Exposition Fondation EDF: Plus Belle la Vie (numérique)?

 

Rassemblant trente artistes contemporains à l’invitation de Fabrice Bousteau, le double parcours La Belle Vie Numérique présentée à la Fondation EDF joue les instantanés d’une époque où le numérique s’est invité dans nos vies et en bouleverse les codes et les pratiques. Moins une exposition qu’une réflexion ludique et perceptive, il invite à découvrir la perception de créateurs divers sur un monde en expansion, où les outils de création technologiques se dévoilent entre usage libre et schémas d’entreprise, et où réel et virtuel se confondent dans de nouvelles dimensions expressives.

« Attention, ceci n’est pas une exposition d’art numérique ! ». Le postulat, un brin provocateur et aux allures de slogan, qui accueille le visiteur du double parcours d’œuvres et d’installations La Belle Vie Numérique à la Fondation EDF de Paris a le mérite de prendre directement à parti ce dernier, au moment où il s’apprête à se confronter en mode déambulation à un champ de pratiques numériques qui a considérablement changé notre quotidien – et notre rapport aux outils de création – depuis quelques années.

Le numérique est-il un outil d’émancipation ou de mise sous contrôle ? Les premières pièces ont le mérite de mettre directement les pieds dans le plat, entre humour noir et dérision, à travers les panneaux photographiques de la série Select All Squares d’Aram Bartholl, reconnectant les images aseptisées de Google Earth à un réel moins vendeur (plages salies, nature meurtrie par l’homme) ou ceux, quasiment apocalyptiques, de Du Zhenjin (série Babel World). Et si l’intervention murale Alone Together de Winshluss aborde la mainmise des GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) sur nos modes de consommation de manière plus enfantine (on y suit deux personnages de dessin animé se baladant en forêt en mode hyperconnecté), les images pénétrantes et hypnotiques du générateur d’hallucinations Deep Dream au sous-sol préfigure un principe d’intelligence artificielle un brin inquiétant. 

Quand le réel rejoint le virtuel

Cette partie souterraine du parcours se veut d’ailleurs la plus cryptique, nous entraînant dans les méandres d’une connexion qui serait repensée en fonction d’éléments plus naturels et organiques, influencée par les communications alchimiques des arbres comme l’évoque le film Transmedia World Brain de Gwenola Wagon et Stéphane Degoutin, ou jouant au cyber-esthétisme séducteur des trois écrans immersifs présentant LaTurbo Avedon, premier artiste-avatar autonome. 

Cette prégnance du scientifique resurgit d’ailleurs quand on regagne les étages, mais en bousculant les représentations habituelles. Dans le sillage des nouvelles perspectives de la physique quantique, induisant la capacité d’être à deux endroits à la fois, les artistes s’y s’emparent d’une logique de confusion entre réel et virtuel qu’ils restituent de façon ambivalente et poétique, donnant forme à l’immatériel dans les dispositifs de « matières sensibles » (fleurs et écorce de bois tactiles) de Scenocosme, dans les jeux de lumière sur façade en verre translucide de Pablo Valbuena, via la conversion d’impulsions cérébrales en sculpture céramique 3D de Matteo Nasini ou à travers l’interaction photo-piano mise en scène par Véronique Béland (As We Are Blind). 


As We Are Blind / Véronique Béland / Installation Interactive / Chapelle des Augustins / Poitiers 

L’art en selfie-service

Les nouvelles technologies médiatiques ne sont bien sûr pas oubliées. Elle constituent, via les réseaux sociaux comme twitter ou la photo digitale, le premier levier d’une démocratisation des pratiques numériques qui tend à faire de tout le monde un démiurge. Les artistes du parcours ne manquent pas de le noter en célébrant une beauté reconfigurée par le numérique, comme dans les montages visuels via prises de vue Google Earth conçus par Julien Levesque dans sa série Street Views Patchworks, qu’un petit atelier ludique de montage/impression permet de tester, ou dans les fragments de ciel transmis en temps réel par 270 webcams que la pièce Tempo II de Marie-Julie Bourgeois recompose sur un écran géant. Ils s’attellent aussi à en donner une vision plus intrusive et polémique à l’image d’Amalia Ulman dont la série de dessins numériques Privilege élève le selfie au rang de support artistique à part entière, tandis que Carla Gannis propose de se prendre soi-même en photo via l’application dédiée Blipper dans un décor de papier peint en réalité augmentée (The Selfie Drawings Wallpapers).

Carla Gannis, The Selfie Drawings, Wallpaper Installation
Carla Gannis, The Selfie Drawings, Wallpaper Installation, 2017

Alors faut-il être inquiet ou fasciné par ces nouvelles manières de faire ou de penser procédant de l’extension du champ numérique ? Sans nul doute, le grand public trouvera dans ce double parcours quelques grilles de lecture pour avoir au moins envie de se poser la question en appréciant en priorité toute la diversité de ses modélisations artistiques.

Laurent Catala
Photo titre: Marie-Julie Bourgeois, Tempo II, 2008-2017

 

La Belle Vie Numérique, jusqu’au 4 mars à la Fondation EDF, Paris 6, rue Récamier, 75007 Paris
Du mardi au dimanche de midi à 19 heures. Entrée libre. 
A noter que l’exposition se poursuit en virtuel, avec le projet WorldWide, sur les réseaux sociaux avec des œuvres en ligne.

 
 

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