Festival Acces(s), les contes de l'innovation

Le week-end dernier avait lieu la quatorzième édition du festival Acces(s) à Pau. Pionnier dans le champs du numérique, sa programmation s'est toujours réclamée transversale et critique. Dès 2001, l'édito de la deuxième édition déclarait que « le collectif propose d'adjoindre à l 'expérience des œuvres un pendant théorique où se croisent esthétique et pensée du monde contemporain. »

Cette année, les commissaires invités, Nicolas Maigret et Bertrand Grimault, posent l'hypothèse d'une propagande de l'innovation, socle d'un projet de recherche baptisé Disnovation* qui dépasse le moment de l'événement pour se déployer dans le temps, sur internet et dans des espaces physiques : blogs de recherche, Art Hack Day en septembre à Paris, festival Acces(s) en novembre, une exposition à venir au printemps à Bordeaux…

(image titre : The Transparency Grenade de Julian Oliver)


Drone Shadows de James Bridle. Photo © James Bridle.

Mais concentrons-nous sur cette édition d'Acces(s) dont la densité des propositions avait de quoi donner le tournis (comme dirait Cindy). En introduction, les deux curateurs expliquent « L’avènement des technologies de l’information et de la communication, irriguant l’ensemble de nos espaces de vie, a profondément transformé notre rapport au monde. Ce phénomène global a contribué à instaurer les technosciences au cœur de nos systèmes de croyances, et le binôme consommation / innovation comme moteur central de notre économie. « Il ne s'agit pas ici de parler de technologies à proprement dit mais plutôt des discours et mythes entourant leurs usages. »

Dans sa conférence « L'équation du bonheur : les dérives du storytelling scientifique », Emmanuel Ferrand nous met en garde contre une image de la science basée uniquement sur la rationnalité, la logique et l'efficacité. Il démontre qu'une recherche est faite de tatonnements, d'intuitions, qu'un accident peut-être à l'origine d'une grande découverte. Le résultat factuel compte moins que le fait d'ouvrir de nouveaux champs ; la réflexion, toujours en mouvement, est fondamentalement imparfaite.


The Algorithmic Trading Show de RYBN.

On retrouve cette démarche dans le travail du collectif RYBN qui analyse le fonctionnement des marchés financiers et plus spécifiquement l'historique de leur jonction avec la technique. Tels des « chasseurs de papillons », ils collectent différents spécimens d'algorithmes ayant présidé aux décisions des traders depuis le XIXe siècle. The Algorithmic Trading Show est l'une des émanations de ce projet, en continu sur le site Antidatamining. Elle met en scène ces fameux algorithmes défaillants (ceux utilisés actuellement étant tenus secrets) à travers plusieurs dispositifs allant du tableau noir à des écrans plats, en passant par des projecteurs diapositives, des livres et un jeu de fléchette fiché sur les cours de la bourse du Wall Street Journal. Cette diversité de médias rend compte de la perspective historique du projet. Sur les écrans d'ordinateurs s'agitent les données de quatre robots traders programmés par le collectif (un seul joue réellement, les autres simulent) qui permettent le fonctionnement du trading haute fréquence, soit la finance aux mains des machines. La surabondance d'informations sur un secteur qui se veut opaque (schémas, notices expliquatives, livres…) rend visible les mécaniques absurdes qui président aux décisions prises sur les marchés et qui influent sur l'économie réelle.


What shall we do next? de Julien Prévieux, capture d'écran.

Autre angle d'attaque, Julien Prévieux sélectionne des actions liées à l'utilisation d'appareils qui n'existent pas encore et faisant l'objet de dépôt de brevet. En les coupant de leur fonctionnalité, il les transforme en gestes chorégraphiques. Par ce biais, il dénonce la privatisation de nos mouvements et réinvestit ces espaces déshumanisés avec sa légèreté poétique.


Extrait d'Anomalies construites de Julien Prévieux.

La deuxième vidéo, Anomalies construites, est quand à elle plus kafkaïenne. Sur de longs travellings à travers un openspace déserté, deux narrateurs parlent de leur pratique de Google Sketchup (logiciel qui permet de réaliser des monuments en 3D dans Google Earth) et au-delà, du travail déguisé en loisir. Les voix ternes, l'acceptation des protagonistes, la répétition morne des écrans identiques nous plonge dans l'horreur glacée de l'asservissement volontaire orchestré par le capitalisme technologique.


