L’Atelier visionnaire de Nicolas Schöffer

Pionnier de l’art interactif, et donc d’un principe essentiel de l’art numérique, Nicolas Schöffer a laissé une œuvre abondante mais étrangement peu médiatisée aujourd’hui, à l’ère de la création technologique tous azimuts. Un constat que vient agréablement combler la visite de son envoûtant Atelier dans le 18eme arrondissement de Paris. 

Il existe des ateliers d’artistes où l’on pénètre presque sur la pointe des pieds, de peur de perturber l’atmosphère insolite qui y règne et d’en déranger l’espace intemporel, encombré de pièces d’art aux structures intrigantes. Tel est le cas de l’Atelier de Nicolas Schöffer, pionnier de l’art cybernétique - appelé aujourd’hui art interactif – un domaine de création qui résonne comme une anticipation de l’art numérique et de ce fameux « dialogue entre l’œuvre et son public » que Schöffer appelait déjà de ses vœux.il y a soixante ans. 

Niché au fond de la spacieuse cour de la Villa des Arts – un lieu bâti pour les artistes en 1890 aux abords du Cimetière de Montmartre dans le 18ème arrondissement parisien, avec les matériaux métalliques de démolition de l'Exposition Universelle –, l’Atelier existe depuis 1964 et a résisté au décès de Nicolas Schöffer en 1992 grâce au dévouement de son épouse, Éléonore Schöffer, qui veille sur la postérité de l’œuvre de son mari et y accueille les visiteurs pour les replonger dans son univers unique. 

Dans les faits, cet Atelier est d’ailleurs moins un atelier de travail qu’un atelier de présentation de ses œuvres et de ses idées : un musée miniature aux allures de bric-à-brac loufoque auquel Éléonore Schöffer, du haut de ses 91 ans entamant si peu sa passion intacte, redonne vie en animant avec ses télécommandes et ses commentaires aiguisés les mécanismes multiples des sculptures automatisées aux projections lumineuses et autres anamorphoses qui en constituent l’étrange bestiaire. 

Donner du sens et du beau aux nouvelles technologies

Né en 1912 en Hongrie, Nicolas Schöffer arrive en France en 1936. Il est alors un jeune artiste-peintre épris de liberté et rempli de questionnements sur la nature humaine et son rapport avec son environnement. Un sentiment à la fois humaniste et universaliste qui va le conduire à abandonner la peinture dans l’immédiate après-guerre « pour s’emparer des nouvelles technologies créées  par le conflit mondial et leur donner du sens et du beau », comme l’explique Éléonore Schöffer. La sculpture devient dès lors sa matrice créative mais elle s’applique dans son travail à des matériaux immatériels : l’espace, la lumière et le temps, que Schöffer commence à explorer dans ses premières sculptures spatiodynamiques, entrecroisement de barres métalliques et de plaques en inox, au travers desquels passe le regard du spectateur, et s’entrevoit « l'intégration constructive et dynamique de l'espace dans l'œuvre plastique ». 

Nicolas Schöffer villa des arts
 

Ce principe visionnaire résonne encore aujourd’hui comme une antienne à travers l’Atelier où se côtoient différentes pièces procédant de cette prise de conscience fondamentale de Schöffer quant à ce processus vital, hérité des nouvelles technologies électriques et électroniques, et venant animer l’œuvre tout en dressant les contours d’une interaction imaginée à l’échelle de la société toute entière, comme en atteste ses livres Le spatiodynamisme, publié en 1954, ou La Ville Cybernétique en 1969.

Affichés aux murs du vestibule, plusieurs articles de presse renvoient d’ailleurs aux constructions cybernétiques de Schöffer comme cette première tour de 50m de haut, sculpture interactive multimédia construite en 1955 et sonorisée par une composition sur bandes magnétiques de Pierre Henry. Différents tableaux et esquisses résument aussi les projets fantasques et monumentaux de l’artiste, notamment ce dessin présentant son idée de Percussonor, des « sculptures à taper dessus pour transformer la violence en beauté », que Schöffer destinait aux publics réticents à l’art contemporain.

Mais ce sont bien les jeux immersifs auxquels nous invitent les sculptures automatisées mises en branle par Éléonore Schöffer qui fascinent le plus durant cette visite. Activées en même temps, les pièces des séries Lux, Chronos, ou Prisme, une étonnante niche aux miroirs prolongeant des perspectives visuelles infinies, renvoient aux principes d’écriture quasi-musicaux de Schöffer, où les différentes rotations d’éléments métalliques et autres lumières pulsées viennent rythmer des séries d’évènements préétablis, de micro-temps, que Schöffer concevaient de manière très scientifique. 

Pour appuyer cette approche didactique, Éléonore Schöffer présente d’ailleurs quelques dispositifs conçus comme des machines pédagogiques : le Musiscope, pensé comme un clavier d’éveil venant créer des images colorées et modulables sur écran ; et surtout le Varetra,  une boîte lumineuse en plastique dans laquelle se glissent différentes plaquettes découpées ou colorées en plexiglas, permettant de révéler des combinaisons d’images et voulu comme un véritable outil d’enseignement artistique, un « déclencheur de créativité ».

Schöffer, précurseur du live audiovisuel ?

Outre les sculptures et dispositifs cybernétiques, les anecdotes d’Éléonore Schöffer au sujet du goût de son mari pour la performance et le spectacle titille aussi pour beaucoup la curiosité vorace de l’amateur d’art numérique. Pionnier de la sculpture multimédia interactive, Nicolas Schöffer ne serait-il pas aussi celui du live audiovisuel ? Deux ans avant Nam Jun Paik, il est en effet le premier à proposer en 1961 une émission vidéo artistique pour la télévision, soumettant en direct anamorphoses, tâches et solarisations aux téléspectateurs (probablement) médusés de l’époque. Quelques années auparavant, en 1956, sa célèbre sculpture robotisée autonome Cysp1 accompagna pour plusieurs performances les danseurs de Maurice Béjart, notamment sur le toit de la cité radieuse de Le Corbusier à Marseille.

Nicolas Schöffer villa des arts

Mais, c’est surtout l’évocation du ballet interactif Kyldex 1, créé en 1973 à l’opéra de Hambourg avec le chorégraphe Alwin Nikolais (ainsi que la danseuse Carolyn Carlson et le compositeur Pierre Henry) qui séduit le plus. Spécialement conçu pour cette salle – la seule en Europe disposant alors d’un ordinateur scénique – la pièce proposait au public, bien avant l’époque du smartphone et de la connexion en temps réel, d’interférer directement avec le déroulement du spectacle et de ses 15 séquences. 

Muni de cinq panneaux en plastique dont les logos correspondaient à des « commandes » spécifiques (arrêter, ralentir, accélérer, etc.), chaque spectateur indiquait à tout moment son appréciation du spectacle que des assistants placés sur les côtés traduisaient en indications immédiates pour la mise en scène en appuyant sur des commandes automatisées. Outre cette interaction, le spectacle proposait également de nombreuses projections et impressions visuelles par le biais de caméras et d’un eidophore démultipliant les effets d’échos visuels. Grivois, Nicolas Schöffer y avait également introduit trois séquences érotiques qui éclairent également sur le sens de l’humour et la truculence du personnage. Un ultime clin d’œil qui nous accompagne avec un sourire ravi jusqu’à la sortie de cet Atelier décidément pas comme les autres.


L'atelier de Nicolas Schöffer from Leonardo Olats

 

textes et images: Laurent Catala

Atelier de Nicolas Schöffer Villa des Arts
15 Rue Hégésippe Moreau 75018 Paris.

www.olats.org
 

 

 
 

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