Les nouvelles hybridations organiques du Mapping Festival

Mapping Festival

Rayonnant depuis sa nouvelle base du campus de  la HEAD de Genève, le Mapping festival a proposé une 14e édition axée sur les performances audiovisuelles et une réflexion élargie au prototypage lab, aux projections artistico-scientifiques et à quelques insolites expériences sur l’espace public. Une démarche qui a fait la part belle aux expériences live organiques et synesthésiques. 

 

Nouvelle formule, nouveau lieu. Après avoir navigué entre différents sites (La Fonderie Kuegler, le Théâtre de l’Alhambra, L’Usine, le Spoutnik ou le Commun-BAC, vidée de son exposition habituelle mais qui accueillait tout de même la performance de Transforma), le Mapping Festival genevois a opté cette année pour une programmation resserrée sur un QG central : un espace inédit, incarné par le flambant neuf campus de la HEAD (le Bâtiment H de la Haute École d’Art et de Design de Genève) dans le quartier des Charmilles. Bien qu’un peu excentré, le lieu s’avère  un plateau protéiforme plus que confortable et propice aux nouvelles incidences – performatives mais aussi cognitives – d’un Mapping Festival qui n’a plus de mapping que le nom.

Une vaste programmation de panels et ateliers participatifs a occupé deux journées pleines, élargissant la deuxième édition du forum Paradigm_shift#2 aux thématiques du glitch feminism de la médiatique Legacy Russell, aux regards utopiques/dystopiques portés par le designer Tobias Revell et l’ingénieur criticien Julian Oliver sur le monde de demain, ou sur la manière empirique dont humains et technologies s’influencent réciproquement. Les workshops du Mapping LAB ont affiché complet et mis en résonance pratique machine learning, réalité augmentée, visualisation des données, prototypage d’interface, fabrication de synthétiseurs et codage créatif. Outre les expériences de synthèse audio/vidéo guidées par Ted Davis via un oscilloscope analogique, ou la conception d’instruments musicaux à partir de peinture conductrice et d’électronique sur papier imaginée par la designer Coralie Gourguechon, il était également possible de se confronter aux jeux de hacking du réseau sans-fil de Julian Oliver ou de se familiariser aux piratages sensoriels électro-magnétiques conceptualisés par le duo Susanna Hertrich et Daniela Silvestrin. 

 

De la matière à la lumière

Opportunément, la même désinvolture bidouilleuse irradiait la copieuse partie performative et live audiovisuelle du festival. Loin des canons graphiques du genre, et de leurs formats cartographiques projetés sur écran en mode filaire /abstraction géométrique – seule la très bonne performance Chronostasis d’Antoine Schmitt et Franck Vigroux relevait réellement de cette approche, liant ses ellipses temporelles étirée et ralenties aux formes filantes héritées du carré noir de Malevitch, un thème récurrent dans le travail d’Antoine Schmitt -, elle a surtout privilégié des pièces aux vibrations organiques fortes, travaillant la matière ou la lumière brute. Ainsi l’eau était au cœur de la performance Force Fields d’Evelina Domnitch et Dmitry Gelfand, où des gouttes étaient mises en suspension par résonance acoustique puis triturées en gros plan.

Performance 'Force Field' by Evelina Domnitch, Dmitry Gelfand
Performance 'Force Field' by Evelina Domnitch, Dmitry Gelfand, Mapping Festival 2018

Dans l’époustouflante performance Space Time Helix de l’Italienne Michela Pelusio, une corde tombant du plafond et reliée à un plateau rotatif sur le sol servait de fixateur visuel à un véritable théâtre optique. Soumise aux manipulations de vitesse et d’éclairage (via un systèmes de diodes colorées placés directement sous la plateau) de l’artiste derrière son contrôleur analogique DIY, ou à ses impulsions manuelles directes dignes d’un véritable potier futuriste, la corde vrillait progressivement dans des oscillations visuelles aux effets de persistance rétinienne étourdissants. Le son, capté par deux micros et retravaillé en temps réel via une table de mixage, complétait un tableau aux consonances psychédéliques euphorisantes.

Performance 'SpaceTime Helix' by Michela Pelusio Mapping Festival 2018
Performance 'SpaceTime Helix' by Michela Pelusio Mapping Festival 2018
 

Plus massive, l’installation performative Physical Rhythm Machine / Boem Boem de Philip Vermeulen s’avérait un puissant instrument percussif acoustique aux consonances visuelles tout aussi surprenantes. Procédant d’une machine propulsant des balles de tennis à pleine vitesse sur des planches en bois ainsi transformés en fûts de batterie technoïdes, elle fixait par le biais de puissants stroboscopes la trajectoire linéaire des balles sur l’œil avec la même prégnance hypnotique. Nos yeux étaient tout autant mis à rude épreuve par la performance U-AV des Néerlandais Macular, axés sur un principe de flickers et d’effets stroboscopiques empruntés au cinéma expérimental mais revisités en mode patches numériques. Une manière d’affirmer le clin d’œil de cette édition du Mapping à une esthétique vidéo art old-school qui perçait encore dans le Vector Synthesis de Derek Holzer. En se servant d’un simple faisceau lumineux projeté sur l’écran de manière linéaire, verticale et horizontale, l’artiste américain créait des formes à partir d’ondes acoustiques et de captations visuelles de son visage filtrés dans le tube d’un moniteur vectoriel analogique. Une expérience live au son du tube cathodique en quelque sorte, « réinventant un peu la télévision » comme le glissait Holzer après le show en substituant aux pixels vidéos les oscillations de la lumière dans un rapport synesthésique son/image largement repris par plusieurs autres projets.  En effet, ce principe d’ interaction audiovisuelle millimétrée activait également le Antivolume In/Ext de Lucas Paris, où les improvisations soniques jouées par le musicien sur deux tablettes fixées à une structure rotative déclenchaient des séquences colorées sur trois panneaux verticaux parsemés de diodes, ou la performance de l’Écossais Lanark Artefax qui, depuis une cabine de toile évoquant un peu les dispositifs de Nonotak, imprimait ses pulsations IDM/dubstep aux motifs génératifs inondant le monolithe-écran placé face au public. 

