Entretien: Liam Young - "La VR n’a rien de radicalement nouveau"

Architecte spéculatif renommé Liam Young a honoré le festival Impakt festival: haunted machines avec l’une de ses performances vidéo atypiques décrivant un nouveau monde de mythes numériques et de catastrophes naturelles. Architecte internationalement reconnu, ses œuvres se jouent de la fine distinction entre le design, la fiction et le futur. Il est à l'origine du think tank Tomorrow’s Thoughts Today et co-dirige le studio de recherche nomade  Unknown Fields Division. De la disparition de la VR au devoir de pensée critique des designers contemporains, voici ce dont nous avons parlé.

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Vous avez été formé en tant qu’architecte, qu'est-ce qui vous a poussé à prendre ce tournant plutôt radical vers un discours spéculatif au travers de fictions?

Liam Young: J'ai été éduqué de façon assez académique. En Australie, la pratique architecturale majeure est construite autour d’une spécificité "locale" des lieux, en d’autres termes, selon l'enjeu représenté par la création d’un projet dans un contexte donné. Cependant, comme les critères de ce contexte sont désormais définis par de nouvelles technologies, il ne suffit plus de faire appel à des compétences issues d'une architecture dite traditionnelle. Afin de comprendre ces nouvelles relations, J'ai évolué vers des formes de spéculation, de mythes et de fictions. Par exemple pour comprendre la pièce dans laquelle nous nous trouvons nous devons envisager les conséquences qu'ont l'utilisation de l'iPad sur lequel vous lisez vos questions, au contexte dans lequel il a été produit et aux mines qui ont été creusées pour le fabriquer…C’est vraiment ce que j'essaie de faire par le biais d’histoires racontant ce présent désordonné dans lequel nous vivons.
 


"New City: The Edgelands" (vidéo)

Diriez-vous qu'il existe une forme de disparité entre les désigners dit spéculatif et les designers traditionnels?

L.Y Non, je pense seulement que les designers d’aujourd’hui doivent ouvrir leur pratique et inclure des méthodes qui permettent un engagement suffisant avec la complexité de notre réalité. Nous sommes à un moment où Facebook est un nouveau type d'espace public qui n'est pas géré par un gouvernement élu mais par un mec en baskets et sweat à capuche. Si un designer se cantonne à sa propre discipline construite sur ce qu'il croit être l’espace publique, alors il nie cette réalité médiatisée dans laquelle nous vivons. Vous savez, nous utilisons des mots comme «virtuel» et «réel» et les décrivons comme des termes opposés or cette terminologie est dors-et-déjà démodée. Notre réalité est contradictoire car elle est formée de toutes sortes d'influences, certaines ayant une empreinte physique et d’autre non.


"Rare Earthenware: Radioactive Ceramics by Unknown Fields"; Film Still © Toby Smith/Unknown Fields

Vos projets sont profondément marqués par la représentation des victimes par certaines industries contemporaines et traitent ainsi de sujets urgents tels que la surveillance, l'omniprésence technologiqueLe fait d'être un architecte spéculatif est-il une forme d'activisme politique?

L.Y: Je pense que la narration de récits alternatifs est un acte politique en soit. la fiction est un médium populaire extraordinaire, c'est grâce à elle que les cultures ont toujours diffusé leurs idées et c'est pourquoi je cherche à travailler de la sorte. Dans les films que nous réalisons et les histoires que nous racontons, j’essaie toujours d’insérer des idées critiques sur ce que cela signifie d'exister aujourd'hui ... Ainsi j'espère que ces histoires agiront tel des chevaux de Troie dans ces espaces de fiction et de culture populaire. Nous vivons dans une réalité urgente où nous avons désespérément besoin de changer nos relations aux ordinateurs, aux technologies... et cela ne se produira pas uniquement grâce à de petites étapes car ce doit être un changement culturel. Par conséquent conteurs, cinéastes et designers de jeux vidéos sont en première ligne de cette bataille pour un avenir plus constructif et de fait préférable.

Comment faites vous face au paradoxe d’utilisation de cette même technologie que vous remettez en question?

L.Y: Je suis un techno-optimiste! Revendiquer un retour dans les collines pour vivre des terres et cultiver des carottes n'est pas une réalité à laquelle je crois. Nous n’échapperons pas à ce monde lumineux et scintillant que nous avons créée. Or j'essaie simplement de trouver un moyen pour nous, consommateurs, d'être plus critiques face à ces nouveaux médias et de rééquilibrer le discours dominants qui se trouve être principalement “solutioniste".

Qu’entendez-vous par solutionsite?

L.YNotre relation prédominante aux technologies est une attitude passive où nous attendons que «le marché » fasse sortir un nouvel iPhone qui changera notre vie et l’améliorera. Nous devrions être capables de parler des sacrifices que nous faisons au profit de ce monde dans lequel nous voulons tous vivre. Et cela devrait être fait avec suffisamment de complexité pour souligner à la fois les merveilles et les problèmes que ces technologies génèrent. Aucune d’elle ne résoudra tous les problèmes dont nous parlons puisqu'elles sont les extrapolations de nos propres préoccupations. De la même manière que les humains, les technologies sont constituées d’une part égale de peurs et d’émerveillement.

