INFERNO: j'étais un robot à l'Elektra Festival

Festival Elektra Inferno

Dans la liste des principales obsessions qui hantent l’imaginaire contemporain, la question robotique est toujours en bonne place. Dans l’imagerie contemporaine, de Robot Cop à Iron Man, le fantasme de machines anthropomorphiques n’a cessé de croitre. Aussi, quand les organisateurs d’AUTOMATA, l’exposition « machinique » du festival Elektra, vous invitent à participer à INFERNO, la Rolls Royce des performances robotiques des artistes Québécois Bill Vorn et Louis-Philippe Demers, cela ne se refuse pas. 

De la préparation psychologique et l’équipement, en passant par le show vécu de l’intérieur, c’est l’occasion de vous raconter l’expérience INFERNO.

Le devenir robotique de l’art à l’Elektra Festival de Montréal.

Les robots étaient bien présents sur cette 17ième édition du festival Elektra. A l’occasion de l’exposition AUTOMATA, Art Made By Machines For Machines, les visiteurs pouvaient découvrir quelques archétypes du genre, avec par exemple, Bios [Bible], le bras mécanique des allemands de Robotlab, qui (ré)écrit soigneusement la bible à la pointe d’un stylo à plume.

Robot Art Elektra Festival
Bios [Bible], Robotlab ©MaxenceGrugier

Mais aussi, Orchestrer La Perte / Perpetual Devotion, la performance participative de Simon Laroche et David Szanto (QC-CA), où un autre bras tentait de nourrir l’humain qui se présentait devant lui. Nous pouvions également observer What Do Machines Sing Of, le robot chanteur de Karaoké de Martin Backes (DE), à la fois drôle et émouvant, ainsi que l’atelier de dessin robotique de 5RNP Etude Humaine #1 de Patrick Tresset (FR), ou encore les machines sexuelles de Norman T. White et Laura E. Kikauka (Them Fucking Robots).


What do machines sing of? from Martin Backes 

Même la sculpture était largement mécanique pour cette édition (voir Machine With Hair Caught In It et Silence Of The Wolf_Secret Keeping Machine des Coréens U_Joo + Limeeyoung). D’autres entités mécaniques hantaient le hall immense de l’Arsenal Art Contemporain, comme la Mega Hysterical Machine de Bill Vorn, gigotant au plafond. Bill Vorn (accompagné de LP Demers), a qui l’on doit également ce que beaucoup considère aujourd’hui comme un sommet de performance participative et immersive : INFERNO

« Impressionnante », « envoutante », « stimulante », mais aussi « stressante », INFERNO est une expérience inédite qui mérite cette enfilade de qualificatifs, à laquelle on ajouterait quelques superlatifs pour faire bonne mesure. Se retrouver dans le corps – et l’esprit – d’un mineur des hautes atmosphères ou d’un soldat du futur, même le temps d’un spectacle, est un évènement hors-normes que vous l’on n’oublie pas de sitôt.

Automata Elektra limeeyoung
Silence of the Wolf: The Secret Keeping Machine Ujoo+Limheeyoung (b.1976+1979, Korea) kinetic sculpture

Don't spin, don't fight, against the machine

L’excitation est grande ce vendredi 3 juin 2016 à 23 heures. Une troupe de visiteurs, parmi lesquels j’ai la chance de me trouver, est invitée à participer à la performance qui aura lieu dans une heure, et à revêtir les fameux exosquelettes. Avant de commencer, les artistes invitent les volontaires à un court briefing. Un moment indispensable qui permettra aux créateurs de la pièce d’expliquer les aspects techniques et les attitudes à adopter durant cette performance qui s’annonce émotionnellement et physiquement éprouvante.

Inferno Elektra Bill Vorn

L’exosquelette crée par Vorn et Demers, une structure mécanique qui recouvre le haut du corps, épaules, taille et bras, pèse environ 20 kilos. Il a beau être harmonieusement conçu, il est avant tout destiné à vous maintenir dans un état de soumission proche de la claustration sado-maso. Chaque partie de sa structure est commandée par les artistes durant la performance. Pas moyen de décider de ses mouvements ici. De fait, Bill Vorn l’explique d’entrée aux participants, « il vaut mieux collaborer avec la machine que de se battre contre elle ou de résister ». La structure en aluminium est une doublure de notre charpente humaine. Elle permettrait à un homme de taille, force, et poids normal, de porter de lourdes charges, dans le futur. Pour l’heure il s’agit d’art, et les 24 machines présentent sur scène sont uniquement vouées à nous faire éprouver les sensations antagonistes de la puissance et de la coercition, en suivant les dix tribunaux de l’Enfer tel que décris par Dante. Après nous voir fait signer une décharge assurant que nous sommes en pleine possession de nos moyens et en bonne santé, les créateurs offrent quelques conseils (Don't spin, don't fight, against the machine, beware of your mouvements). Puis c’est l’heure de s’harnacher et d’entrer dans l’arène.

