[Interview] OLIVIER RATSI, Onion Skin

Cette année, l'infini est au cœur du festival Exit. C'est le thème de l'exposition qui se tient à la Maison des Arts de Créteil, à partir du 27 mars. Baptisée Micro Macro, cette manifestation propose de nombreux dispositifs et créations qui revisitent cette dimension à l'ère du numérique. Parmi les artistes rassemblés par Charles Carcopino pour cette exposition figure Olivier Ratsi. Co-fondateur du label Antivj, Olivier Ratsi présente Onion Skin, une installation visuelle immersive très hypnotique qui joue sur la perception de l'espace grâce au mapping de perspective. Cette nouvelle création s'inscrit dans le cadre d'un projet plus vaste baptisé Echolyse. Explication.

Tout d'abord, peux tu nous résumer ton parcours avec le label Antivj et nous décrire ton travail, ta démarche artistique personnelle…

Avant ma rencontre avec les futurs membres du label Antivj, j'étais dans une phase d'expérimentation visuelle : photographie, VJing, performance audiovisuelle… C'est suite à ma rencontre avec Yannick Jacquet et Romain Tardy, puis Joanie Lemercier, qui étaient eux aussi dans le même processus de remise en question du VJing, que l'on a créé autour de 2006-2007 le label Antivj. Le but était de promouvoir les activités artistiques de chaque membre du label au travers de leurs projets personnels. Pour des raisons de gestion de temps, nous avions dû commencer à travailler en mode collectif, suite à des commandes pour de gros projets de mapping.

Ma démarche artistique est principalement basée sur la perception de l’espace. Je considère la réalité objective, le temps, l’espace et la matière comme des éléments d’information intangible, et j'utilise ces notions pour créer des dispositifs visant à questionner les références liées à la perception de l'espace. La rencontre avec les membres du label et le développement de son activité m'ont permis de continuer à développer ma démarche artistique, que j'avais déjà commencé à amorcer avant la création du label, sur de nouveaux supports comme les installations utilisant la vidéoprojection, les LED et celles utilisant la technique du mapping.

Au regard justement de ce parcours, comment s'inscrit cette nouvelle création, Onion Skin, présentée dans le cadre de l'exposition Micro Macro du festival Exit ?

D'un point de vue technique et expérimental, Onion Skin s'inscrit dans un processus commencé dans les années 2005-2007, lorsque j'ai commencé à m'affranchir, en tant que "VJ", de la contrainte de l'écran 4/3 en proposant des projections dans des formats différents, en multipliant les sources et ensuite les supports avec mes collègues de Antivj, lorsque nous avons développé la technique du mapping sur des supports de taille moyenne puis macroscopique. De ce point de vue, Onion Skin a hérité d'au moins deux principes directement liés à la technique du mapping et qui sont devenus le cœur même du projet : le principe de la perspective et de l'anamorphose.

Quels sont les ressorts principaux de cette technique, qui implique que le spectateur soit positionné très précisément par rapport à l'œuvre pour en éprouver tous les effets…?

Onion Skin est constitué d’une dimension physique — un module de deux murs, positionné à angle droit — complétée par une double projection. Le contenu visuel est créé à partir d'une technique que j'ai personnellement développée et que j'appelle le mapping de perspective. La forme est prélevée à partir des données spatiales du support de projection, selon la perspective observée du point de vue du spectateur que je détermine en amont. Ces formes appelées "Pelures" sont projetées à l'aide de la technique de mapping classique au travers le module même de l'installation.

Onion Skin est le nom d'un processus d'animation par image. Comment cela s'articule dans le rendu de cette installation qui finie par "hypnotiser" le spectateur avec ses effets de répétition géométrique…?

Onion Skin — "Pelure d'Oignon" en français — est un terme technique utilisée dans la création de dessins animés en 2D et l'édition de vidéos pour voir plusieurs images à la fois. En utilisant cette technique, l'animateur ou l'éditeur peut prendre des décisions sur la façon de créer ou modifier une image basée sur l'image précédente dans une séquence.

Par exemple, pour une scène en mouvement, cette technique permet de visualiser sur le même plan plusieurs images en superposition. Dans l'installation, les "Pelures" sont mises en mouvement selon l’axe point de fuite/point de vue spectateur. Dans cette trajectoire d’un point à l’autre, les "Pelures" s'inscrivent sur le support à la manière du procédé utilisé en 2D pour la création de dessins animés.

Le module, les visuels forment un dispositif qui fonctionne selon le principe de l'alignement : trois points ou plus sont alignés lorsqu’ils sont situés sur une même droite. Pour vérifier que trois points sont alignés, il suffit de tracer une droite passant par ces trois points. Le module représente donc le premier de l'un des trois points. Les "Pelures", c’est-à-dire le contenu visuel, représentent le 2ème point. Le 3ème point est déterminé par la position du spectateur qui doit se placer sur la même position que j'ai utilisée pour calculer mes anamorphoses et mon mapping de perspective.

Cette position agit comme un révélateur : lorsque le spectateur se positionne sur le point de vue, les "Pelures" se relèvent telles des anamorphoses qui se seraient dématérialisées de leur support de projection. Les éléments géométriques simples, qui semblaient être à plat au départ, commencent soudainement à délimiter un nouvel espace. L’illusion d’une nouvelle dimension au sein de l'installation apparaît sous différentes couches et semble laisser leur surface physique derrière elles.