Au sujet des relations hommes/machines, au cours de votre performance vous avez mentionné la post-anthropocène, qu'est-ce que cela signifie réellement?

L.Y: Nous utilisons actuellement le terme d’anthropocène pour essayer de comprendre notre présent. Le problème avec ce mot c’est qu’il place l’humain au centre. Il suggère que nous vivons à une époque où les hommes sont la forme dominante sur la planète. L’adoption de la post-anthropocène comme une sorte de position provocatrice suggère que nous ne sommes plus au centre des choses. Nous aurions pu l’être dans le passé mais dorénavant ce sont ces technologies qui s’y situent. Les algorithmes de trading à haute fréquence influent sur la planète beaucoup plus que nous. L'intelligence artificielle à l’échelle urbaine change et construit nos expériences des villes. Les infrastructures de réseaux, les machines minières autonomes, les conteneurs guidés par GPS naviguant à travers l'océan ... Toutes ces choses nous poussent aux marges de la société car nous les avons designées de manière à ce qu'elles nous mettent hors jeu. La post-anthropocène suggère cette époque qui est après nous, au-delà de nous, c'est peut-être une manière plus complète de décrire le contexte que nous finirons tous par occuper.
 

IN THE ROBOT SKIES
In the Robot Skies: A drone Love Story, le premier récit d'un monde vu entièrement à travers des drones autonomes. (teaser)

Ne pensez-vous pas qu'il existe une zone neutre possible pour la collaboration homme-machine?

L.Y: Je pense que nous sommes dans cette zone grise, surtout lorsque les machines que nous avons construites sont faites des mêmes contradictions qui nous habitent. Je ne crois pas au mythe de la singularité, ni à ce monde où les robots nous succèdent. L'avenir sera construit de nos conversations avec notre grille-pain connecté beaucoup plus que par nos aventures avec notre robot nounou. Je m'intéresse à ce que cela signifie de donner la parole à notre réfrigérateur, notre grille-pain, notre aspirateur ... car ces objets ont des tendances, des émotions et des contradictions qui leurs sont propres. Je n'irais pas jusqu'à dire que c'est une collaboration, mais c'est certainement une conversation. Par exemple, notre film "Where the city can't see" est raconté du point de vue d'un taxi sans chauffeur, un autre appelé "In the robot skies" est entièrement filmé par des drones. En essayant de rendre visible ces nouveaux scénarios, nous jouons de cette étrangeté émergente afin de nous préparer à leur réalisation future et de nous rappeler que ces technologies sont des exagérations de nos propres tendances, vulnérabilités et émerveillements.

Dans "Where the city can't see", vous avez choisi Detroit comme smart city. Pourquoi cette ville étant donné qu’elle est le symbole de "l'échec" industriel?

L.Y: Toutes les fictions que nous réalisons sont des extrapolations de conditions remarquées lors de nos expéditions autour du monde avec notre studio Unknown Fields Division. WTCCS est construit autour de ces nouveaux espaces que sont les zones économiques spéciales Chinoises (SEZS). Nous étudions ces métropoles entièrement construites autour d'écosystèmes industriels et Detroit a semblé être un endroit très adéquat en ce sens que c'est une ville qui a été entièrement construite autour de différentes pratiques d’automatisation. Nous re-racontons ce qui s’est passé lorsque l'industrie automobile est partie créant un vide extraordinaire comblé grâce à l‘apparition d'étonnantes cultures alternatives. 


WHERE THE CITY CAN'T SEE TEASER from liam young

Le film suit un groupe de travailleurs d'usine se rendant à un rave comme ils le faisaient dans les années 70-80. Mais dans ce Detroit fictif ils portent des camouflages réfléchissant permettant d'échapper à la prochaine génération de caméras CCTV; ils se déplacent selon un nouveau vocabulaire de mouvements construits autour d’une déformation du corps permettant d'échapper aux algorithmes de détections du squelette; ils dansent sur une musique dont la fréquence de basse créée une image floue dans les balayages des lasers de surveillance. Toutes ces histoires intégrées à ce film plus vaste tentent d'esquisser ces nouveaux modèles de cultures alternatives mais aussi d’introduire ces formes de résistance qui pourraient émerger dans le contexte d’une “smart city”..

Your new film “Renderlands” depicts the life of a 3D rendering proletarian escaping his alienation by joining his virtual white, blond, lover in a cliché-like westernized 3D landscape. Do you think new technologies, like VR (virtual reality), can escape the corporate domination to become emancipation tools?

