Emphatique: Blackout, un parcours sensoriel et immersif pour un spectateur

Parcours immersif au casque pour un spectateur, la pièce Blackout du collectif INVIVO place ce dernier dans la perspective déambulatoire et exploratoire d’un dispositif privilégiant l’approche sensible et perceptive d’une mise en situation fictionnelle. Un principe permettant de  capter « intimement » le spectateur avec l’idée « d’entendre non pas avec les oreilles, mais avec le cerveau ».

Imaginez qu’en une fraction de seconde, tout s’arrête. Que l’électricité, l’internet, toute forme de communication technologique cesse tandis qu’un brouillard blanchâtre envahit la terre dans une atmosphère de fin du monde délétère. Assis dans le sas d’entrée du dispositif du collectif INVIVO au Cube d’Issy-les-Moulineaux, écoutant au casque le résumé intériorisé de cette situation par « l’héroïne », vous vous apprêtez à pénétrer physiquement l’histoire qui se cache derrière la porte devant vous. Seul avec un smartphone et un casque fournis avant votre immersion, vous allez mener une aventure de découverte sensorielle et empathique en suivant le fil d’Ariane d’un parcours immersif qui n’est pas sans rappeler les formes théâtralisées subjuguantes du Bardo de la Compagnie Haut et Court de Joris Mathieu.


photo ©  Aurélie Jullien / Le Cube
 

« Depuis le début du travail du collectif INVIVO, nous explorons des formes aux jauges réduites afin de s’adresser au spectateur de façon individuelle et de privilégier son écoute », explique Julien Dubuc, membre du collectif. « Dans notre écriture, dès les premières approches d’une création, nous nous posons la question de la place du spectateur et du rapport à l’œuvre qu’il aura. L’utilisation du casque audio (avec la technique du son binaural) s’est donc imposée très vite à nous comme un moyen de parler au spectateur de façon intime. Nous aimons penser que l’œuvre se crée dans l’esprit et l’imaginaire du spectateur. »

Radicalité de la représentation

Œuvre théâtrale invitant le spectateur à se déplacer dans les « décors » du récit, Blackout prolonge en effet l’approche immersive de leur précédente résidence au Cube, pour la pièce Parfois Je Rêve Que Je Vois, présentée l’an dernier. Elle continue de délimiter le cadre d’un univers esthétique relevant d’une envie commune de bouleverser un certain rapport à la représentation.

« Venant tous du théâtre, nous avions envie avec le collectif d’explorer des thématiques et des formes inédites pour nous », poursuit Julien Dubuc. « Dès notre premier projet, Parfois Je Rêve Que Je Vois, nous avons fait le choix d’une forme pour dix spectateurs au casque. Pour Blackout, nous avons décidé de radicaliser ce rapport à la représentation et au spectateur en lui faisant vivre l’expérience seul. Cela en lien avec la thématique du blackout et de notre rapport individuel aux technologies. »

Cette thématique du blackout et du lien technologique individuel n’est pas anodine. Elle traduit chez INVIVO un certain paradoxe entre technologie et sensibilité dans lequel les technologies sont utilisées pour parler de leur absence, révéler des sensations enfouies et offrir un regard particulier sur notre société si dépendante des flux numériques.

« Le constat est là, les technologies sont partout et elles ont redéfini notre rapport au réel », constate Julien Dubuc. « Nous souhaitons donc interroger cette présence chez le spectateur mais aussi chez nous sans porter un jugement, mais plutôt en posant des questions. Nous n’opposons pas technologie et sensorialité, car ils sont désormais liés : je parle avec mes doigts, je vois avec une webcam, j’entends en lisant un SMS. Ce sont ces sensations qui sont le point de départ et de recherche pour nous. Ensuite, nous avons remarqué que les œuvres technologiques sont régulièrement étiquetées comme "froides" », ou du moins qu’en tant que spectateur, il manque parfois un lien. Venant du spectacle vivant, nous avons décidé de développer ce lien via la présence d’acteurs/performeurs dans nos pièces, mais aussi en axant l’écriture sur les sensations. »

Jeu de piste en « cellules immersives »

Concrètement, ce sont sept salles, sept « cellules immersives », que le spectateur va découvrir successivement dans Blackout, dans une intrigante succession de séquences fragmentées et discursives.  


Un voyant vert permet au spectateur de savoir à quel moment franchir la porte de la prochaine salle.

« Nous avons décidé de travailler chaque salle comme une étape de la narration liée à une émotion ou un sentiment qui nous fait avancer dans le récit », dévoile Julien Dubuc. « Par exemple, la première salle correspond à l’évènement : le blackout. La deuxième, à la découverte : "faire l’expérience du noir". La troisième fait référence à l’ennui : un personnage devant son puzzle. La quatrième renvoie à l’état d’insomnie : entre éveil et sommeil. La cinquième est un sursaut avant le rêve. La sixième est le rêve hallucinatoire. Et enfin la dernière est l’acceptation : le lever du jour. »

Noyée dans un halo brumeux, cette dernière salle s’avère esthétiquement la plus forte, évoquant dans son approche chromatique l’installation States of Mind d’Ann Veronica Janssens, présentée à la Wellcome Fondation de Londres ou au Cent-Quatre, le Dream House de La Monte Young et Marian Zazeela ou les pièces lumineuses et crépusculaires de James Turrell.

«  Sa conception s’est imposée très tôt dans le dispositif et l’écriture du projet », reconnaît Julien Dubuc. « Nous souhaitions finir le parcours sur une salle totale et radicale, qui porte la narration et les émotions du spectateur vers la sensation d’une ouverture de baie vitrée sur du brouillard. »


 

Pièce mouvante de par sa conception et fascinante de par sa nature, Blackout est évidemment loin d’être une œuvre figée. De prochaines étapes de travail sont ainsi prévues autour du dispositif et de son expérimentation. « Fort des retours des spectateurs, toujours très importants dans notre processus de création, nous allons retravailler une salle du dispositif ainsi que réajuster le rythme de deux cellules. Nous restons par contre sur l’ordre et le nombre de cellules, étant donné qu’elles sont entièrement liées au récit et à la dramaturgie du projet. »

De bon augure pour l’affinement émotionnel d’une quête de représentation qui en appelle déjà d’autres puisque le collectif travaille déjà sur d’autres créations, dont 24/7, inspirée de l’œuvre de Jonathan Crary, 24/7 le capitalisme à l’assaut du sommeil.  « Elle explorera le lien entre les technologies et notre sommeil et comment l’imaginaire est porteur de liberté », glisse malicieusement Julien Dubuc.

Autant dire qu’INVIVO n’a pas fini de nous faire lire la partition transdisciplinaire de son écriture multimédia si singulière.

Laurent Catala

 www.collectifinvivo.com

Blackout est proposé dans le cadre de Nemo 2015 Biennale Internationale des Arts Numériques, Paris et Île-de-France


TEASER #1 // BLACKOUT / collectif INVIVO


Black out / collectif invivo from Le Cube 

 

En relation