DISNOVATION.ORG : les contre-récits de l’innovation à Stereolux

DISNOVATION Nicolas Maigret

La présentation de l’exposition du collectif DISNOVATION.ORG du 1er au 17 décembre 2017 à Stereolux est l’occasion de réfléchir aux différentes approches de l’innovation, à rebours du discours calibré et de la novlangue imposée par la vision occidentale de l’évolution technologique. Objet critique, mais également - et surtout, panorama des symptômes qui modèlent les différentes approches des questions d’innovation technologique dans le monde, l’exposition est aussi un espace de découverte des notions de détournement, de piratage, de censure, envisagés comme une alternative aux besoins constant de standardisation de la globalisation et de son discours.

 

Entretien avec Nicolas Maigret, co-fondateur de DISNOVATION.ORG.

Digitalarti : On a pu voir une version de l’exposition DISNOVATION.ORG à Genève, il y a un an ; quelle est la différence avec celle que vous proposez à Nantes au sein de Stereolux ?

Nicolas Maigret : Parmi les projets proposés à Nantes, on retrouve Shanzhai Archeology, qui offre un regard critique sur la production de la technologie à travers une interprétation artistique du « shanzhai » (la culture de la copie en Chine qui a aboutie à la création d’appareils hybrides à l'allure étrange, d’artefacts déroutants qui interrogent notre imaginaire occidental normalisé). Cette partie, co-réalisée avec Clément Renaud & sa compagne Yuan Qu, est présentée dans une version revisitée de celle que nous avions montrée auparavant. Il y aura par exemple, une série de vidéos en rotations qui imitent les infomerciales traditionnelles censées vanter les mérites des produits technologiques. Parallèlement nous proposons des textes - des récits sur les usages et les raisons d’être de ces spécimens - qui ne figuraient pas dans la précédente édition.

Blacklists, l’installation qui présente des listes de sites interdits, ou restreints, sera également différente de celle présentée à Genève. Nous proposons ici un système d’accès aléatoire à ces listes noires, programmé par un petit script qui tournera en parallèle des annuaires imprimés. Le processus est automatisé sans réel interaction avec le spectateur, mais cela relève un peu de la magie. Il y a une sorte de poésie, une sorte d’hypnose qui se fait dans la façon dont défilent ces listes, par thème, terminologie et typologie. C’est un projet assez impressionnant. Il présente une sorte de cartographie des frontières morales de la société. C’est une image en creux de l’inconscient et des fantasmes, peurs, espoirs, délires, de l’humanité. Une sorte de black web à ciel ouvert, excavé des tréfonds du web. Cela dit aussi beaucoup de choses sur nos sociétés.

Enfin, nous présentons Predictive Art Bot (http://artbot.space/) dans une version un peu plus développée que la précédente, qui sera générée à partir des headers d’articles postés sur les réseaux sociaux. Un algorithme fait une analyse de mots clés et de tendances issus de cet ensemble d’articles qui créent des formulations artistiques, de concepts ou d’œuvres artistiques potentielles. Le principe est basé sur un remix du jargon, de la rhétorique actuelle autour des sciences et de l’innovation, telle qu’on la trouve dans les médias.


Shanzhai Archeology - Slideshow from N1C0L45 M41GR3T

Quelle est l’histoire de cette exposition, de cette démarche visant à critiquer l’innovation telle qu’on la conçoit dans le domaine des politiques publiques, du milieu industriel ou des start-up ?

Il y a six ans, quand nous avons commencé ce travail avec le collectif DISNOVATION.ORG, il s’agissait d’un travail critique en effet. Par la suite, nous avons abordé le problème différemment en essayant de  présenter d’autres rapports aux imaginaires technologiques et d’autres possibles. Notre idée n’est pas uniquement de rester dans une forme de critique frontale pure, mais d’articuler ça avec la présentation d’alternatives, de potentialités, d’autres approches, en s’inspirant d’imaginaires technologiques qui diffèrent du nôtre et qui ne sont pas forcément aussi horizontales ou linéaires que les nôtres. Il y a une ouverture au monde aussi dans ce projet, qui est très importante. La façon dont nous envisageons la critique ici est donc plutôt dans la présentation d’une autre manière de penser la technologie et son développement.

En effet, il y a aussi tout un pan de l’exposition qui consiste à présenter différentes pratiques alternatives en ce qui concerne la distribution de contenus culturels et technologiques à travers le monde… Je pense en particulier à toute la partie consacrée au design étonnant, souvent drôle, des téléphones portables made in China, Shanzhai Archeology

Oui c’est une des grosses parties de l’exposition. C’est un projet initié par l’artiste Clément Renaud et sa compagne Yuan Qu, qui remonte à quelques années. L’idée a émergé suite à la publication du livre The Pirate Book (http://thepiratebook.net/), au moment du travail de repérage et de recherche autour de ce livre collectif.

