Les abstractions mutantes de Quayola

Esthète du rapprochement entre art figuratif et abstraction numérique, l’artiste italien Davide Quayola fait muter la tradition classique occidentale, picturale et paysagère, vers de nouvelles dimensions audiovisuelles en prise directe avec les bouleversements technologiques de notre époque.

Depuis le 1er avril dernier, le domaine de Chaumont-Sur Loire accueille parmi tous les invités de sa programmation culturelle 2016 le très intrigant artiste italien (mais basé à Londres) Davide Quayola pour une présentation de sa pièce Pleasant Places, un tableau numérique contemplatif offrant au spectateur l’occasion de voir opérer la transformation progressive des textures picturales de son paysage bucolique en une nouvelle peinture vivante, évolutive, fourmillant de détails floutés et anthropomorphiques.

Cette pièce, qui utilise principalement la technique du mapping, est particulièrement représentative des expérimentations hybrides de Quayola, mélange d’images animées 3D, d’installations audiovisuelles immersives et d’inspirations plus en lien avec l’art ancien et ses représentations formelles.

Quayola pleasant places
Pleasant Places, Audiovisual Installation, 2015 - © Quayola

Hybridations hypnotiques

Le travail de Quayola a en effet toujours induit un lien plutôt insolite et hypnotique entre une certaine tradition artistique (portée par la peinture, la sculpture classique et l’art iconique), et un véritable modernisme technologique. Un lien qu’il se plaît à mélanger dans des tableaux numériques, des nouvelles peintures hybrides intégrant une transformation des images en surface par la grâce de formes géométriques animées et abstraites (comme dans ses séries Strata et plus particulièrement dans sa pièce Topologies où il s’empare de peintures originales de Diego Velasquez et Giovanni Battista Tiepolo pour opérer ses transfigurations formelles), mais qui essaime aussi dans des sculptures robotiques (les procédés mécaniques de son projet Captives, dans lequel des robots d'assemblage de l'industrie automobile sont reprogrammés pour devenir des « Michel-Ange » numériques, en taillant des blocs de polystyrène jusqu'à obtenir des nouvelles figures « classico-contemporaines »).


Captives

Plus récemment encore dans son projet Iconographies, il ouvre un nouvel espace créatif dans sa pratique pour un travail de gravure et d’impressions algorithmiques s’appuyant là encore sur des figures classiques, voire bibliques (comme le Judith Décapitant Holopherne du Caravage). Un éventail d’approches combinatoires qui renvoie au travail de recherche et de synthèse permanent que mène Quayola entre représentation et abstraction.


Strata #3 - Excerpt from Quayola 


Captives voir vidéo
 

« J’ai toujours été fasciné par l’espace reliant l’abstraction et la représentation, le réel et l’artificiel, et je continue à l’explorer en profondeur sur une pièce comme Pleasant Places qui s’inscrit donc à sa manière dans la suite de séries comme Iconographies ou Captives », explique Quayola. « J’aime bien travailler cette idée de récurrence, de séries, ce qui me permet de creuser un thème ou un sujet précis, mais les relations entre les différentes modalités de vision s’exprimant autour d’une œuvre reste l’élément-clef, le principe actif derrière toutes mes pièces. Dans ce sens, Pleasant Places rend hommage à la tradition moderne de l’art occidental qui prend le paysage comme point de départ vers l’abstraction. »

Choc des cultures

A travers cette démarche singulière, Quayola offre donc une possibilité rare : celle de réconcilier deux esthétiques, voire deux publics qui s’opposent - les adeptes du figuratif et les inconditionnels de l’abstraction - dans une pratique qui transcende littéralement les rapports entre classicisme et nouvelles technologies numériques. Cette connexion que Quayola affine à chaque nouvelle pièce puise d’ailleurs ses origines dans les racines même de l’artiste.
 


Quayola, "Pleasant Places," 2015 

« Ma mère est peintre et s’est toujours passionnée pour l’art », concède-t-il. « J’ai grandi en quelque sorte en immersion dans cet univers pictural. Mais, c’est véritablement quand je me suis installé à Londres que j’ai commencé à repenser toutes ces images d’une manière différente. D’un côté, il s’agit donc vraiment d’une approche très personnelle, qui concerne ma relation avec l’art et son histoire. Mais d’un autre côté, il y a également une vision contextuelle plus large, plus en rapport avec la façon dont la technologie est en train de changer drastiquement la manière dont les gens expérimentent le monde qui les entoure. Tous ces nouveaux outils donnent plus de profondeur à nos sens, des possibilités insoupçonnées surgissent pour révéler de nouveaux points de vue. Reprendre à ma façon toutes ces images anciennes, qui nourrissent depuis toujours notre culture visuelle, c’est un peu ma manière d’élargir le débat sur comment la technologie façonne les gens et leur culture. »

Excroissances live AV et sonores

Dans ce souci d’élargissement, Quayola est d’ailleurs loin d’être un artiste autarcique, replié sur sa simple vision exclusive. Il se passionne pour des projets live audiovisuels collaboratifs - comme avec l’artiste electronica anglaise du label Warp, Mira Calix, avec laquelle il a proposé en 2009 une version musicalement augmentée de sa série Strata (Strata#2) en la configurant dans le cadre architectural spécifique de l’Église Saint-Eustache à Paris. Plus récemment, en janvier dernier lors de la première Biennale des Arts Numériques, il a créée dans le cadre du programme Turbulences Numériques de la Philarmonie de Paris une partition audiovisuelle basée sur la Sonate Pour Alto du compositeur György Ligeti.


György Ligeti , sonate pour alto / Abstract Birds, Quayola

« Le son a toujours été une grande inspiration pour moi et, dans beaucoup de mes œuvres, il est une composante essentielle de la pièce qui ne peut pas être séparée de la partie visuelle », reconnaît Quayola. « Le concert consacré à la pièce de Ligeti a fait partie d’une série de projets où le son est la matière principale. De la même manière que je peux analyser et réinterpréter une peinture, une sculpture ou un paysage, une composition musicale peut aussi devenir un point de départ pour construire quelque chose d’autre ». Et en l’occurrence, la dimension technologique s’est là aussi glissée dans le processus de mutation de la partition. « Pour Sonate Pour Alto, j’ai travaillé en collaboration avec deux autres artistes visuels, Pedro Mari et Natan Sinigaglia. Nous avons développé ensemble un logiciel spécifique qui permet d’analyser les signaux audio en temps réel et de contrôler simultanément les visualisations qui en procèdent. » De quoi continuer à transporter l’abstraction créative de Quayola vers de nouvelles dimensions et de nouvelles modalités de vision et de synthèse alternatives, toujours plus larges, toujours plus libres. 

Laurent Catala

Pleasant Places de Quayola
Galerie basse du Château du domaine de Chaumont-Sur Loire
du 01 avril au 02 novembre 2016.

www.domaine-chaumont.fr

www.quayola.com

 

 

En relation