La main verte: art numérique et botanique (1/2)

Gilberto Esparza, Plantas autofotosintéticas

Les pratiques artistiques liées à la vidéo, à la robotique et aux bio-technologies ont complètement changé notre perception esthétique de la nature. Nous sommes passés de la représentation d'une "nature morte" à l'utilisation d'un matériau vivant. Aperçu de quelques œuvres où le digital se mêle au végétal.

De Lityin Malaw

Alerte écologique

En phase avec notre époque, les artistes sont aussi devenus des vigies, parfois pirates… Les enjeux liés à l'écologie et au changement climatique ont vu surgir de nombreuses initiatives artistiques engagées en ce sens. Alexandra Regan Toland nous alerte sur la valeur des fleurs dans notre éco-système urbain en photographiant leurs pistils et collectant la poussière de leurs spores au bord des rues de Linz. Baptisé Dust Blooms: a research narrative in artistic ecology, ce projet a fait l'objet d'une présentation dans la catégorie Hybrid Art lors de l'édition 2017 d'Ars Electronica.

Le duo YoHa (Graham Harwood & Matsuko Yokokoji) fait partie de ces activistes qui documentent, dénoncent et exposent les dégradations du milieu naturel. Leur projet Wrecked on the Intertidal Zone est en quelque sorte une "tentative d'épuisement d'un lieu"; en l'occurrence l'estuaire de la Tamise, dont ils recensent méticuleusement la flore, les déchets, la boue, les épaves… Le collectif Crital Art Ensemble, également partie prenante dans ce projet et dont on connaît le combat contre "la raison économique", s'est par ailleurs mobilisé contre les OGM par le biais d'une performance où le public était invité à tester fruits, légumes et denrées alimentaires (Free Range Grain, 2003-2004).

Mauvaise graine

C'est autour de cette problématique du risque alimentaire qu'est né le projet pharaonique de coffre-fort enterré dans les glaces aux confins de la Norvège, avec près d'un million de semences conservées depuis 2008, pour l'éternité, à l'abri de toute catastrophe humaine ou naturelle. En théorie… En 2016, le réchauffement climatique a entraîné la fonte du permafrost, et la galerie d'accès à cette "Arche de Noé végétale" a été inondée… C'est devant cette entrée interdite au public que Magali Daniaux & Cédric Pigot ont réalisé une intervention (un sitting), puis mis en ligne un inventaire du lieu et du contexte dans lequel il s'inscrit (vidéo, son, textes), et un dispositif 3D montrant comme une allégorie des tunnels désespérément vides comme la fin des temps (Svalbard Global Seed). Dans cet esprit de conservation, ils ont aussi initié un autre projet visant cette fois à collecter des végétaux au gré des endroits où ils sont amenés à travailler (The First Garden, 2015).

Magali Daniaux & Cédric Pigot s'inspirent des stratégies végétales pour imaginer des modèles de société [avec] l’idée que la flore, de par son immobilité active, sa plasticité et son adaptabilité, pouvait être considérée comme un modèle pertinent pour envisager de nouveaux schémas économiques et sociaux. C'est également la philosophie de l'exposition Vegetation as a Political Agent qui a eu lieu à Turin en 2014-2015 à l'initiative de l'artiste Piero Gilardi, prolongeant les réflexions et actions d'artistes, d'activistes, d'architectes et de théoriciens sur le sujet.
 


MAGALI DANIAUX & CÉDRIC PIGOT : « Devenir Graine »


Vegetation as a Political Agent curated by Marco Scotini at the PAV 2014 (trailer) from Dan Halter

 

Dans ce cadre de cette manifestation, avec son intervention qui tient du land-art — un space invader formé par un massif de fleurs — Dan Halter attire l'attention du public sur la prolifération des espèces invasives (Mesembryanthemum Space Invader, 2014). Il est aussi question d'invasion, plus exactement de colonisation des espèces vivantes, avec Inès Doujak qui reprend le packaging et les codes des sachets de graines pour dénoncer le vol — la biopiraterie — opéré par les multinationales avec leurs brevets et les manipulations génétiques (Siegesgärten, 2007).

