Futurotextiles, la révolution des matières

Cet article est issu du Digitalarti Mag #13, à lire en ligne, gratuitement.

Des prototypes issus de la haute couture aux nouveaux matériaux utilisés dans la construction, l'exposition "Futurotextiles" met en exergue le large spectre des applications textiles, et pointe autant l'innovation dans le domaine des biotechnologies que l'intégration des TIC dans la fibre : naturelle, synthétique ou hybride.

Initiée à Lille en 2006 par la commissaire Caroline David et récemment déployée au CETI (Centre Européen des textiles innovants) dans le cadre de la manifestation Lille Fantastic en 2012, Futurotextiles revient en France à l'issue d'une tournée mondiale et s'installe à Paris, à La Cité des Sciences et de l'Industrie, jusqu'au 14 juillet 2013.


 

Bio-synthétiques

Pour entrée en matière, un système de bulles pédagogiques nous interpelle sur la diversité des composants impliqués dans la fabrication des bobines, révélant de belles perspectives pour la recherche appliquée en terme de prospective écologique, quand la caséine de lait, le café, la racine de fraisier ou la betterave rejoignent la composition des fibres, au même titre que le coton ou le lin. On y découvre notamment, le projet Mabiolac initié en 2003, qui se concentre sur la fabrication de fils constitués de polymères composites et biodégradables à base de PLA, un acide polyactique issu de la fermentation de la saccharine de betterave. Le même procédé qui réduit à néant le rejet de gaz, et d’oxydants, pourrait être décliné avec le maïs, le blé et la pomme de terre !

Alors, pourquoi ne pas utiliser les racines de fraisier ou de tomates cerise pour créer par transformations génétiques, une fibre "naturelle" aussi souple et résistante qu'un polymère issu de l'industrie pétrochimique ? C'est ce à quoi s'applique Carole Collet, enseignante chercheuse et directrice adjointe au Centre de Recherche pour les Futurs du Textile, à l'Université des Arts de Londres. Comment la biologie de synthèse et les technologies du vivant peuvent-elles radicalement changer la conception et la fabrication de nos produits de consommation courante, pose t-elle, en préambule d'une recherche de solutions plus éco conscientes ?

Composites

Alors que l'exposition se déploie sous forme d’îlots didactiques regroupant l'innovation textile par secteur industriel - mode, médecine, habitat, construction ou transports, etc. -, on y retrouve à chaque fois le lin, qui semble s'imposer en tant que matériau écologique par excellence, alors que la France en est le premier producteur mondial. Particulièrement prisée dans le développement d'objets composites, sa fibre associée à un mélange de résine, supplante peu à peu les plastiques pour sa souplesse et sa résistance dans la fabrication de raquettes de tennis, de skis, de planches de surf et de casques, et s'immisce dans l’habillage des tableaux de bord de véhicules tels que le Twizy, le nouveau concept car de Renault. Spécialisé dans le traitement de ce matériau léger et performant, le groupe Dehondt présente dans l'exposition, son Scube®, un tricycle électrique éco conçu en 2011, entièrement carrossé en fibre de lin.

Écologiques

Sur le podium dédié à la mode sont suspendus les prototypes de stylistes à la recherche d'esthétiques épurées, de fluidité et de confort, autant inspirés par des matières naturelles recyclables que des tissus techniques, sensoriels, communicants ou "intelligents", dont les capteurs embarqués, et autres substances encapsulées confèrent au vêtement de nouveaux usages.

Créée par l'artiste Helen Storey et le chimiste Tony Ryan, Herself est une robe du soir "photocatalytique", dont l'étoffe à base de polyester et d'une soie imprégnée d'un curieux mélange, de ciment et dioxyde de titane (TIO2), purifie l'air ambiant sous l'effet de radiations lumineuses. Un peu plus loin, une combinaison beaucoup moins glamour, développée par les laboratoires Ouvry, spécialiste des systèmes de conception NRBC [1], propose une tenue autodécontaminante pour les environnements à risque nucléaire, radiologique ou bactériologique. Conçue à partir d'un média filtrant non tissé, mais composée de microbilles de carbone activé, elle fait barrage aux toxines tout en laissant passer la vapeur d'eau pour que la peau de nos super-héros contemporains puisse respirer.

