La main verte: art numérique et botanique (2/2)

Gilberto Esparza, Plantas autofotosintéticas

Les pratiques artistiques liées à la vidéo, à la robotique et aux bio-technologies ont complètement changé notre perception esthétique de la nature. Nous sommes passés de la représentation d'une "nature morte" à l'utilisation d'un matériau vivant. Aperçu de quelques œuvres où le digital se mêle au végétal.

De Lityin Malaw

Première partie du dossier art et botanique

Dans leurs sourires, il y a des cactus…

Il est à noter que certaines plantes, tout symbolisme mis à part, semblent privilégiées par rapport à d'autres. Ainsi le cactus qui fait l'objet d'une installation photographique réalisée à base de scans opérés directement sur les plantes par Adrien Missika (Cactus Frottage, 2012). À l'opposé de ces images énigmatiques et fragmentées, cet artiste-voyageur a aussi conçu un cadran solaire dont l'aiguille est… une épine de cactus (Sundial, 2016).
 

Cactus Frottage Adrien Missika
Adrien Missika, Cactus Frottage (2012) 

Avec les vidéos d'Alain Fleischer (artiste, cinéaste et directeur du Fresnoy), on plonge dans une autre dimension : entre métamorphose et morphing, comme sous le coup d'une croissance accélérée, les cactus développent des formes hybrides et inquiétantes, se muent en créatures chimériques (L'apparition d'un monstre, 2016). Dans le genre, deux dispositifs répondent au même principe : dissiper des graines d'un pissenlit en soufflant sur un écran. D'une part celle d'Edmond Couchot & Michel Bret (Les pissenlits, 1990), d'autre part Sennep & YOKE qui ont repris ce principe d'interaction que l'on peut aussi activer avec un sèche-cheveu (Dandelion, 2009).

Dandelion Sennep projects
Dandelion, Sennep projects

 

De la photosynthèse aux images de synthèse

On connaît l'importance des fleurs et de la nature dans le travail de Miguel Chevalier : Baroque & Classique (1987), Autres Natures (1996), Ultra-Nature (2005-), Sur-Natures (2007-), Fractal Flowers (2008-), Trans-Natures (2014-), Flower Power (2017-)… Au fil des différentes versions de ces œuvres, c'est toute une flore imaginaire, luxuriante, aux couleurs vives, qui parfois se diffracte ou rétracte, que l'on voit s'agiter sur écran. Des plantes et fleurs artificielles aux propriétés génératives et interactives.
 

Miguel Chevalier, Fractal Flowers

Mais ce qui nous semble encore plus significatif dans ce contexte, c'est l'Herbier Virtuel Sur-Natures (2005) : Miguel Chevalier invente ainsi son propre conservatoire basé sur 18 graines virtuelles qui développent des plantes filaires qui poussent et meurent en temps réel. Une autre déclinaison de ce dispositif reprend l'apparence d'un herbier classique, sous forme de livre. Inspirée de l'Herbarius, l'antique bible des herboristes, cette œuvre génère là aussi en temps réel des "fleurs fractales" combinées à des textes également génératifs de Jean-Pierre Balpe (Herbarius "2059", 2009).
 

Musique des spores

Quittons le monde des écrans et du virtuel pour revenir dans le réel, avec artistes qui choisissent littéralement de se mettre à l'écoute des plantes ou de les utiliser comme instruments. Parmi les nombreuses installations sonores de ce type, citons notamment IN SITU: Sonic Greenhouse (2016) réalisée par Otso Lähdeoja & Josué Moreno qui ont transformés les serres du Jardin d'Hiver de la ville d'Helsinki en véritable sound-system naturel : sacrifiant au field recordings, ils restituent et amplifient les sons, le silence, la réverbération, la moiteur, le clapotis de l'arrosage et, selon les sections, le souffle des palmeraies, les craquements des cactus (encore…).


IN SITU: Sonic Greenhouse by Otso Lähdeoja and Josué Moreno. Winter Garden Greenhouse (Helsinki, Finland)

Martin Howse pratique une "écologie des signaux" en connectant des capteurs dans le sol, ampliant le murmure électromagnétique des arbres, des plantes et des champignons (Radio Mycelium). Avec Sketches towards an Earth Computer, il élabore une sorte de carte-mère dont les éléments sont métalliques, électroniques et surtout organiques (terreau, champignons).
 

Martin Howse Sketches for an earth computer
Martin Howse: Sketches for an earth computer. photo: iMAL

Les réactions chimiques de ces composants et les variations de lumière et d'humidité établissent un feedback, un "dialogue naturel" qui fonctionne comme un code informatique évolutif. Le duo Colectivo Electrobiota (Gabriela Munguía & Guadalupe Evelia Chavez) a construit une sorte d'imprimante 3D organique (Eisenia, máquina de impresión orgánica) et se met aussi à l'écoute des plantes, de l'agression sonore quelles reçoivent en milieu urbain et de leur réaction aux ondes radio (Rizosfera FM).


