Jean Dubois: installations tactiles et images interactives

 
 Enseignant à l’École des arts visuels et médiatiques de l’Université du Québec à Montréal, dont il occupe également le poste de vice-doyen à la recherche et à la création, membre fondateur de l'Hexagram (centre de recherche en arts médiatiques) , Jean Dubois n'a de cesse d'interroger le statut de l'image. Un questionnement qu'il poursuit également en tant qu'artiste, au travers de ses œuvres qui mettent en scène des images animées sur écran tactile (Tact, Syntonie) ou "exposées" dans l'espace public (À portée de souffle (By Means of a Sigh)), comme c'est le cas encore pour sa dernière création, Tourmente. Entretien.

 

Jean Dubois. Photo: © Chloé Lefebvre.

 

Lorsque l'on regarde vos œuvres en perspective, on remarque que l'image et la vidéo interactive sont prépondérantes…

La création de mes premières œuvres interactives est principalement issue de l'observation des écrans tactiles utilisés dans les restaurants. Le fait de toucher une image cathodique pour faire fonctionner une caisse enregistreuse m'avait fasciné. J'ai imaginé tout de suite le potentiel que cela pourrait avoir pour la création d'images d'un nouveau type. J'ai ainsi réalisé une série de portraits réagissant aux caresses des spectateurs. Je voyais essentiellement dans l'esthétique interactive une occasion de développer des relations insolites entre les spectateurs et des personnages fictifs. La plupart de mes œuvres interactives impliquent une situation intersubjective. Il est important de sentir une identité humaine qui se distingue de l'apparence d'une image purement de synthèse. L'usage de l'enregistrement photographique ou vidéographique suggère l'existence préalable d'un personnage incarné. Il ne s'agit pas d'évoquer une entité artificielle prenant l'allure d'une figure humaine, mais bien de rendre compte de la sensualité d'un contact avec une personne en chair et en os.

 

Tourmente by Jean Dubois from Digital Art Live on Vimeo.

Parmi les autres "points de contact" de vos œuvres, il y a également l'espace public…

L'espace public comporte aujourd'hui plusieurs dimensions et se vit maintenant dans le croisement de plusieurs modalités de rencontres et de formes d'échange. Il est difficile de penser maintenant à un espace urbain déconnecté de celui relié à l'Internet et aux médias sociaux. Je crois que l'art public doit nécessairement en tenir compte. Il ne s'agit plus, dans ce contexte, d'ériger des monuments commémoratifs exprimant la stabilité du pouvoir établi, mais au contraire de proposer des monuments instables capables de rendre compte de la relativité des rapports humains dans la vie publique. C'est, entre autres, dans cette optique que j'ai créé pour des œuvres interactives permettant de détourner l'usage publicitaire des nouveaux écrans électroniques urbains pour en faire des lieux d'interaction.



À portée de souffle (By Means of a Sigh) - Place des arts, 2012
installation vidéo interactive permettant d'interagir avec les images d'une vidéo format géant placé dans l'espace public. 

Comment conciliez-vous votre pratique artistique et votre rôle en tant qu'enseignant ? Qu'est-ce que cela signifie que d'enseigner dans ce domaine, et que pouvons-nous réellement transmettre à l'heure où chaque nouvelle technologie redéfinit complètement les pratiques artistiques… ?

Ma pratique artistique est expérimentale et sert principalement à renouveler mon enseignement de l'art. Je ne cherche pas seulement à explorer le potentiel de l'imagerie numérique, mais aussi, et surtout, à reconsidérer ce que peut être une œuvre d'art. Le projet est ambitieux en partie parce que le monde de l'art contemporain arrive difficilement à comprendre les véritables enjeux de la culture numérique. Il est difficile de faire admettre que les valeurs culturelles du XXIe siècle vont à l'encontre de celles reliées traditionnellement au marché de l'art. Je pense notamment aux notions de partage, de variabilité, de multiplication illimitée des images qui ne s'accordent pas très facilement avec celles de la propriété exclusive, de l'inaltérable authenticité de l'œuvre ou de son unicité (sa rareté) garante de la logique spéculative du marché.

