Kyle McDonald, l’artiste qui numérise les rapports humains

Kyle McDonald, artiste-chercheur américain, jouit aujourd’hui d’une renommée internationale. Programmé sur les plus grands festivals internationaux comme Ars Electronica, Sonar ou Click Festival, il est notamment à l’origine de plusieurs installations acclamées par le monde numérique. Parmi elles, Augmented Hand Series, Sharing Faces ou Social Soul évoquent les rapports sociaux qu’entretiennent les individus. Adepte des collaborations cet artiste se distingue pour ses contributions à la communauté openFrameworks dont il est membre actif.

En 2015 le jury du festival Ars Electronica  remettait un prix à Kyle McDonald pour l’installation Augmented Hands Shadow (créée en 2014 avec Golan Levin et Chris Sugrue ). Une célèbre récompense qui donnait l’occasion à un public initié aux arts numériques de se confronter à l’univers de ce spécialiste des environnements 3D. Cette pièce composée d'une boîte dans laquelle un visiteur insère sa main, affichait en simultané sur un écran géant un membre altéré. Une vingtaine de différentes transformations ont été développées par l’artiste.


Kyle McDonald discussing the Augmented Hand Series from Golan Levin 

Dans certaines situations la main possède un doigt supplémentaire ou un en moins. Parfois, alors que le pouce se déplace à l’extrémité de la main, c’est un fragment de phalange qui est manquant... Le propos général de l’oeuvre sous-entend l’idée d’une exploration de l’identité, ou du moins d’une prise de conscience, sinon d’émerveillement, de son être physique.


Augmented Hand Series (Demonstration, 2014)

La présence du corps est récurrente dans le travail de Kyle McDonald. Comme dans Sharing Faces, installation présentée au festival Bouillants près de Rennes en mai dernier, qui permet à des individus éloignés d’entrer en contact via des miroirs interactifs. Ces derniers ont la particularité de renvoyer l’image d’une autre personne. Fonctionnant sur le principe de la reconnaissance faciale et comportementale, la pièce interroge la relation à l’autre et le désir de partage.


Sharing Faces from Kyle McDonald 

Les spectateurs sont étonnés, quelques fois gênés mais aucun ne reste insensible à son nouveau reflet. Dans l’un de ses derniers projets, Transcranial  (programmé en avril dernier au Resonate festival de Belgrade) né d’une association avec le chorégraphe Klaus Obermaier et du plasticien-développeur Daito Manabe, Kyle McDonald poursuit son expérimentation sur le corps humain. Fruit d’un travail entrepris avec Face Substitution, l’artiste décompose les corps telles des poupées désarticulées et transforme en temps réel le visage du danseur-cobaye.

Le rapport au corps semble donc essentiel dans l’oeuvre de l’artiste. Mais il n’est peut être dû qu’à une simple coïncidence. “L’identité digitale ressort tout naturellement dans mes oeuvres mais ce n’est pas une revendication. Si j’utilise le corps c’est pour sa dimension universelle et afin d’explorer un rapport social entre les individus.”


transcranial / embodied cognition – Klaus Obermaier, Daito Manabe, Kyle McDonald from Klaus Obermaier 

Les interactions humaines au coeur du projet artistique

C’est sans doute ce qui définit le mieux l’empreinte de Kyle McDonald. Tous ses projets, qu’ils prennent vie sous la forme d’une video, d’une chorégraphie ou d’une installation, ont en commun la recherche du lien social qui unit plusieurs individus : “Il ne s'agit pas d’évoquer le rapport entre l’homme et la machine mais entre l’homme et l’homme. Simplement au milieu de cette relation il y a parfois une machine”. C’est justement là que se situe la subtilité du travail de l’artiste.

Celui qui possède une formation en philosophie et en sciences informatiques s'intéresse principalement aux interactions humaines. Social Soul, créée en 2014 en collaboration avec Lauren McCarthy  pour le festival TED à Vancouver, résume bien ce propos.

