Les chorégraphies aériennes d’Adrien M et Claire B

Depuis 2010, la compagnie Adrien M / Claire B revendique une écriture artistique autour du mouvement et des émotions qui en découlent. Mêlant la danse aux technologies numériques, Adrien Mondot et Claire Bardainne créent des spectacles poétiques à l’esthétique brute et radicale. Leur dernière création, Le mouvement de l’air, explore la question de l’invisible à travers le mouvement, son essence et sa sensibilité. Rencontre avec ce duo aérien...

Les spectacles Hakanaï  et Pixel, respectivement créés en 2013 et 2014, salués pour leurs prouesses techniques et leurs environnements oniriques, témoignaient déjà d’une frontière confuse entre le réel et le virtuel. Se refusant d’être un simple décorum, les images monochromes projetées sont associées aux mouvements d’un ou plusieurs danseurs, et donnent naissance à un objet numérique vivant. Pour Adrien Mondot et Claire Bardainne l’enjeu est de taille : il s’agit de placer l’humain au coeur de la création numérique. En faisant d’abord évoluer le corps des danseurs dans un univers digital mouvant, mais également en donnant la possibilité à l’homme de manipuler et de générer en simultané l’image projetée.


Hakanaï - Adrien M / Claire B, © photo Romain Etienne - Item Théâtre des Célestins, nov 2013

Grâce au logiciel eMotion, développé depuis 2006 par Adrien Mondot et mis à disposition gracieusement (“programme destiné à écrire des interactions entres des objets et des informations”), la manipulation de l’image par l’outil informatique est devenu central dans tout travail entrepris par la compagnie. Ainsi dans Le mouvement de l’air, l’homme interprète en temps réel, depuis une tablette, l’image projetée, de façon à transmettre sa propre sensibilité.

Cette approche artisanale donne toute l’organicité au mouvement de l’air, ingrédient sine qua none à sa réussite. Présenté pour la première fois au festival Maintenant 2015 (voir article), le spectacle gagne en écriture chorégraphique et en recherche visuelle. Dans un univers tantôt austère, tantôt aérien où se succèdent des paysages fascinants, trois danseurs explorent la question de l’invisible. L’expansion du corps et de l’espace resurgit, donnant parfois l’illusion vertigineuse de palper l’immatériel. Les deux artistes français reviennent sur leur travail et évoquent Le mouvement de l’air, présenté lors d’une première tournée en 2016 (programmé au festival Exit ou à Laval Virtual).


LE MOUVEMENT DE L'AIR © AMCB, Romain Etienne

Comment est née votre collaboration ?

Adrien M - “En 2004 j’avais monté une compagnie qui mêlait numérique et jonglage. En 2010, à l’occasion d’un laboratoire de recherche à Enghien-les-Bains, j’ai invité des artistes issus de divers horizons à travailler autour de mon logiciel eMotion. C’est là que j’ai rencontré Claire. Nous nous sommes complètement retrouvés sur des questions de graphisme, de minimalisme et d’autres réflexions liées au mouvement.”

Claire B - “A l’époque, Adrien cherchait comment approfondir les horizons d’écriture avec eMotion, et de mon côté le logiciel me permettait de raconter mille choses. La complémentarité s’est donc imposée naturellement. L’objectif  initial n’était pas de faire évoluer la compagnie d’Adrien (NDLR depuis 2012, Cie Adrien M / Claire B)… Formée à la scénographie aux Arts-déco et au graphisme à l’école Estienne, j’avais beaucoup cherché autour de l’imaginaire du signe graphique, en particulier dans l’espace, mais j’avais eu peu d’expériences dans le monde du spectacle.”
 

Vous êtes pourtant rapidement arrivés à des oeuvres scéniques...

Adrien M - “Nous y sommes arrivés progressivement. La première pièce réalisée, Sens dessus dessous, était une oeuvre plastique. Ensuite nous avons travaillé sur une exposition dont la forme est proche d’XYZT (NDLR exposition itinérante présentée depuis 2011). Dans ces projets nous abordions des questions plastiques autour de l’image et de la scénographie.”

Claire B - “En revanche nous avons vite réalisé qu’à partir du moment où nos scénographies étaient constituées d’images, elles devenaient des acteurs à part entière. Pour ma part j’ai davantage l’impression d’être metteur en scène que scénographe.”

Vos dernières créations sont des performances chorégraphiques... La danse est-elle finalement la base de votre travail ?

Adrien M - “L’idée commune à nos travaux est de se libérer des sentiers conventionnels plastiques en empruntant à la danse le mouvement des corps. De façon générale le mouvement graphique des images ne nous intéresse que s’il est associé au corps humain.”

Claire B - “Pour autant, nous ne sommes pas chorégraphes. Nous avons compris que l’écriture chorégraphique était un métier spécifique avec des savoir-faire. Pour cela nous avons travaillé avec des professionnels, Akiko Kajihara sur Hakanaï, Mourad Merzouki sur Pixel et Yan Raballand sur Le mouvement de l’air.”