Il ne s'agit pas simplement de comprendre un changement technologique qui touche le rendu des formes, mais de surtout savoir comment cela transforme l'économie et la politique des images. Je me fais donc un devoir de ne pas enseigner que les procédés numériques. Je préfère de loin partager mes expériences dans le cadre de cours où les problématiques sont générales et où je peux côtoyer aussi des étudiants pratiquant autant la peinture, la sculpture ou la performance. D'ailleurs, je considère que les arts numériques sont vraiment intéressants que lorsqu'ils invoquent autant une nouvelle forme picturale, un contexte spatial singulier et une forte dynamique performative. Il s'agit alors de créer des dispositifs plutôt que de simples objets. C'est en cela surtout que les arts numériques soulèvent de nouveaux enjeux culturels.



Jean Dubois, Le circuit de Bachelard. Installation luminocinétique in situ. Photo: D.R.

 
Vous êtes membre fondateur d'Hexagram : quels objectifs et nécessités ont présidé à la mise en place d'une telle structure et réseau ? Et qu'en est-il aujourd'hui pour cette plateforme de recherche ?

Hexagram est une structure de recherche et de création en arts médiatiques qui a évolué constamment depuis une quinzaine d'années. À l'origine, il s'agissait de fédérer une communauté de chercheurs-créateurs de toutes les disciplines artistiques provenant de plusieurs universités montréalaises, dont l'UQAM et Concordia, principalement afin de créer des laboratoires dotés d'équipements de pointe. Aujourd'hui, le réseau a une ampleur internationale et comprend des collaborateurs dans plusieurs institutions universitaires notamment en Australie, en Chine, en France, aux États-Unis et en Colombie.

 

L'apport des sciences sociales et humaines est plus marqué depuis quelques années. Hexagram a été l'hôte de la dernière édition du colloque de l'organisation Media Art History en novembre 2015. Le programme de recherche actuel recoupe des thématiques touchant davantage des notions transversales que des types de technologies. On y aborde notamment la culture numérique sous les angles de sa matérialité, de son ubiquité et de ses aspects corporels. Ces objectifs principaux sont de promouvoir les collaborations entre ses membres et de développer des méthodologies de recherche-création appropriées.

Comment voyez-vous l'évolution de l'art numérique au travers de celle des technologies ? Est-ce que vous avez des attentes spécifiques ?

À mesure où toutes les structures sociales et politiques sont en voie de se numériser de fond en comble, il apparaît d'autant plus important que les pratiques artistiques reliées à ces technologies les abordent de manière critique en mettant l'emphase sur les rapports de force que ces changements mettent en place. L'ère de l'informatique de bureau tire lentement à sa fin refermant ainsi graduellement l'accès au fonctionnement des systèmes d'informations confinant alors les usagers à adopter de plus en plus une posture uniquement de consommateur. L'avenir de la culture numérique devrait plutôt porter sur une construction collective de ses infrastructures. À l'instar de Wikipédia, nous gagnerions beaucoup à développer des services publics autogérés remplaçant Facebook ou Google qui échapperaient au contrôle occulte des firmes commerciales et des agences de renseignement gouvernementales. Au lieu de cela, Internet se transforme inexorablement en une cage dorée où nous sommes trop souvent maintenus sous surveillance. Je ne sais pas encore si et comment l'art pourra jouer un rôle déterminant à cet égard. Cependant, je le souhaite vivement.

Lityin Malaw

 

Photo titre: Jean Dubois, Tourmente. Esquisse pour l’écran du pavillon de design de l’Université du Québec à Montréal. Photo: D.R.
 

Vidéos:


Jean Dubois, Tact.  tableau intéractif, (2000)
 


Jean Dubois, Syntonie. Tableau interactif, (2001)
 

Jean Dubois et Philippe Jean, Installation vidéo interactive (2006) Grande Biblothèque du Québec, Montréal
 
 
 

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