[Interview] ROBOTIC-ART

A l’occasion de la monumentale exposition Art Robotique qui ouvre le 8 avril à la Cité des Sciences de Paris, le commissaire d’exposition Richard Castelli, moteur du projet avec son agence de production Epidemic, nous explique les rouages de l’évènement.

Qu'entend-t-on généralement par art robotique ?

L’art robotique est simplement un art où l’œuvre elle-même est un robot, ou produite par un ou plusieurs robots – exceptionnellement -, ou à l’aide de robots, ce qui est plus commun.


Totemobile © Chico Mac Murtrie / Amorphic Robot Works.

A quoi s'attendre en ce qui concerne cette longue exposition à venir? J'ai cru comprendre qu'elle focaliserait en particulier sur des pièces dont la forme s’éloigne de la simple copie du corps humain. Est-ce pour éviter l'image réductrice du robot souvent perçu comme un clone androïde de science-fiction ?

Lors d’une première exposition sur les robots à Lille en 2004, je m’étais déjà affranchi d’une trop grande représentation d’humanoïdes pour ouvrir le champ des possibles à l’imagination. Cela avait été très bien reçu à l’époque alors que l’androïde avait encore une aura romantique. De nos jours, la plupart des recherches sur les robots tournent autour de l’assistance aux personnes âgées ou handicapées et, si cette démarche est tout à fait louable, elle favorise peu une approche artistique et fait moins rêver les visiteurs potentiels.

J’ai par ailleurs une grande réticence à l’anthropomorphisme qui est de mise dans toutes les représentations publiques de ces androïdes. En fait, ils m’intéresseront vraiment lorsqu’ils auront atteint le niveau des « répliquants » décrits par Philip K. Dick. Il nous faut encore attendre.


Strandbeesten by Theo Jansen, 2012. Video © Alexander Schlichter

Plusieurs des pièces de l'exposition jouent la carte de la monumentalité : je pense aux lits d'hôpital mécanisés de Jean Michel Bruyère sur un dispositif de 60 m de long ; au Totemobile de Chico MacMurtrie, qui sous l'apparence d'une DS dévoile une sculpture robotique de 18 m de haut ; ou encore aux trois immenses créatures singulières de Theo Jansen ? L'idée est-elle d'impressionner le public? 

Initialement, l’exposition n’était pas prévue pour être monumentale. Ce serait d’ailleurs bien vain de partir d’un tel postulat pour concevoir une exposition, mais je pense qu’il est toujours nécessaire d’intégrer la dimension architecturale du lieu d’exposition dans son concept. Par ses dimensions, et pour une partie de cette exposition, la Cité des sciences et de l’industrie a, de facto, appelé à cette monumentalité.


Marimcas, Tosa et Seamoons © Maywa Denki

Pour une partie seulement, donc doit-on s'attendre aussi à un côté plus "poétique", plus ludique, dans des pièces à la voilure plus réduite, et peut-être complémentaires, comme les robots chanteurs de Maywa Denki ou le robot-peintre de Robotlab?

La poésie est aussi très présente dans ces œuvres monumentales. Mais La complémentarité des pièces de Maywa Denki, si on peut employer un tel terme pour décrire la relation entre plusieurs œuvres d’art composant une exposition, se situe plus dans l'absurde qu’elles énoncent et dans l’approche plus intime quelles dévoilent. Dans le cas de Robotlab, la relation avec le public sera moins flagrante car les visiteurs seront devant un robot quasi-autiste qui prendra, quoi qu’il advienne, les neuf mois de l’exposition pour dessiner une seule œuvre, imposante, il est vrai.


Robotlab, Autoportrait (2002).

Après l'exposition Bill Vorn au CDA d'Enghien (voir notre reportage), il semblerait que les installations robotiques aient la cote en ce moment, dans le prolongement d'un rapprochement art-science de plus en plus visible. Les dessins de l'artiste chinoise  Lu Yang, souvent inspirés par l’imagerie technologique et scientifique et qui seront déployés sur cinq tableaux, sont d’ailleurs présentés comme « des propositions d’installations “bioscientifiques” nécessitant la collaboration active de laboratoires » …

Ses dessins peuvent être vus comme des propositions crédibles grâce à leur caractère fortement réaliste, alimenté par de sérieuses recherches de Lu Yang sur chaque sujet, et associé à sa grande qualité conceptuelle et à sa maitrise du dessin qui font toutes deux souvent défaut à beaucoup d’artistes conceptuels tardifs. Mais ces propositions sont aussi à l’inverse, par leur humour, des antidotes à l’arrogance et à la pédanterie d’une grande partie du bioart.

Mais peut-on penser aujourd’hui que la science a désormais un véritable potentiel artistique ?

Par définition, l’art s’est toujours exprimé à travers un ensemble de techniques issues de la sphère scientifique. Le potentiel artistique de la science est peut-être moins évident si l'on regarde une peinture mais il y est bien présent que ce soit, pour ne citer que deux exemples : par la maîtrise de la perspective dans toute une frange de l’art figuratif ou par la science des matériaux à utiliser. De même, l’évolution de la musique est allée de pair avec l’évolution de la lutherie. L’utilisation de techniques plus récentes comme l’électronique, l’informatique, la robotique, autant d’outils et d'instruments nouveaux, est peut-être plus visible mais elle ne fait que s’inscrire dans cette tradition plurimillénaire.

Par ailleurs, l’art peut être aussi très inspirant pour la science. C’est pourquoi certains projets scientifiques ont bénéficié de la présence d’artistes au sein de l’équipe de recherche, quand ils étaient de qualité, bien sûr. Un exemple récent : les constructeurs madrilènes de la Matrice liquide 3D - une machine à sculpter l'eau - ont adoré être poussé dans les derniers retranchements de leur technologie par Christian Partos et Shiro Takatani. De leur avis même, cela leur sera très utile pour de futures réalisations. Pour finir, les grands scientifiques abritent souvent une dimension artistique dans leur personnalité ou dans leur mode de raisonnement.

A propos de raisonnement, cette logique artistique robotique peut aussi induire une dimension anthropologique. Le film The Centrifuge Brain Project de Till Nowak, présenté dans l’exposition, montre ainsi des scientifiques qui, depuis les années 1970, expérimentent au sein d’une entreprise spécialisée des manèges défiant la gravité pour étudier leurs effets sur le cerveau humain. Au-delà de la mécanique robotique, cette image de robot ne renvoie-t-elle pas aussi à la mutation de l’homme de demain, dans un environnement de plus en plus technologique et domotique ? 

Il est plus probable que l’avenir de l’être humain sera... lui-même, comme cela a toujours été ! Le robot n’étant qu’un artefact de plus, après l’outil, dans son évolution. Le vrai problème est que, pour la première fois, cette évolution de l’homme, ou plutôt l’accélération de cette évolution, sera une marchandise et non plus le résultat de millénaires d’existence se transmettant naturellement.

 

Propos recueillis par Laurent Catala

Art robotique, exposition monumentale
Cité des Sciences et de l'industrie, en collaboration avec Epidemic
Du 8 avril 2014 au 4 janvier 2015

www.cite-sciences.fr


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