L’installation offre aux visiteurs la possibilité de se promener en totale immersion à travers des flux twitter défilant à 360° sur une série de moniteurs et de miroirs. “La question initiale est de savoir comment on se sent dans le flux des médias sociaux de quelqu’un d’autre ?” explique l'artiste. A la fin de l’expérience et à l’aide d’un algorithme personnalisé, le visiteur reçoit un tweet l’invitant à entrer en contact physique avec son “âme soeur social”. Une oeuvre où la frontière entre réalité et virtuel reste poreuse. Ici Kyle McDonald s’emploie notamment à démontrer que la technologie peut générer du lien social.


Social Soul - TED 2014 from MKG 

Un regard critique

D’apparence cette envie de rapprocher les individus peut paraître naïve. Cependant l’artiste ne manque pas à son devoir critique. L’application Social Roulette est un des exemples les plus frappants. Créée en 2013 sur le principe de la roulette russe, Social Roulette proposait de mettre en jeu son compte Facebook. Dans un cas sur six les contenus publiés étaient supprimés et le profil désactivé. L’expérience voulue comme une provocation démontre l’importance, parfois démesurée, que l’on attache à notre vie numérique. Pplkpr  (People Keeper), autre application conçue un an après avec Lauren McCarthy, va encore plus loin dans la démarche.


pplkpr from Lauren McCarthy 

Celle-ci surveille nos réactions physiques et émotionnelles et optimise notre vie sociale en conséquence. Un bracelet connecté mesure le rythme cardiaque. Il détermine un état émotionnel en fonction des gens avec qui nous interagissons. Pplkpr désigne ensuite qui devraient ou non être supprimés de notre répertoire. Cette rationalisation des sentiments qui manque clairement de nuances, ironise sur la systématisation de la collecte et l’utilisation des données numériques.
 

Des collaborations et de nouveaux horizons

La richesse et le nombre de réalisations artistiques de Kyle McDonald s’expliquent en partie par sa faculté à multiplier les collaborations. “La base de mon travail, c’est à dire programmer, s’effectue en solitaire mais je me nourris presque exclusivement de mes rencontres. J’aime apprendre des autres et pour entamer une collaboration c’est d’abord une question de coup de coeur artistique”. Une façon de s’essayer à d’autres formes plastiques comme avec Light Leaks coréalisé avec Jonas Jongejan.


Light Leaks,  by Kyle McDonald and Jonas Jongejan 

Créée en 2013 et présentée pour la première fois en France lors de la dernière de Scopitone à Nantes , l’installation est “une exception” dans le travail de l’artiste. Co-signée avec Jonas Jongejan l’oeuvre immersive associe expériences auditive et visuelle à travers un ballet de pixels en mouvement. Grâce à une cinquantaine de boules à facettes et trois projecteurs, les artistes re-visitent l’art du mapping pour transformer la géométrie du lieu et perturber notre sens de l’espace. ExR3 , conçue la même année avec Elliot Woods (studio Kimchi and Chips), se positionne dans une lignée d’oeuvres plastiques contemporaines. Des fragments de miroirs reflètent des formes géométriques. En fonction de sa position, le spectateur voit  progressivement se dessiner un cercle bleu, une ligne rouge, un carré jauge ou un cube noir. Parfois rien de tout ça n'apparaît ne laissant qu’un immense tableau chaotique, digne prolongement des recherches visuelles de Georges Rousse ou Felice Varini.


OF Showreel from openFrameworks 

Un partage des connaissances

Tous les oeuvres de Kyle McDonald sont partagées en open source et alimentent une recherche permanente. Membre du FAT LAB (The Free Art and Technology Lab) et enseignant à l’ITP (Interactive Telecommunication Program, Alternative Media Center, New-York) l’artiste contribue ainsi à une  démarche collective qu’il affectionne : “Tout ce que je crée revient à la communauté openFrameworks . Je partage mes codes et mes process. Cette notion d’apprendre ensemble, qui gravite autour de mon travail, est aussi importante que les oeuvres que je produis.”

Rédaction Adrien Cornelissen / Remerciements Juliette Bibasse

kylemcdonald.net

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