Clément Renaud dans sa contribution à The Pirate Book se focalisait notamment sur la culture de la copie en Chine. Un phénomène qui a fini par évoluer vers quelque chose d’autre. Quelque chose de plus créatif. Une culture spécifique qui n’est pas une reproduction du mode de production des start-up occidentales mais qui prend une forme d’autonomie, d’étrangeté, d’exotisme… On a commencé à s’intéresser à cette culture dédiée à la production d’appareils électroniques auxquels nous n’avons quasiment pas accès en Occident. Nous nous sommes penchés sur ce phénomène en remontant jusqu’à l’historique de ces pratiques, en étudiant ses différentes ramifications, etc. Nous avons finalement décidé de centrer nos recherches sur le téléphone en termes d’acquisition, comme symbole.

Le fait de parler de cette histoire large et globale avec beaucoup de niveaux de lectures différents au travers d’une collection de téléphones nous permettait de recentrer, de canaliser le propos, en utilisant un objet du quotidien. Pour nous le téléphone représentait une sorte de symptôme de l’évolution technologique au quotidien et cela nous permettait d’établir un fil conducteur qui transite à travers le temps, des années 90 à aujourd’hui.


The Pirate Book, Nicolas Maigret & Maria Roszkowska

Comment s’est passé la partie « recherche » sur ce projet complexe ?

Nous nous sommes beaucoup documentés. Nous avons fait plusieurs voyages dans la région du Shanzhai. Nous avons également fait beaucoup de recherches en ligne sur des sites chinois qui distribuent et vendent ce type d’appareils. Des sites comme Tao Bao, une sorte d’équivalent chinois de Ebay. En croisant toutes ces sources, nous avons collecté une série d’appareils, de téléphones, tous très originaux. Environ 80 de ces spécimens « hors normes », initialement introuvables dans nos pays.

Il s’agit de vrais produits, créés en série, parfois de façon assez importante, à destination d’un marché précis, de micros-niches. La plupart du temps ce sont des produits destinés uniquement au marché chinois. Ou bien à destination de pays comme l’Inde, l’Afrique, la Russie ou l’Amérique du Sud, où des besoins en termes de technologie sont identifiés et auxquels ces appareils sont destinés.  

Parmi ces niches dont tu parles, que retrouve-t-on ?

Il y a plusieurs domaines différents. On retrouve le marché des pays en demande de technologies spécifiques comme l’Afrique par exemple. Un des premiers téléphone créé dans ce contexte était équipé d’une très grosse batterie et offrait la possibilité d’installer trois cartes SIM différentes (au Ghana par exemple, avoir plusieurs numéros de téléphone est important). C’est un téléphone qui a vraiment été développé en fonction de problématiques précises inhérentes au pays auquel il était destiné. Ce qui est amusant c’est que c’est au travers de compagnies sans marques que s’est développé une sorte de marché parallèle très efficace qui répond à de vrais besoins. Les gros développeurs ne s’intéressaient pas à ce type de marché auparavant. Ce n’était pas assez important économiquement.

Un autre exemple qui illustre ce type de démarche économiquement viable mais dans le domaine de la niche, c’est le Prisoners Phone. Au départ ce produit avait été commercialisé comme le téléphone le plus petit du monde et il s’est finalement retrouvé produit star dans les marchés parallèles, notamment dans les prisons en Angleterre.

A l’origine il s’agit d’objet de communication, pourtant parfois son but est totalement détourné et se retrouve à proposer des services pour le moins originaux qui n’ont plus rien à voir avec le fait de communiquer… On se retrouve avec des téléphones multifonctions qui évoquent le côté « couteau suisse », je pense au téléphone-rasoir que vous présentez également dans Shanzhai Archeology…

Oui c’est un autre aspect de cette collection. Une grande partie de ces objets a été développé pour des micros-niches et des types de besoins très identifiés. Nous avons réunis une série d’objets qui cumulent des fonctions inhabituelles. Il y a par exemple le téléphone-rasoir électrique, le téléphone paquet de cigarettes, briquet, vidéo-projecteur, etc. Il y a une explication à l’existence de ces produits. Le marché chinois est tellement important en quantité, en nombre de consommateurs, que les producteurs doivent faire face à une demande beaucoup plus variée que chez nous.

Nicolas Maigret exposition
Shanzhai Archeology, Nicolas Maigret, Clément Renaud & Maria Roszkowska (DISNOVATION.ORG)

Cela permet de voir arriver des produits qui nous semblent délirants mais ont une réelle utilité dans le cadre d’un marché non-occidental. De plus, la zone géographique où sont fabriqués ces produits, c'est-à-dire la zone de Shenzen, dans le sud de la Chine (l’endroit où sont fabriqués la plupart des appareils électroniques dans le monde) est connu pour sa facilité à prototyper et à fabriquer des produits technologiques dans des délais très courts. Cette remise en contexte est très importante. Les habitants de Shenzen peuvent apprendre très rapidement de l’innovation en cours. Ils baignent dedans constamment. C’est ainsi que l’on voit parfois des petits producteurs précédents de grosses sociétés sur des produits qui sont en cours de création ailleurs. Il y a aussi des produits qui mélangent des options proposées sur différents appareils concurrents, etc. Cela aussi est symptomatique de la mondialisation et d’une autre façon de vivre cette globalisation à l’œuvre.