WAR ZONE de Nicolas Maigret.

D'autres artistes s'emparent des outils Google pour les détourner. Nicolas Maigret retrace les trajectoires de missiles sur Google Earth, Benjamin Gaulon & Jérôme Saint-Clair autonomisent la fonction Autocomplete de la recherche Google dont les suggestions successives révèlent le caractère insensé. Émilie Brout & Maxime Marion réalisent un film génératif en faisant réagir Google Image à des mots-clés disséminés dans le monologue raciste et violent du film La 25ème heure.

La salle 4 présentait un aspect plus DIY de la technologie, en lien direct avec l'artisanat. Melle Smets a lancé un projet de construction artisanale de voiture au Ghana. Le processus est complexe car deux mentalités très différentes s'affrontent, l'efficacité occidentale et la nonchalance africaine. De cette aventure collective nait la Turtle, véhicule tout-terrain au design spécialement adapté à sa région de conception. Ce projet généreux montre l'incroyable diversité des savoir-faire locaux et le potentiel de récupération des rebuts, question centrale à l'heure de l'obsolescence programmée sur une planète saturée de déchets. Il révèle aussi les différences de fonctionnement fondamentales entre les différentes cultures. On pourra regretter qu'après avoir fait montre d'une grande capacité d'adaptation, l'artiste envisage, pour la suite du projet, d'apprendre aux acteurs locaux à envisager le futur, attitude quelque peu colonialiste assez éloignée de ses intentions de départ.


Grand Troc Chili de Nicolas Floc'h.

Le même type de questionnement se retrouve dans Grand Troc Chili. Nicolas Floc'h propose aux membres d'une communauté défavorisée de fabriquer des sculptures représentant les objets qu'ils désirent posséder. Exposés, ces travaux pouvaient être échangés contre l'objet réel représenté, qui serait remis à l'auteur. Sans nier l'importance de la dimension humaine du projet, l'idée de susciter l'espoir d'obtenir un objet de consommation paraît douteuse au regard de la réalité sociale des participants.


Refonte du collectif Dardex.

Sur un mode plus fictionnel, le collectif Dardex procède à la fonte d'équipements électriques et électroniques pour les transformer en armes primitives, anticipation post-technologique dans laquelle, privée d'électricité, l'humanité procèderait à un recyclage guerrier et suggestion de la violence contenue dans les utilisations de certaines technologies.


Serious Game d'Harun Farocki, capture d'écran.

L'une d'elles est l'emploi des jeux vidéo dans l'armée américaine. Harun Farocki (disparu le 30 juillet dernier) en fait le thème de Serious Game, une installation-documentaire dans laquelle dialoguent deux écrans. Les simulations d'exercices sur le terrain servent autant à l'entrainement qu'au traitement post-traumatique des marines. Il est assez affreux de constater que le premier est de meilleure qualité que le deuxième dans lequel manquent les ombres. En quatre chapitres, sans jamais montrer d'images de la guerre elle-même, Harun Farocki révèle l'angoisse et le désespoir de ces soldats et le décalage effrayant entre la réalité virtuelle employée et leur vécu. En parlant de son expérience à la psychologue, l'un d'eux dit « c'était surréaliste ». Le réalisateur souligne cette confusion en employant des prises de vues réelles en plans fixes, des reconstitutions et des images de synthèses mouvantes ; un dispositif intelligent et sensible pour rendre compte d'une réalité complexe.

Nous ne pouvons déployer ici la totalité de la programmation qui contenait aussi un volet cartographique qui devrait être développé par la suite, des projections de films, une série de conférences de haut niveau, des workshops (décontamination du langage, internet et anonymat…) et des performances. L'année prochaine, le commissariat sera assuré par Agnes de Cayeux. Gageons que le festival y gagnera en figures féminines.

Sarah Taurinya

* Disnovation : néologisme proposé par Gregory Chatonsky

Le site du festival Acces(s).

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