Experimenta 2018, des technos créatives en quête d’empathie et de corporalité

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Experimenta, la biennale grenobloise qui réunit le temps d’une semaine les arts de la science et la science des arts, s’installe pour cette nouvelle édition au cœur de l’hiver. L’occasion de se réunir au chaud à la Maison Minatec, proche du CEA, pour découvrir un ensemble d’œuvres et de conférences traitant des thèmes de l'intelligence artificielle, de la réalité virtuelle, de l'holographie, de la relation homme/machine (mais aussi homme/nature), dans un esprit proche de celui des Lumières, qui fait la part belle à la connaissance, au partage des idées, au débat et surtout à l’ouverture d’esprit. L’humain bien sûr, toujours au centre de la question technique, ses rapports à la machine, mais aussi ses possibles futures évolutions (physiques, psychologiques) occupait cette année une place centrale au sein de l’évènement.

Quelle différence existe-t-il entre une biennale d'art "traditionnelle" et la biennale Experimenta ? (hashtag XPA18 cette année !) La réponse est simple (mais importante) : une biennale artistique classique présente des œuvres, la Biennale Experimenta présente des œuvres en devenir, des work in progress, de la R&D artistique. C'est certainement dans son accointance très forte avec les réseaux arts et sciences (Experimenta est, avec le Théâtre de l'Hexagone, à l'origine de la création du réseau TRAS - ou « Transversale des Réseaux Art Science ») qu'il faut comprendre la singularité de cette démarche. 

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Au fil des années, on a pu d'ailleurs voir évoluer les thèmes et les directions prises par l'événement, tout comme on voit évoluer conjointement les démarches et les recherches artistiques des différents artistes - et chercheurs - présentés. C'est ce lien étroit entre les interrogations scientifiques et les grands débats publics à l'œuvre dans nos sociétés technologiques (avènement grand public de l’intelligence artificielle, expérience multiple des réalités, omniprésence des technologies au quotidien, croisement arts sciences, transversalité, interdisciplinarité, etc.) et la création artistique, qui fait la singularité d'un événement comme Experimenta. 

Machine empathique et engagement du corps

Cette année, la biennale grenobloise était une fois encore en résonance avec les grands thèmes, inquiétudes et espoirs actuels. Le parcours du salon présentait en effet un nombre important de créations abordant le sujet de l'affect, du dialogue homme-machine ou de l'anthropomorphisme. Entre les essaims de drones d'Antoine Clé, la Machine Vivante de Thomas Peyruse et Manon Schnetzer, l'IAgotchi de la chorégraphe et danseuse Rocio Berenguer, Ƭi, l'artefact relationnel de Frédéric Deslias et Laura Couto Rosado, LI.L.I, l’installation de lecture immersive de Christelle Derré, Martin Rossi, David Couturier, Manon Picard et le collectif GYOMH, qui traite de la mort via l’œuvre de Duras, La Maladie de la Mort ou encore Artefact Display3D360 de Joris Mathieu et Nicolas Boudier, une extension sous forme d’hologramme de la fable de la disparition de l’humain et les traces qu’il laissera derrière lui (Artefact, la pièce), l’humain, ou ce que la machine garde de nous, ses concepteurs, ainsi que ses relations avec nous, était au centre des préoccupation du salon.


Artefact, Scénarisation et mise en scène Joris Mathieu en compagnie de Haut et Court