L.Y: No… ahah. I don't think there's anything new or radical about VR. These technologies have the potential to create new forms of experiences but for the most those are still mediated through the framework of large infrastructures. It is very hard to imagine how to locally produce VR headsets. That said, I think the most interesting things happens when technologies get democratized and our interest in drones occurred as they moved out of the military context while VR is not at this point. I am attracted by mixed reality, I think VR is just a temporary thing that is awaiting for the technical problems of AR (augmented reality) to be solved. Soon those two things will merge into a button that controls the transparency of our reality.

Renderlands Liam Young, 2017
 Still from Renderlands, Dir. Liam Young, 2017. (vidéo

 

"Render lands" décrit la vie d'un ouvrier de modélisation 3D échappant à son aliénation en rejoignant son amante blanche, blonde et virtuelle dans un paysage 3D occidentalisé semblable à un cliché. Pensez-vous que de nouvelles technologies, telle que la réalité virtuelle, puissent encore échapper à la domination du marché et devenir des outils d'émancipation?

L.Y: Non ... ahah. La VR n’a rien de radicalement nouveau. Ces technologies ont certainement le potentiel de créer de nouvelles formes d'expériences, mais la plupart sont encore dominées par de grandes compagnies et infrastructures. Il est très difficile d'envisager la production locale de casques de réalité virtuelle. Cela étant dit, je pense que les choses les plus intéressantes avec ces nouvelles technologies naissent au moment où elles se démocratisent. Nous nous sommes intéressés aux drones lorsqu'ils sont sortis du contexte militaire or la réalité virtuelle n’est pas à ce stade. Personnellement je suis attiré par une forme de réalité hybride, je pense que la réalité virtuelle est quelque chose de temporaire qui disparaitra lorsque les problèmes techniques de l'AR (réalité augmentée) seront résolus. Ces deux technologies finirons par fusionner en un bouton qui contrôlera la transparence de notre réalité. 

Unknown Fields Division est votre studio de design “nomade" explorant des lieux reculés révélant ainsi leurs récits au public. Ces espaces sont à priori physiques, envisageriez-vous des expéditions dans des lieux immatériels tels que l'Internet?

L.Y: Lors de nos expéditions nous cartographions ces réalités contradictoires propres au présent. Or elles existent à la fois en ligne et hors ligne certaines ayant une empreinte physique, d'autres non. Je pense qu’il est important de se demander ce que cela représenterait de faire une tournée dans le paysage de google ou une expédition sur Facebook? C'est ce que le FBI est en train de faire en découvrant les liens à l’origine des réseaux de “fake news”, ils partent en expédition sur google suivant les hyperliens de certaines annonces ou messages parrainés afin de trouver leur point de départ. C'est d’ailleurs une révélation très importante sur la manière dont notre réalité est construite surtout lorsque nous remarquons combien nos expériences sont gérées par des acteurs que nous n'avions pas anticipés. Alors oui, il y a une certaine urgence à faire ce travail d’exploration en ligne.

Vous présentez une grande partie de votre travail via des vidéos 2D tout en traitant de "sujets en tridimensionnel", pourquoi ce choix de media?

L.Y: L'une des obligation des designers actuels est de faire un travail qui se connecte au public et transcende ainsi certaines marges disciplinaires mais surtout dépasse les limites de la consommation. Il ne suffit pas d’avoir une démarche existant dans une micro-sphère or une grande de nombreux artistes contemporains s’épuisent ainsi à crier dans le vide. Nous devons trouver des moyens d'expression, des  vaisseaux, qui rendront nos idées accessibles à un public non avertis. Et le moyen le plus efficace grâce auquel ces histoires dérivent est l'écran 2D. Il semble logique que tout designer, artiste ou conteur souhaitant initier une forme de changement, explore ce type de média. Nous pouvons même être plus radicaux en réfléchissant à la façon dont nous pourrions faire des films pour Instagram, organiser des expositions sur Snapchat ou faire un festival sur Twitter… Cependant, quand nous pouvons faire sortir le travail "de l'écran", nous le faisons.

Notamment avec "The drone orchestra" une performance réalisée dans le Barbican (Londres) en collaboration avec le musicien John Cale et au travers de laquelle nous voulions sortir les drones de l’écran en créant une sorte de proximité violente qui soit significative. Nous y avons “laché” tout un tas de drones costumés qui, lors de leur dérive au-dessus du public, re-diffusait les sons des différents instruments de l’orchestre. Nous avons pris une technologie qui est normalement discutée comme quelque chose d’hors champs ... et avons décidé de la mettre dans une telle proximité qu’elle en ressortirait démystifiée.

Pour conclure, je dirais que la génération actuelle a la responsabilité de trouver de nouveaux moyens de décoder les médias de masse en faisant appel à des idées critiques.

Propos recueillis par Juliette Pépin


LOOP 60Hz: Transmissions from The Drone Orchestra


Integral film from the Performance: Liam Young, during Impakt Festival 2017, Utrecht .The Netherlands

 

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