Outre l'immersion, c'est bien la vision, l'œil et le(s) visuel(s), qui traversent cette installation comme la quasi-totalité de tes travaux…

J'utilise dans la quasi-totalité de mes travaux un processus qui agit soit comme un révélateur (ici, il s'agit de la technique de l'anamorphose), soit comme un mécanisme de déconstruction dans mes projets de photographie ou de mapping architectural. Ce processus qui passe par la vision fait office de passerelle entre mon travail et le spectateur, afin qu'il puisse interagir avec l'œuvre et prolonger l'expérience que je propose suivant leur propre sensibilité.

Dans ce "protocole", le son a bien évidemment une place importante : Onion Skin est accompagné d'une "bande-son", d'une musique composée par Thomas Vaquié et diffusée en 5.1…

Thomas Vaquié a crée une composition musicale calquée sur le mouvement des "Pelures" qui est mis en scène selon un scénario progressif et linéaire durant 15 minutes et divisé en quatre parties. La forme, la vitesse, l'apparence, l'interaction, leur décomposition sur l'axe point de fuite/point de vue de chaque "Pelure" contribuent à l'élaboration d'une bande sonore originale qui renforce l'impression de volume et d'espace.

Quelles différences y a t-il par rapport aux premières versions d'Onion Skin présentées l'année dernière dans le cadre de festivals au Mexique et au Brésil ?

La première version présentée durant le festival Proyecta Oaxaca au Mexique était une version composée de deux murs au format 4/3 et d'un système sonore 3.1. Pour le Brésil, il y a eu 2 versions : une pour le festival Eletronika à Belo Horizonte composé de deux murs au format 16/9 et d'un système sonore 3.1 en version réduite pour "spectateurs assis" et une autre pour le festival Multiplicidade à Rio, exposée en extérieur, composée de deux murs au format 16/9 (6.60 x 3.75m) et d'un système sonore 5.1.

Par ailleurs, Onion Skin s'inscrit dans un cadre plus vaste intitulé Echolyse. Quels sont les ressorts de ce projet axé sur l'exploration de l'espace ?

Le projet Echolyse est un travail sur la perception de l’espace qui explore, via un ensemble de projets, l’éventualité d’espace fictif tridimensionnel. La genèse de ce projet remonte à 2006. À l'origine je cherchais à créer des compositions graphiques 2D sur image fixe tout en y incorporant une dimension temporelle. Une version à d'ailleurs fait l'objet d'une couverture pour le magazine étapes: en 2006…

Ce projet a évolué ensuite vers l'image animée pour les besoins de mes performances VJ et ce n'est qu'en 2010, à l’occasion d'un mapping vidéo projeté sur la façade de l'église d'Enghien-les-Bains, que le projet a évolué vers la 3D. Pour ce projet, j'ai utilisé le point de fuite central — lorsque le spectateur est situé en face et au centre de l'église — dans le processus de création des animations. Le contenu visuel a été entièrement créé à partir du mapping de la façade, en utilisant les lignes directrices, les contours des éléments architecturaux de l'église en fonction de ce point de fuite.

Ce principe du point de fuite et du contenu visuel ont été utilisés pour l'installation Onion Skin et sont devenus des principes indissociables du projet Echolyse qui a vu le jour lors de cette première installation. Onion Skin, et plus généralement le projet Echolyse, est donc un travail sur la perception de l’espace qui explore, via un ou plusieurs dispositifs, l’éventualité d’espace fictif tridimensionnel. Les "Pelures" sont des éléments fictifs, tels des bribes d’informations qui sont le prolongement de la matière et qui prendraient vie au-delà d’une autre dimension, tel un rayonnement invisible.

Est-ce qu'il y a déjà d'autres pièces, d'autres installations à venir dans le cadre de ce projet Echolyse ?

Delta, une anamorphose vidéo in situ, qui a été présenté lors de l'exposition éphémère DataCenter dans un ancien bunker à Paris, est le deuxième projet d'installation. Ensuite viendront des installations à l'échelle beaucoup plus réduite ainsi que des objets plus petits…

En parallèle, quels sont aussi les autres projets en cours du label Antivj ?

Simon Geilfus travaille sur un projet de jeux d'installation permanente à l'échelle d'une ville aux États-Unis, ainsi que sur un projet d'installation en collaboration avec deux astrophysiciens de l'Institut Max Plank et un duo de musique électronique… Il collabore de nouveau aussi avec le musicien Murcof sur un projet d'installation "cosmique"… Le premier album de Thomas Vaquié va bientôt voir le jour sous la forme d'une série limitée associée avec un objet physique… Nous allons aussi sortir bientôt un court métrage expérimental qui utilise comme matière première une série d'installation créée pour des sites spécifiques… Mécaniques Discursives, le projet de Yannick Jacquet et de Fred Penelle va aussi être intégré et représenté par le label… Et il va y avoir aussi de nouveaux visages… De mon côté, je travaille sur un prototype de tableaux lumineux et sur un nouveau projet d'installation…

 

Laurent Diouf

 

Olivier Ratsi, Onion Skin

> www.ratsi.com
> www.antivj.com

Festival Exit, exposition Micro Macro, avec Olivier Ratsi (Antivj), Philippe Découflé (Cie DCA), Ryoichi Kurokawa, MSHR, Carsten Nicolai, Terreform One…, du 27 mars au 12 avril, à la Maison des Arts de Créteil

Photos © Olivier Ratsi.


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