Gabriela Munguía y Guadalupe Chávez (Colectivo Electrobiota), Eisenia, máquina de impresión orgánica

 

La communication sonore "interspecies" est également le crédo de Marie-Christine Driesen et Horia Cosmin Samoïla (Ghostlab) avec des installations qui mesurent les variations de voltage émises par une plante et les convertissent en son et lumière (Diffractions Transmutatoires, 2010). L'éventail des sons produits par les plantes et les arbres s'élargit encore grâce à Nicolas Bralet, François Collin et Sabrina Issa. Affiliés au  LAAB (Laboratoire Associatif d'Art et de Botanique), ils utilisent les données atmosphériques et les flux organiques auxquels sont soumises les plantes et proposent depuis 2011 des solos, duos et plus récemment un Concerto pour montée de sève (2016-2017).

Grégory Lasserre et Anaïs met den Ancxt (Scenocosme) privilégient une approche plus tactile et interactive. Caresses, frôlements et chaleur humaine déclenchent les plaintes, borborygmes et bruissements mélodiques des plantes (Lumifolia, Phonofolium, Akousmaflore).


Scenocosme, Lumifolia, jardin interactif

 

Fleurs mécaniques et feuilles métalliques

Rapprochant le végétal du minéral, Cécile Beau nous fait écouter le bruit microscopique de la décomposition de troncs d'arbres et des spores se disséminant dans un décor aussi abstrait que les sons ainsi restitués (Sporophore, 2014). Elle nous montre aussi ce que l'on ne voit pas, en exposant les racines d'un arbre qui se révèle être son exact opposé (L'Envers, 2010-2014). 

L'envers Cécile Beau
Cécile Beau, L'envers  2010-2012. exhibition Subfaciem, Module, Palais de Tokyo, Paris

Une installation que l'on rapprochera de l'arbre inversé de Kathie Holten (Excavated Tree, 2009). Le Floating Tree de Chico MacMurtrie exhibe ses branches d'aluminium sans feuilles qui ressemblent aussi à des racines. Il s'agit d'un automate flottant en bordure de l'East River. À l'intérieur, tout un mécanisme robotique. De même pour le Growing, Raining Tree: toujours sur un plan d'eau, mais en intérieur, un arbre décharné s'anime et réagit lentement à son environnement. Silhouette inquiétante d'un épouvantail mécanique…

Chico MacMurtrie a également un projet d'installation publique permanente à San José. C'est une sculpture monumentale qui glisse lentement sur des rails et déploie sa corolle de verre et de métal pour capter et recycler le CO2. Cette gigantesque fleur mécanique invite à réfléchir sur l'équilibre fragile de l'atmosphère qui a besoin des plantes pour contrer les effets du changement climatique (Organograph). Comment ne pas penser aussi sur le plan du mécanisme, mais à une autre échelle, au mur de Daan Roosegaarde avec feuilles métalliques qui s'entrouvrent ou se contractent au passage d'une personne (Lotus 7.0, 2010-2011).
 

LOTUS DOME by Daan Roosegaarde - Turns House Of God Into A "Techno-Church"

Laura Beloff et Jonas Jørgensen mettent également des plantes en mouvement. Vus de loin, leurs dispositifs ressemblent à des séances de torture pour végétaux. En infligeant d'incessantes rotations à des pousses de sapins de Noël sous la lumière violacée d'un halogène, ils simulent partiellement des conditions de micro-gravité qui influent sur leur croissance et dénoncent aussi les sélections artificielles et le commerce des plantes (The Condition, 2015-2016).

Les robots se mettent au vert

William Victor Camilleri et Danilo Sampaio, chercheurs associés à l'Interactive Architecture Lab ont conçu tout un jardin mécanique et autonome ! Reposant sur une structure sphérique qui abrite de vraies plantes en son centre, cette installation environnementale est capable de se déplacer dans la ville en roulant sur lui-même comme le Rôdeur du Prisonnier… L'orientation se fait selon les réactions chimiques (pollution, ensoleillement, etc.) qui tendent à la diriger vers des endroits les plus propices au développement des plantes (Hortum Machina B).


Hortum machina, B from Interactive Architecture Lab 

Enfin, entre insecte bio-mécanique et robot exploreur martien surmonté d'un petit parterre végétal, les artefacts de Gilberto Esparza rendre leur mobilité aux plantes. Cet étrange attelage est capable de déambuler le long d'un cours d'eau pollué à la recherche de nutriments pour son propre fonctionnement et celui de la plante qu'il "héberge" (Plantas Nómadas, 2008-2013). On songe aussi à ce qu'avait proposé Scenocosme avec sa plante "augmentée" qui pouvait se déplacer, explorer son environnement immédiat, réagir au contact d'une personne, et même émettre des sons comme un animal de compagnie (Domestic plant).

Gilberto Esparza Plantas Nómadas
Gilberto Esparza,  Plantas Nómadas

 

 

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