« I’ll be a robot, just for one day »

Difficile de décrire l’ambiance qui règne, arrivés sur place. Le technodrome de Bill Vorn et Louis-Philippe Demers est plongé dans le noir. Les machines pendent dans une lumière bleue, oscillant lentement sur elles-mêmes. La plupart des participants, tous volontaires, sont clairement surexcités. Certains font les clowns, mais on sent qu’il s’agit de décompresser.

Bill Vorn Inferno
Quelques sourires avant le show...

Pour ma part, avant d’enfiler cette « augmentation mécanique », je ressens une sorte de plaisir inattendu. Je vais enfin, pouvoir me mettre dans la peau des personnages de science-fiction de mon enfance/adolescence : combattre l’Alien dans la peau de Ripley dans Alien I, devenir un cyborg, comme dans les textes de Dona Harraway. Les techniciens nous entourent. Attentifs, ils nous passent les bras dans les supports prévus. Nos combinaisons ressemblent à celles que portent les pilotes de chasse ou les mécanos de Star Wars. La machine, elle, enserre mes bras et mes épaules, reposant, présente mais pas pesante, sur le haut de mon dos.

Avant de commencer, les mouvements sont encore possible avec le haut du corps, puis Bill Vorn passe derrière nous et immobilise la machine grâce au système hydraulique qui lui permettra de nous manipuler à distance. Perdre le pouvoir de lever les bras, environnés de sons claustrophobiques, c’est déjà une épreuve en soit. Il faut se mettre dans la tête que tout va bien se passer, que l’on va danser, au rythme de la machine. Les artistes sont derrière le pupitre, les 24 exosquelettes et leurs prisonniers sont au centre de l’attention et du public. Le show peut commencer.

Bill Vorn INFERNO
Attention, ça commence...

Transe robotique et état second

Les nappes de sons font place au battement massif d’une charge énorme tombant de très haut. Certain sursautent. Les bras robotisés commencent à trembler. Puis le rythme change. Nous commençons à comprendre ce que cela veut dire d’être dirigés malgré soit, de façon imprévisible qui plus est. Rapidement la musique, une techno martiale et sombre, s’accélère. Les machines suivent le mouvement et nous avec. L’important étant de participer, nous bougeons tous le bas du corps, en rythme plus ou moins synchronisé avec le haut de notre anatomie. Les bras se tendent, des lampes s’allument à leur extrémités, les 24 exosquelettes remuent, tirent, poussent, dans la fureur d’une transe mécanique infernale. Les gens sourient, se regardent, dansent, ferment les yeux…

INFERNO BILL VORN ELEKTRA

Se laisser aller, dans INFERNO, est indispensable. La machine dirige, vous n’êtes plus qu’une marionnette. Mais vous le sentez, tout au fond de vous, une marionnette d’une puissance inouïe. L’expérience est étrange, à la fois épuisante (vous dansez une heure, une demi-heure, ou quarante-cinq minutes avec 20 kilos sur le dos) et stimulante. Tout devient possible. On peut s’imaginer ce que l’on veut. Le public disparait, la musique vous prend, le corps commence à anticiper les mouvements et l’on se demande d’où nous vient cette capacité, cette adaptabilité. Chaque plage musicale dure environ 5 minutes, avec des temps de pause.

Bill Vorn Elektra
Don't fight against the machine...

Certains demandent à sortir, d’autres, vaillants, tiendront jusqu’au bout. Il faut du courage et de l’endurance pour faire toute la session. Savoir s’économiser. Pris dans l’enthousiasme, je ne vois pas le temps passer. Des techniciens viennent m’enlever ma charge au bout d’une quarantaine de minutes. Je suis en nage, débordant d’énergie. L’expérience est grisante ! Je l’ai fait ! J’ai été un robot, « just for one day »…

Maxence Grugier

Photo: Maxence Grugier pour BIAN 2016 & JB Luneau pour la Biennale Némo 2015

A lire également: 

BIAN AUTOMATA : Montréal en mode AUTOMATIQUE
AUTOMATA BIAN
Sommes-nous totalement entrés dans l’ère des machines ? C’est la question que nous nous poserons tous, du 3 juin au 3 juillet 2016 prochain, au cours du rendez-vous culturel international organisé par ELEKTRA et l’espace d’art contemporain Arsenal à Montréal, dans le cadre de la grande exposition de la 3e édition de la Biennale internationale d’art numérique (BIAN). Une exposition titrée AUTOMATA : L’art fait par les machines pour les machines. lire l'article.
 

 

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