résoudre les nouveaux challenges de développement à travers toute une série de prototypes élaborées in situ.

Cette année l’entreprise Amplifon invitait ainsi les participants à créer un prototype capable d’aider les usagers de tous âges à quantifier eux-mêmes leur perte d’audition – une réflexion qui tombe sous le sens au milieu des beats ronflants du festival. Les entreprises Jukedeck, Music technology Group (UPF) et Teléfonica ALPHA les invitaient à créer des outils musicaux éducatifs et méthodologiques accessibles à tous. Mais c’est surtout le défi porté par Utopia Music qui s’avérait le plus ambitieux : créer et tester un prototype décentralisé de type blockchain pour soutenir de nouveaux types de plateformes de financement participatifs de type crowdfunding. Une manière de souligner que l’argent reste plus que jamais le nerf de la guerre de domaines où la recherche d’investissements demeure la problématique la plus épineuse.

Symbole de cette effervescence, le dispositif Zero Gravity Band occupait le cœur de la matrice en proposant des séances d’écoute audio-lumineuses induisant de curieuses mises en situation antigravitationnelles. En complément, une exposition d’instruments permettait de prolonger la mise en abîme de cette expérience avec notamment l’étrange SAVNAC d’Albert Barqué Duran, un prototype permettant de réaliser des manipulations perceptives de microgravité à 360° dans un environnement restreint propice – en l’occurrence une cage en plexiglas – par le biais d’une unité électronique alimentée par l’énergie solaire et contrôlant un outil liquide.


The Zero-Gravity Band from Quo Artis Foundation

Le message du Sonar pour les extra-terrestres : Sónar Calling GJ273b

Au-delà de leur aspect ludique, ces expériences antigravitationnelles ouvraient surtout une porte sur une thématique nouvelle de l’espace particulièrement sondée cette année. L’invitation lancée aux spécialistes de la NASA Jon Jenkins et du SETI Institute (Search For Extra-Terrestrial Intelligence) Charles Lindsay lors du talk Aliens: Us / Them lançait avec opportunité la réflexion dans ce sens. Cette présentation autour des questions d’existence et de communication avec une intelligence extra-terrestre s’articulant opportunément avec quelques-uns des dispositifs du festival, dont cette reproduction d’espaces intérieurs des stations MIR permettant de se mettre quelques instants dans la peau d’un cosmonaute.


Sónar Calling GJ273b

Dans cette direction, c’est surtout l’exploration des contours du projet Sónar Calling GJ273b qui interpellait nos sens en orbite. Création artistique pensée comme une mission scientifique, ce projet vise à entrer en contact avec une intelligence extra-terrestre vial’envoi de 38 pièces musicales de dix secondes chacune, expédiées vers  GJ273b, une exoplanète potentiellement habitable située aux alentours de l’Étoile de Luyten. L’envoi, par message radio, a été effectué en deux phases : la première en octobre dernier et la seconde en mai, depuis l’antenne télescopique de l’EISCAT (European Incoherent Scatter Scientific Association) à Tromsø en Norvège. Pas de précipitation cependant, l’estimation du temps de trajet de ses messages vers leur point de destination est de 12 ans et demi !


Pour donner plus de chance à cette missive un peu folle, chacun des envois a été effectué à trois reprises pendant trois jours successifs à la vitesse de 500 bits par seconde (soit deux heures et demi de durée d’envoi pour la totalité du message) afin qu’il soit visualisable par d’éventuels astronomes observant la Terre depuis le système Étoile de Luyten et qu’ils puissent corriger les éventuelles erreurs de réception dues à la distance ou aux parasitages bruités accompagnant leur réception. Afin d’être « aisément » déchiffrable, chaque message comprend un tutoriel mathématique à la complexité graduelle, envoyé via un code binaire à deux fréquences d’environ 930 MHz. Celui-ci donne les clés de lecture des sources sonores électromagnétiques envoyées en se référant à la fréquence et à la durée des ondes radio, reliant ainsi directement le message à la source scientifique et musicale encodée – la plupart des précédents messages étaient des dessins qui n’avaient pas en eux leur clé de compréhension.

Pour aller plus loin, le Sónar+D offrait en mode panel une intéressante rencontre avec deux artistes impliqués, la productrice autrichienne Zora Jones et le pianiste islandais Ólafur Arnalds, et surtout trois des principaux scientifiques impliqués : Yvan Dutil, astrophysicien canadien du METI, une organisation américaine cherchant la meilleure manière d’entrer en contact avec l’intelligence extra-terrestre et spécialiste des messages à destination de l’espace, ainsi que Ignaci Ribas et Jordi Portell, respectivement directeur et ingénieur des télécommunications à l’IEEC (Institute of Space Studies of Catalonia), Portell étant chargé en particulier de l’encodage des pièces sonores dans le format adéquat.

Une occasion idéale pour faire un point sur les rouages du projet et de mettre en avant sa nature insolite. Comme l’explique Yvan Dutil, même si « ces messages procèdent d’un mélange de mathématiques et de codes, ce qui est fondamentalement ennuyeux, le fait de les envoyer, non pas au hasard dans l'espace mais vers un point précis, est une véritable nouveauté, permise par la découverte récente de cette exoplanète (en 2012) ». Une nouveauté se doublant également de l’opportunité de moduler un projet art-science d’un genre lui aussi totalement inédit. « C’est très rare que la musique, à travers sa dimension la plus émotionnelle, puisse avoir comme cela un rôle dans une mission scientifique », se félicite ainsi Ólafur Arnalds.


Ólafur Arnalds - Sónar Calling GJ273b

Complément idoine du projet, une installation multimédia immersive traduisait en screenplay hypnotique le trajet du message. Disposée dans une salle noire devant un mur multi-écrans proposant différents plans composés des abords du télescope norvégien, une série de panneaux lumineux y entamait une envoutante chorégraphie de signaux lumineux bi-chromatiques noirs et blancs, exaltant le trajet de la lumière selon un axe défini. Une manière de fixer l’attention du public en attendant le potentiel retour du message – dans 25 ans, si le temps de retour est identique à celui de l’aller – qui tomberait juste pour le 50e anniversaire du festival barcelonais, en 2043. Une manière pour le Sónar de confirmer sa nouvelle trajectoire spatialisée improbable, empruntant de plus en plus l’allure inébranlable d’une comète aux contours informels.

Laurent Catala

Photo titre: Sónar Calling GJ273b Control Room by ABSOLUT
Crédit photos: Sonar et Sonar+D

 

Sónar & Sónar+D, Creativity, Technology and Business
du 14 au 16 juin 2018, Barcelone.
www.sonar.es

 

 

 

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