L'artiste numérique est-il soluble dans l'art contemporain?

Dominique Moulon

Conçu comme une réflexion sur la place de l’artiste numérique dans la création contemporaine, L’Art Au-delà du Digital, le nouveau livre du critique d’art Dominique Moulon, souligne à la fois la position centrale de l’artiste digital à une époque où technologie et réseaux sont devenus le « média » influent par nature – clin d’œil à la célèbre formule du théoricien Marshall McLuhan « The medium is the message » – et sa nécessaire adaptation aux règles du marché-roi de l’art contemporain. Paradoxe ou contradiction ?

En impulsant en 2010 un programme européen dédié pour répondre aux principaux défis du numérique en matière de conservation, de restauration et de pérennisation des œuvres du genre – symbolisé à l’époque par l’exposition Digital Art Works : The Challenge of Conservation – le commissaire d’art et principal curateur du ZKM, Bernard Serexhe démontrait déjà toute la nature implicitement spécifique de l’art numérique et de l’artiste qui œuvrait derrière. En passant, il suggérait aussi toute la complexité de son articulation au monde de l’art contemporain, plutôt conservateur et peu familier de ces pratiques « technologiques » par essence. Dans son livre L’Art Au-delà du Digital, Dominique Moulon cite volontiers un autre personnage-clef de l’établissement dédié aux arts numériques de Karlsruhe, Peter Weibel son directeur. Une manière de souscrire à cette évidence qui fait de l’artiste numérique le meilleur témoin créatif de son temps, celui d’une époque connectée par sa technologie et ses réseaux, où le numérique est partout et où rien ni personne – et encore moins l’art au sens large – ne saurait y échapper.

Car dans un monde de plus en plus numérisé, l’art lui non plus ne peut passer outre. Le numérique y a pénétré toutes les sphères, en augmentant techniquement les possibilités de prototypage, d’édition, de diffusion, voire de détournement (qu’il s’agisse de celui du réseau ouvert de l’internet ou de celui plus fermé des caméras de surveillance). Les artistes vivant avec leur temps, le numérique leur est devenu aussi indispensable que le pinceau au peintre. Transdisciplinaire par nature, il a permis de décloisonner tous les domaines de création en les rendant plus accessibles avec l’open source et le partage. Et sa pertinence s’accorde d’autant plus à notre époque qu’il constitue une caisse de résonance immédiate aux problématiques de société ou d’identité héritées de l’avènement de notre civilisation globalisée (cf les travaux de Grégory Chatonsky autour de « l’identité fluide » d’internet) ou aux problèmes climatiques procédant de nos mutations sociétales (à l’image des dispositifs dystopiques du duo Hehe comme Champs D’Ozone).

Artistes numériques : de la filiation historique à l’art post-digital

Le livre de Dominique Moulon abonde en citation d’œuvres et d’artistes illustrant cet état de fait, constituant de la sorte une somme anthologique et thématique intéressante. Mais plutôt que de singulariser ces principes de rupture formelle, il préfère mettre en avant les éléments reliant l’artiste numérique à une histoire de l’art matricielle. Il dévoile ainsi les rouages du néo-cinétisme, les influences de Léonard de Vinci chez ORLAN, de Malevitch chez Antoine Schmitt, des impressionnistes chez Jacques Perconte, et de Marcel Duchamp, tant en mode inframince que ready-made, chez un grand nombre d’entre eux ! En suggérant cette interaction, revendiquée par de nombreux artistes numériques eux-mêmes, il place l’artiste digital au centre des processus créatifs d’une époque placée sous le signe conjoint des technologies et des réseaux sans le couper de sa filiation historique. Ce faisant, il appuie la pertinence de sa position et sa primauté indéniable au regard de sa capacité à lier technologie, science et pratiques artistiques inscrites dans la durée.

Pourtant, Dominique Moulon souligne aussi ce qui pourrait passer pour un paradoxe (à moins qu’il ne s’agisse d’une contradiction ?), celui d’un artiste numérique désormais désireux de se recentrer dans l’art contemporain, de « rematérialiser » son travail sous forme d’objets, de sortir des écrans pour revenir vers plus de physicalité, et d’instiller en quelque sorte les bases d’un art post-digital, à la manière des peintures abstraites scannées de la série des Strips de Gerhard Richter. Et pourquoi ? Car même si la créativité technologique et contextuelle est de son côté, « la révolution numérique est passée », les règles économiques de l’art restent indéniablement liées à celui du marché traditionnel, et en l’occurrence à celui de l’art contemporain, pour qui le principe de rareté d’une œuvre ou de génération d’objets  proprement dits – c'est-à-dire achetables par des collectionneurs – restent de mise. 

L’omnipotence du marché de l’art contemporain

A travers les lignes, il est facile de s’apercevoir qu’en France tout du moins les véritables lieux passerelles entre création contemporaine et numérique sont plutôt rares (le musée du Jeu de Paume est ainsi une des rares institutions à avoir mis espace de présentation physique et espace de présentation virtuelle en ligne sur un même niveau de valeur), et que les lieux de création spécifiquement art contemporain, comme le Palais de Tokyo par exemple, n’accordent le plus souvent à la création numérique qu’un rôle de faire-valoir. Artiste hybride par excellence, le Chinois Du Zhenjun rencontre ainsi davantage le succès lorsqu’il cesse ses dispositifs interactifs pour se concentrer sur les travaux de collage à base de tirages photographiques et d’impressions numériques de sa série The Tower of Babel.

Les biennales d’art numérique de Paris et de Montréal revendiquent elles-mêmes de plus en plus cette labellisation art contemporain, et ouvrent les portes de leurs expositions à des créations où l’objet – certes à travers sa nature autonome, cf l’exposition Prosopopées – retrouve sa place de choix. Dans leur sillage, de plus en plus d’artistes numériques opèrent donc pour une partie de leur travail un repli stratégique de la black box (l’installation numérique immersive souvent fermée et cloisonnée) vers une esthétique plus white cube, en référence à l’espace immaculé des galeries d’art ou institutions muséales – un mouvement qui n’est pas sans rappeler la description du « faire art contemporain » portée par l’artiste Maurice Benayoun à travers son installation de fragrances opportunes L’Essence de L’Art Contemporain en 2014.

Il faut dire que, malgré les tentatives portées par la foire d’art contemporain numériques Variation Show Off depuis près de dix ans, les relations entre artistes numériques et marché de l’art restent difficiles. Pour Dominique Moulon, le grands raouts comme la FIAC « révèlent une tendance de l’art qui ne revendique guère sa numéricité, bien qu’elle lui soit essentielle ». Et malgré l’arrivée de quelques collectionneurs plus aventureux, prêts par exemple à acheter des œuvres de web art et à les laisser libre d’accès en ligne, cette ingratitude reste de mise bien que certains avis tempèrent quelque peu cette position, comme l’historienne de l’art Raymonde Moulin lorsqu’elle évoque « une nouvelle génération de collectionneurs (qui) s’intéresse à la photographie, à la vidéo, à l’art sur ordinateur, dont les techniques de production sont familières et dont les prix sont relativement accessibles ».

L’artiste numérique est-il donc totalement soluble dans l’art contemporain, ou doit-il continuer à faire de sa spécificité technologique critique un atout majeur ? C’est sans aucun doute de la réponse à cette question, dépendant en premier lieu de l’évolution économique du marché de l’art, que dépendra le visage de l’artiste numérique de demain.

Laurent Catala

Lien FNAC: L’Art Au-delà du Digital de Dominique Moulon

 

 

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