Festival VIA et EXIT: Perceptions en chaîne

Quand nous expérimentons un dispositif artistique, que percevons-nous véritablement ? Que percevons-nous du message de l’artiste, mais aussi et surtout que percevons nous de nous-mêmes ? Présentée dans le cadre du festival VIA 2016 de Maubeuge avant de rejoindre le mois prochain les espaces de la MAC de Créteil pour EXIT, l’exposition Perceptions invite à un questionnement de ces phénomènes perceptifs qui taraudent le spectateur d’œuvres numériques soumis aux lois génériques de participation/intégration à des installations dont il reste l’acteur central.

Au menu donc, beaucoup de pièce sonores (comme les jeux d’écoute binauraux reptiliens du Serpent-Air de Sigolène Valax) et de propositions interactives, dont la volonté assumée est de dépasser le systématisme parfois rébarbatif de certains dispositifs (incarnés par le passé par les règles strictement ludiques et gesticulatoires du Shadow Monsters de Philip Worthington par exemple). « L’idée est d’aller, non pas vers une interactivité automatique, mais vers le développement d’une intention véritablement interactive, où le public agit sur l’œuvre mais où l’œuvre agit aussi sur le public », explique ainsi Vladimir Demoule, qui a repris le flambeau cette année (avec Émilie Fouilloux) du commissariat d’une exposition tentant de respecter d’ailleurs la même parité hommes/femmes dans le choix des artistes présentés.

Interactions sensorielles

Le parcours révèle en effet un panel de pièces à expérimenter sensoriellement. Des pièces souvent subtiles (par opposition à la nature plus spectaculaire/déstabilisante de certaines expositions précédentes comme Paranoïa en 2011) qui titillent la sensibilité effective de ce que les spectateurs/utilisateurs en perçoivent.

Thierry Fournier EXIT 2016
Sous-ensemble de Thierry Fournier, EXIT 2016  ©JBLuneau

L’interaction peut ainsi être essentiellement sonore, dans les déplacements entre les micros-instruments du Sous-ensemble de Thierry Fournier (lire article dédié) qui fait entendre des partitions à chaque fois renouvelées en fonction de la déambulation de personnes sillonnant l’installation, ou dans la ménagerie d’oiseaux-modulaires low-tech du Whispers de Katrin Caspar et Eeva-Liisa Puhakka (un système autonome de micros et d’enceintes suspendus) qui piaille littéralement à votre passage. (vidéo)


Whispers, installation sonore de Katrin Caspar et Eeva-Liisa Puhakka 

Elle peut être davantage visuelle, à travers l’étude des phénomènes cinétiques procédant des jeux de réflexion des trois miroirs oscillants du Distorsions de Pierre-Laurent Cassière, ou dans la révélation de formes holographiques par apposition de loupes sur une structure d’écrans LCD au rayonnement vide en apparence du Simulacra de Karina Smigla-Bobinski (réondant à un principe de « conscience optique »).


SIMULACRA - interactive video installation / organic analogue mental cinema

Cette interaction peut encore s’appuyer sur des principes physiques ou spatialisés. Œuvre doyenne de l’expo(1968 !), le Cône Pyramide de Jean Dupuy induit l’apparition dans un cadre de verre d’une forme conique puis rectangulaire, à partir de la stimulation propulsive de petits pigments rouges par votre propre battement cardiaque. Stéthoscope de rigueur et effet organique assuré. Pour la version installation de son Soft Revolvers, ce sera à vous de faire tourner les toupies intuitives de Myriam Bleau (lire interview), renforcées en termes de banque de son et d’effets (accéléromètre, etc.).


improvisation sur Apertures, installation sonore interactive, 2015

De la même manière, il vous faudra explorer manuellement les fenêtres musicales de la sculpture sonore Apertures de Mathieu Chamagne, ou plus tactilement le mur réactif de formes rectangulaires biologiquement constituées du Red de Selma Lepart, pour appréhender un environnement pas forcément toujours docile. La preuve ultime en est le Nevel de Lawrence Malstaf, ballet de panneaux tournant sous une lumière giratoire au milieu duquel vous devrez constamment vous déplacer pour apprécier à sa juste (dé)mesure votre repositionnement contraint dans l’espace.