Ƭi / Photo ©Vincent Palumbo
 

Le retour du corps, ou l’importance « du modèle humain – autrement dit, du modèle systémique animal » comme le dit si bien le professeur en psychologue cognitive Théophile Olhman, et surtout son engagement physique dans une forme d'art souvent considérée comme « désincarnée » ou « artificielle » était également largement représenté dans cette édition d'Experimenta. A ce titre, des travaux comme la version RV (en réalité virtuelle) de Digital Vaudou, mariage de la tradition vaudou d'Afrique de l'ouest et des technologies actuelles, ou encore Fresque #2, un travail de Lionel Palun (associé à l’Atelier Art Sciences et au CEA) autour d'une création graphique rendue possible par les visages des spectateurs, mais aussi Passage une expérience dansée en réalité augmentée du studio Theoriz ou encore Les Sphères Curieuses (jonglerie « télékinétique », ou jonglage avec des micro-drones) d’Antoine Clée, posait les bases d’une réflexion créative sur le rapport au corps, sa dépendance ou au contraire sa quête d’autonomie, dans le paysage technologique contemporain.


Les Sphères Curieuses, Antoine Clée

Mais Experimenta c'est aussi un cycle de nombreuses conférences, de tables rondes et de débats. Les thèmes évoqués plus haut ont aussi été traités sur les plateaux de la Maison Minatec où l’on a pu débattre de « I’illusion du vivant », de « complexe de Frankenstein », du combat quotidien pour la préservation du libre arbitre, ou de la persistance de la pensée magique dans un monde technique (« Corps, rites et technologies »).

Penser la technologie et surtout, déconstruire la création

L'autre aspect singulier de cette biennale c'est la mission que se sont fixé ces organisateurs depuis le début. Celle qui tient à une démonstration du travail à l'œuvre, derrière l'œuvre elle-même. Visiter Experimenta en effet, c'est avant tout découvrir les recherches, les idées, les différentes démarches, les échecs et les trouvailles, qui au final - parfois sur plusieurs années - accouchent véritablement d'une œuvre. « Sur Experimenta, vous découvrez des dispositifs aboutis et des œuvres en cours » déclarait Elian Sausse, directrice de l'atelier Arts Sciences. On ne saurait mieux dire. Sur ce salon, le public a la chance de pouvoir « soulever le capot », entrevoir les dessous d'une œuvre d'art et d'assister à l'élaboration d'une création en cours, ou en bourgeon. Un travail comme celui de Thomas Peyruse et Manon Schnetzer avec Machine Vivante pourra - ou pas - accoucher d'une pièce dansée avec une chorégraphe par exemple. Un spectacle comme Digital Vaudou s'offre au public sur une scène, mais propose également de découvrir la mythologie vaudou au casque en réalité virtuelle. Experimenta déconstruit le mythe de l’artiste isolé dans son imaginaire et expose la R&D de la création artistique.


Digital Vaudou, Création Nicolas Ticot — Vincent Harisdo

Une démarche logique quand on connait les liens, forts, qui nouent la biennale et ses nombreuses autres activités, au CEA, au CNRS, et en général à l’union des arts et de la science. A Experimenta, vous pourrez voir une œuvre, mais vous pourrez surtout dialoguer avec un artiste et/ou un chercheur, autour des différentes étapes d’un travail, évoquer ses buts, ses problèmes, ses réussites, ses doutes et ses espoirs. Tout cela dans une optique artistique et scientifique, mais aussi sociale et, pourquoi pas, politique ! Car comme le dit Antoine Conjard, directeur de l’Hexagone – Scène Nationale Art Science : « En favorisant la rencontre entre artistes, technologues et scientifiques, ce qui nous importe, c’est d’œuvrer à la prise de conscience du devenir commun de l’humanité. » Un challenge qu’Experimenta réussit chaque année en proposant toujours selon Antoine Conjard « un regard poétique sur le monde  (avec les arts), un regard analytique et non superstitieux (avec les sciences) et  une manière d’être dans, et avec, l’univers (avec les techniques) ». Une belle philosophie, et surtout un humanisme revigorant à l’heure des fantasmes, des espoirs irraisonnés et des peurs qui animent l’humanité vis-à-vis de ses créatures/créations.

Maxence Grugier

EXPERIMENTA, la Biennale Arts Sciences 2018 | Du 1er au 10 février | Grenoble-Alpes Metropole
 

 

 

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