 

Techniques 

Ces matières hautement techniques, développées ici dans les domaines de la protection civile et militaire, investissent de nouveaux secteurs d'applications textiles : on fait déjà référence aux "cosmétotextiles", et ou "texticaments" qui intègrent de nouveaux procédés tels que la micro ou la nano encapsulation, une spécialisation de la société Devan dont la technique vise à incorporer dans des micro-capsules, des agents actifs fragiles, susceptibles de subir des oxydations, au contact d'autres composés ou libérés par frottement lorsque le vêtement est porté. On confectionne des t-shirts qui rafraîchissent le corps des sportifs, des marques de cosmétiques planchent sur l'encapsulation de parfums alors que la recherche médicale envisage selon les mêmes processus, de libérer des produits soignants.

Demain, nous dit-on, nos vêtements pourront non seulement laisser filtrer des substances chimiques curatives, mais ils pourront également surveiller la régularité de nos battements cardiaques, de notre température, de notre taux d’insuline… et pourquoi pas alerter le médecin en cas d'insuffisance critique. Et si l’ingénierie tissulaire progresse nettement quant aux possibilités de reformer des organes, voire de les substituer à la peau ou aux cartilages, les caractéristiques antibactériennes naturelles de la chitine de crabe utilisées dans la fabrication du fil chirurgical et de la peau artificielle semblent encore non égalées ! Autrement dit le bio-mimétisme a de l'avenir dans le textile.

Optiques

Parmi les applications "Medtex" (médicales) ingénieuses, Philips a développé une sorte de couverture, à base de micro leds, qui se substitue au traitement actuel de la jaunisse du nourrisson et consiste à placer le nouveau-né sous une lampe de lumière bleue : la "bilirubine" permet non seulement d'envelopper toute la surface du corps du bébé mais de le porter, baignant dans une source lumineuse curative constante, qu'offre la Led. Une des rares sources de lumière artificielle que l'on peut placer aussi près de la peau.

La micro Led et la fibre de verre sont aujourd'hui au coeur des recherches dans tous les domaines d'applications textiles, de la construction à l'habillement. Car si l'on connaissait déjà depuis 5000 ans les propriétés du verre en Mésopotamie, c'est seulement en 1970 que le laboratoire Corning met au point la première fibre optique à partir d'un matériau abondant, non polluant, et recyclable, qu'il "suffit" de chauffer à de très fortes températures pour le "filer" et l'enrouler sur une bobine.

Composante déterminante de la révolution numérique la fibre optique intégrée dans la trame permet non seulement de jouer avec la couleur, mais de véhiculer toute sorte d'information : emblématique de l'exposition, le col de micro Leds intégré au tissu conducteur de la petite robe "saute d'humeur" (Mood swings) dessinée par Sensoree et Kristin Neidlinger, révèle par des variations du rose au bleu, des informations tangibles prises par un capteur placé dans la paume de la main.

Considérés comme "techniques" car ils étaient à l'origine destinés à l'industrie — intégrés dans les moteurs d'avions, sous les rails de TGV pour en indiquer les déformations, ou sous les ponts en région sismique —, les tissus déjà prisés pour leur souplesse et leur résistance aux températures extrêmes nous annoncent une petite révolution dans les domaines de la construction, de l'habitat et la domotique, etc., dès lors qu'ils deviennent communicants, et boostent un segment de marché en expansion depuis quelques années [2].

Complétée par quelques applications créatives dans le domaine du design, l'exposition Futurotextiles laisse clairement apparaître toutes les collaborations et synergies possibles entre savoirfaire ancestraux et technologies de pointe au sein d'une industrie dite "en crise", dont la conscience de l'étendue des applications modifie notre rapport au quotidien et à l'environnement, de façon irréversible.

Véronique Godé

[1] Les laboratoires Ouvry travaillent avec l'ANR Agence Nationale pour la Recherche sur des systèmes de protection NRBC (Nucléaire, Radiologique, Biologique, Chimique et Explosif)

[2] le CA de l'industrie textile est estimée à 13 milliards d'euros en France avec 70 000 salariés. La France détiendrait 40 % du marché des tissus techniques en Europe, en deuxième place derrière l'Allemagne.

Cet article est issu du Digitalarti Mag #13,
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Exposition Futurotextiles, du 5 février au 14 juillet à La Cité des Sciences et de l'Industrie. Visitez le site web de l'exposition.

La vidéo suivante retrace le parcours de l'exposition Futurotextiles ainsi que les différentes oeuvres et performances programmées.

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