Roots & cyberculture

Malgré tout le monde végétal nous semble familier. Et pourtant c'est un monde plein de mystères. La photo, la vidéo et la modélisation 3D permettent d'en révéler la face obscure. Ainsi Marie-Jeanne Musiol nous donne à voir l'aura des plantes, leurs empreintes lumineuses, grâce à ses photographies électromagnétiques (Nébuleuses végétales, 2005-2017). Avec une sélection de clichés naturalistes imprimés sur des supports inattendus (plexiglas, tissus, etc.), la photographe Nathalie Jouan proposait pour sa part un voyage immersif au cœur du végétal au travers d'une installation visuelle et sonore qui réagit au comportement (série Végétale, 2005-2008).
 

 Marie-Jeanne Musiol
Marie-Jeanne Musiol, Bodies of Light

S'appuyant sur des données fournies par Luc Foubert (chercheur en neurosciences), Mâa Berriet a élaboré un dispositif vidéo, tableau animé et saisissant qui évolue au fil des saisons, retraçant la vie d'un arbre sur une année (Arbre éveillé, 2015). Avec son animation qui défile sur un écran posé contre un pot de fleurs, Vincent Broquaire nous dévoile graphiquement les racines d'une plante, un peu comme sous l'effet d'un rayon X, tout en critiquant de manière ludique les interventions humaines sur le vivant (Micro-mondes, 2014).

micro-mondes vincent brocaire
Vincent Brocaire, micro-mondes, 2014 Installation vidéo In situ, 2 écrans

Canopées cybernétiques et manip génétiques

Certains artistes abordent le végétal sous l'angle de la bio-chimie. Parmi les installations mettant en œuvre des réactions organiques, signalons les jardins et canopées cybernétiques conçus par le collectif ecoLogicStudio. Véritables sculptures vivantes combinant algues et structures métalliques, bio-informatique et design, équipements de laboratoire et feedbacks interactifs, ces installations complexes, "responsives", high-tech et lumineuses offre une vision du futur des plantes ornementales (H.O.R.T.U.S, 2012-2013, Algae Folly, Inhuman garden, 2015).
 

Algae Folly
 Algae Folly, by ecoLogicStudio, supported by INL International Iberian Institute for Nanotechnologies and the City of Braga

On retrouve ce sentiment d'anticipation devant l'impressionnant Monolithe (2015-2017) érigé par Fabien Léaustic. Référence à 2001, l'Odyssée de l'espace, cette pièce d'un vert moussu joue des transformations du phytoplancton (la version végétale du plancton) au contact de la lumière et de l'eau. Un rigorisme qui tranche avec les tubulures et dispositifs enchevêtrés de Gilberto Esparza qui utilise pourtant les mêmes réactions de photosynthèse avec des algues et des microbactéries en circuit fermé. Ce biotope artificiel et autosuffisant (Plantas Autofotosintéticas, 2013-2014) qui ressemble à une "bombe botanique" s'est vu décerner le Golden Nica Award d'Ars Electronica en 2015.
 

Monolith Fabien Léaustic
Fabien Léaustic, Monolith (2015-2017) Phytoplankton, light, water and mixed techniques.  © Juan Cruz Ibanez


Plantas Autofotosintéticas (Gilberto Esparza) 

Mais la référence ultime, à ce jour, en terme de bio-art appliqué au monde végétal reste les manipulations génétiques effectuées par Eduardo Kac sur un malheureux pétunia auquel il a injecté quelques fragments de son ADN. La fleur modifiée répondant au doux nom d'Edunia exprime les gènes humains uniquement dans ses nervures rouges, la transformant visuellement en une troublante "fleur de chair"… S'inscrivant quelques années après les transformations subies par le lapin doté d'un pelage vert fluorescent (GFP Bunny, 2000), cette œuvre d'art transgénique se rattache à son projet ambitieux d'Histoire Naturelle de l'Énigme (2003-2008)

Edunia Eduardo Kac.
Edunia (2009), GFP Bunny (2000) Eduardo Kac.

Photo Titre: Gilberto Esparza, Plantas autofotosintéticas (plantes autophotosynthétiques), 2015.

 

Seconde partie par ICI 

 
 

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