Infinity Room de Refik Anadol, installation immersive, 2015

Interactions mentales

Cette nécessaire prise de conscience du dispositif qui vous est soumis apparaît dès lors comme le véritable objet d’expérimentation de Perceptions. Et cela même si le dispositif n’est pas forcément toujours interactif lui-même dans son fonctionnement. La boîte immersive Infinity Room de Refik Anadol, qui vous soumet à la diffusion à 360° de bandes algorithmiques audiovisuelles intrusives n’attend rien de vous, si ce n’est de venir perturber les parties de votre cerveau gérant les données liées à la perception de l’espace (dans la lignée de sa série de travaux Temporary Immersive Environment Experiments).


Infinity Room - [TIEE] from Refik Anadol 

De la même manière, le panorama invisible de haute-montagne que nous dépeint Fouad Bouchoucha dans sa pièce Paysages Topographiques, ne se modifiera pas sous votre emprise puisque l’on n’y distingue dans le brouillard qu’une simple barrière symbolisant un vide virtuel. Mais le bruit d’explosions sonores surgissant comme la matérialisation d’une montagne s’effondrant à proximité permettra peut-être à votre cerveau de reconstituer ce décor invisible.


Stalker 2, Anke EckardtCluster of 8 ultrasonic loudspeakers, 2013

A ce niveau, c’est donc surtout l’interaction mentale qui intéresse Perceptions. Elle se devine dans la manière dont une pièce comme Stalker 2 d’Anke Eckardt – un simple rayon sonore partant d’un set d’enceintes ultrasoniques vers une parabole réfléchissant le son dans l’espace – invite le spectateur à s’emparer « connectivement » de l’objet, à le manipuler pour réorienter le son en fonction de paramètres qui n’appartiennent qu’à soi.

Et cela est encore plus manifeste dans le Installation of Experience du Russe Valia Fetisov, véritable cellule carcérale équipée d’un simple écran de télévision et dont le spectateur doit sortir par ses propres moyens.

Soi-même, face à l’autre

Si Fetisov, inspiré par la psychologie collective du goulag sur la conscience russe, explique ici étudier les principes de « conformité » aux règles de l’individu, un tel jeu analytique tend à un questionnement beaucoup plus large, portant au final sur l’identité du vivant…et donc de nous-mêmes.


EXIT / PERCEPTIONS - Gwendaline Bachini, Tactim (Interview) 

Mis au point par Gwendaline Bachini, la pièce pour écran interactif Tactim introduit une relation intime complexe entre le spectateur et le danseur-avatar avec lequel le dialogue s’établit par la symétrie des gestes. Quel est le rapport à l’autre, réel ou virtuel, dans un tel cadre de représentation artistique ?

La force de certains dispositifs de Perceptions est de confronter le spectateur à telles questions en temps réel.

Face à lui-même tout d’abord, lorsque soumis aux croquis mécaniques du robot-dessinateur de Patrick Tresset, il devient le cobaye d’une expérience également scrutée par le regard des autres spectateurs (Etudes Humaines #1, Paul-IV.a ; Paul-IV.b, Paul-IV.c). Face aux autres spectateurs expérimentant le dispositif ensuite, dans un rapport parfois loufoque mais constructif. Dans son I’m Taller Than Most Of The People I Know, Jacob Tonski invite ainsi les utilisateurs à investir une plateforme de socles en bois modulables qu’un système de capteurs va progressivement ajuster en temps réel, afin que tous les participants se retrouvent à la même hauteur d’yeux.  Une « métaphore de nos différences » selon Tonski qui s’accompagne de considérations résolument « égalitaristes ». Et quand les jeux d’interaction d’une œuvre ont vocation à nous rendre tous égaux, l’artiste n’a-t-il pas répondu à la démarche la plus participative – et citoyenne – qui soit ?
 

Laurent Catala
 

Perceptions,
Du 10 au 20 mars 2016 à Maubeuge, dans le cadre du festival VIA
Du 7 au 17 avril à Créteil, dans le cadre du festival EXIT | Catalogue de l'exposition

www.maccreteil.comwww.lemanege.com


Festival EXIT, Exposition "Perceptions" from Le Studio MAC Créteil 

 

En relation