 

 Performance 'AntiVolume IN/EXT' by Lucas Paris Mapping Festival 2018
Performance 'AntiVolume IN/EXT' by Lucas Paris, Mapping Festival 2018

Même les sets hybrides plus techno jouaient de cette approche brute et lo-fi. Le live audiovisuel très « bio-feedback » du producteur/danseur français NSDOS, habilement porté par le travail de montage vidéo extrapolant chorégraphiquement ses expériences de sondage sonore menée lors d’une expédition en Alaska, transformait éléments naturels en datas puis en textures sonores, nappes et rythmes avec une fluidité évidente. De la même manière, des expériences musicales robotiques réalisées à partir d’ingénieux dispositifs mécaniques miniatures animaient le concert/performance loufoque du Tripods One de l’Allemand Moritz Simon Geist et la collaboration sculpturale des légendes electronica Plaid avec le truculent Felix Thorn et son fascinant totem musical composé de dizaines de modules instrumentaux (mini-marimbas, micro-batteries, éléments métalliques, etc.). Cerise sur le gâteau, les images surannées Super 8 tirées de ses propres archives familiales par l’italien Alessandro Cortini (« Avanti ») ajoutait une touche de nostalgie rétro-technologique supplémentaire !
 

Plaid & Felix's Machines Mapping Festival 2018
Plaid & Felix's MachinesMapping Festival 2018

Chorégraphies multiples sur l’espace public

En-dehors de la Head, divers performances investissaient la ville avec subtilité. Symphonie visuelle pour fenêtres déjà présentée à Saint-Denis par exemple en 2012, le City Lights Orchestra d’Antoine Schmitt trustait plusieurs immeubles aux abords du bâtiment H, avec un certain succès d’ailleurs, prouvant l’important travail de médiation réalisé avec les habitants du quartier des Charmilles. Du côté du Commun, les Allemands Transforma proposaient une représentation d’étape de leur projet en cours Manufactory, allégorie audiovisuelle et répétitive, habillée musicalement par le compositeur Sascha Ring (alias Apparat), d’une chaîne de production d’usine jouée en direct par des acteurs, et filmée/diffusée en temps réel dans l’espace de performance via le traditionnel dispositif de live cinema immersif du collectif.

Performance 'Manufactory' by Transforma
Performance 'Manufactory' by Transforma

 

Une approche chorégraphique qui trouvait un prolongement presque surréaliste dans l’invraisemblable performance Idioritaime (Your Skin is My Sky), donnée pendant deux soirs à la pointe de la très populaire jetée des Pâquis au cœur de Genève. Conçue à partir d’une collaboration entre la scénographe Isa Pasqualini, le danseur/chorégraphe Anatoli Vlassov et le professeur David Rudrauf, chercheur au très réputé Laboratoire de Modélisation Multimodale de l’Émotion et du Ressenti de l’Université de Genève et spécialiste des neurosciences 1, le projet proposait une étrange mise en abîmes incantatoire autour d’expressions physiques, réelles et virtuelles, collectives et individuelles procédant de la collision de deux plateaux performatifs : l’un où deux personnes du public étaient conviés à jouer une partie de jeu vidéo en mode VR (retransmises en direct sur deux écrans) tandis que l’autre, au cœur du dispositif, accueillait un groupe de danseurs s’adonnant à une représentation chamanique et polyphonique presque inquiétante. Un télescopage rituel, évoquant autant les travers d’une communication biaisée par les nouvelles technologies que la façon dont l’homme y puise une nouvelle manière de révéler sa complexité intérieure. Et plastiquement, une manière de repenser la performance transdisciplinaire sur une ligne évasive, à la fois artistique et scientifique, qui avait ici presque des allures de point de connexion psychologique à la ville. Une manière renouvelée et plus insolite de « remapper » le contexte urbain, finalement bien dans l’ADN du festival ! 

Laurent Catala
Photo Titre: 
Performative Installation 'Physical Rhythm Machine / Boem BOem' by Philip Vermeulen
Crédit Photos: Stéphane Pecorini pecorini.net

Mapping Festival 2018
www.mappingfestival.com

1 la présentation de ses travaux lors de la première journée de panels, autour notamment de l’élaboration de principes d’expression faciale de robots humanoïdes comme le Eva des studios Hanson Robotics, façonnés par des algorithmes reproduisant nos émotions humaines, s’était révélé assez déroutante

 

 

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