Il y a également un travail de scénographie important sur vos expositions. A Stereolux vous aurez la possibilité de présenter vos projets comme vous le désirez…

Oui, c’est quelque chose que nous aimons bien faire. A Stereolux l’exposition sera articulée en trois parties distinctes, centrées autour de trois pièces. Comme il s’agit de trois projets très hétérogènes, il nous semblait important de les faire dialoguer et de les présenter de la manière la plus cohérente possible en inventant une scénographie qui raconte quelque chose.

Il y a tout d’abord Blacklists, au centre, qui se présente comme une barrière symbolique établie entre les deux autres projets présentés. Les écrans sur lesquels défilent les listes de ces sites restreints ou interdits formeront une sorte de clôture de l’espace. Les livres recensant ces mêmes sites sous forme d’annuaires seront présentés comme un cercle magique, donnant un aspect rituel et occulte à l’ensemble. Comme un pentacle de protection contre les influences censément « néfastes » de ces sites.

Derrière cette frontière se trouve Shanzai Archeology, avec tous ces téléphones auxquels nous n’avons que très peu accès, toute cette technologie exotique et improbable, comme la présentation symbolique d’un autre circuit économique et culturel.

Au premier plan, de façon très frontale, est présenté un aspect du détournement artistique du contenu des réseaux sociaux avec Predictive Art Bot, avec l’utilisation du flux en continu des ces réseaux tels que nous l’expérimentons au quotidien, utilisés ici comme support de création d’œuvres d’art possibles dans une sorte d’imaginaire déviant développé par l’algorithme du bot.

Le visiteur s’enfoncera donc du très visible, les réseaux sociaux, au plus méconnu, les appareils du Shanzai, en passant par cette barrière « occulte » des Blacklists.

Exposition stereolux Disnovation
Blacklists, Nicolas Maigret & Maria Roszkowska

D’où vient cette passion de l’hybridation, du croisement improbable et de l’esprit critique, voir parfois moqueur ? Car l’humour est très important pour vous… Je pense à la présentation de cette compilation de vidéos autour des drones, FLoating Prophecies (2015) ou The Museum of Failures (2016)…

C’est un travail collectif, et le fait de créer ensemble des rapprochements ou des connexions qui ne sont pas forcément logiques ou évidentes présente certainement un côté humoristique ou incongru, en effet. Cela vient aussi de notre volonté d’aborder ces sujets sérieux, qui parlent de nos sociétés, de manière transversale. Il s’agit de projets « mille-feuilles », plutôt complexes, qui nécessitent beaucoup de recherches. Il n’y en a pas une lecture unique ou littérale, et nous essayons de faire exister cette complexité dans la manière de les présenter également. Comme je le disais, l’approche purement frontale de la critique de l’innovation telle que nous la concevions au départ a fait place à plus de distance et à une volonté de présenter des alternatives dans toutes leurs complexités et leurs multiplicités. L’humour en est une forme.

Tu t’occupes également d’autres curations. On a pu voir récemment deux expositions collectives — Go Canny, poétique du sabotage, à La Villa Arson et Futurs Non Conformes dans l’espace virtuel du musée du Jeu de Paume (lire article) … C’est important pour toi l’action collective ?

C’est une façon de travailler qui permet d’être plus réactif et d’embrasser des sujets plus nombreux, plus complexes, avec différents points de vue. Sur certains sujets qui correspondent à nos champs d’intérêts et de recherches, cela nous semble plus juste de les envisager au travers du prisme d’interprétation et de proposition d’un ensemble d’artistes, plutôt que de les présenter sous notre unique point de vue. Humainement et en terme d’échanges, de rencontres, de croisements, c’est évidemment plus enrichissant et stimulant de travailler de cette façon. A ce propos, à chaque fois que nous avons effectué un travail de commissariat avec Maria (Roszkowska, NDR) il nous a semblé important de ne pas inviter uniquement des artistes évoluant dans le domaine des arts médiatiques strictes, c'est-à-dire, qu’à chaque fois c’est la problématique qui prime, ainsi que les différentes dynamiques, de types d’approches, d’habitudes, mais le choix de l’artiste se fait sur toutes sortes de critères. Nous pouvons par exemple travailler avec des artistes identifiés « nouveaux médias » comme avec des photographes, des sculpteurs ou des écrivains. Ce que nous aimons c’est faire fonctionner des projets en unissant des centres d’intérêts qui peuvent être très proches mais sur des types de formes qui sont au final très variées.

Propos recueillis par Maxence Grugier
Photos: Stereolux Nantes

L’exposition Disnovation.org, sera présentée du 1er au 17 décembre, à Stéréolux, Nantes.

Du lundi au vendredi de 13h30 à 18h30 et Samedi - Dimanche de 14h30 à 18h30
Entrée gratuite 

Informations sur: www.stereolux.org

 

 

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