LE MOUVEMENT DE L'AIR  © Compagnie Adrien M / Claire B

Le mouvement de l’air va plus loin dans vos recherches sur le mouvement ? 

Claire B - “Le mouvement de l’air cherche à rendre perceptible l’invisible. Dans la réalité, lorsqu’un danseur fait un geste de la main, il déplace de l’air et des éléments naturels comme par exemple de la fumée. Nous cherchons à reconstruire cette réalité par un dispositif numérique. Dans Le mouvement de l’air, en même temps que le danseur fait son mouvement, la fumée virtuelle est mise en mouvement par un interprète numérique. L’enjeu de ce spectacle est de trouver un équilibre entre l’image et le corps, en respectant leurs identités.”

Adrien M - “La technologie, de plus en plus précise, nous permet de travailler cet équilibre. Nous travaillons des modèles mathématiques afin que les mouvements d’éléments portent une charge émotive. C’est une façon moderne de faire bouger le réel.”


LE MOUVEMENT DE L'AIR  © Compagnie Adrien M / Claire B

Pourtant il n’y pas plus réel que le réel. Chercher à le singer n’est-il pas déjà voué à l’échec ?

Adrien M - “C’était mon sujet de recherche lorsque j’étais informaticien. Je devais concevoir des outils numériques qui imitaient le comportement d’un peintre. J’ai arrêté, dépité, car je trouvais qu’imiter la réalité n’avait aucun sens. Claire et moi, nous nous servons de l’ordinateur pour créer des synesthésies entre des espaces a priori déconnectés. Je m’explique : il est facile de trouver un modèle mathématique qui imite le mouvement d’une feuille morte. Ce qui est intéressant c’est d’appliquer cet algorithme à autre chose, à une lettre, à un mot. Imaginons alors le mot “soleil” tomber avec le mouvement d’une feuille... L’espace de travail entre la sémantique du mouvement et la sémantique de l’image devient alors infini. Tout ça est vraiment spécifique et unique à l’outil numérique.”


Compagnie Adrien M / Claire B | Hakanai | FUSE | STRP Biennial 2015 Eindhoven | Photo by Hanneke Wetzer (c) 2015

Votre empreinte graphique, parfois austère, permet peut être de ne pas imiter le réel...

Claire B - “Oui, d’une certaine façon autant revendiquer une approche graphique différente. Notre univers monochrome et minimaliste tranche avec la réalité. Nous avons une grande exigence dans la construction des images et notamment la volonté d’aller vers des éléments très purs qui narrent l’essence d’une chose.”

Quels sont les projets à venir ?

Adrien M - “Chaque création est une façon d’évoquer le mouvement et l’invisible. Nous réfléchissons à un projet sur une échelle réduite, peut être à partir d’un livre. Nous présenterons prochainement une pièce associant les technologies de la Leap Motion et de l’Oculus Rift. Nous avons également pour projet de réaliser un spectacle pour le jeune public.”

Claire B - “Il y a en tout cas une certitude, nous refusons l’appartenance à un groupe. Nous ne faisons pas vraiment de la danse, ni du cirque, ni de l’art contemporain. On tient notre chemin artistique en multipliant les champs et en préservant notre approche à demi-artisanale.”

Rédaction et propos recueillis Adrien Cornelissen

image titre: LE MOUVEMENT DE L'AIR © AMCB, Romain Etienne

Agenda Le mouvement de l’air

29 janvier / Château-Rouge, scène conventionnée d’Annemasse (74)

2-3 février / L’odyssée, scène conventionnée de Périgueux (24)

5 février / Théâtre des Quatre Saisons de Gradignan (33)

1 mars / Festival les Composites - Espace Jean Legendre, Compiègne (60)

19 mars / Festival Spring - La Brêche, Pôle National des Arts du Cirque, Cherbourg (50)

22 mars / Festival Laval Virtual, Théâtre de Laval (53)

24 mars / Festival Spring, Scène Nationale 61 Théâtre d'Alençon

31 mars / Festival Exit, Maison des Arts, scène nationale de Créteil (94)

8 avril / Théâtre de Bourg-en-Bresse (01)

15 avril / Le toboggan, scène conventionnée, danse de Décines (69)

22>24 avril / Le Cirque-Théâtre d’Elbeuf, Pôle national des arts du cirque (76)

1-2 avril / Festival Exit, Maison des Arts, scène nationale de Créteil (94)

Les spectacles Hakanaï, Pixel et Cinématique ainsi que l’exposition XYZT sont programmés en 2016.
Plus d’informations sur www.am-cb.net

 

Vidéos


Le mouvement de l'air / The movement of air from Adrien M / Claire B 


Hakanaï / trailer from Adrien M / Claire B 


Pixel - extraits from Adrien M / Claire B 


XYZT - 2015 from Adrien M / Claire B 

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