Design Friction : Les fictions du design autour de l’intelligence artificielle

ATELIER "UTOP/DYSTOP (IA) Stéréolux Nantes
 

Depuis le mois d’octobre et jusqu’en décembre 2017 à Nantes, le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux organise un cycle thématique autour de l’intelligence artificielle. Une série de rendez-vous qui abordent le sujet de l’I.A. sous ses nombreuses facettes en explorant et en imaginant les liens existants - ou qui pourraient exister dans le futur - entre ce domaine et la pratique artistique, le design ou la culture en général. L’aspect social, éthique et prospectif étant important dès que l’on aborde le sujet de l’I.A., il était intéressant de rencontrer le studio DESIGN FRICTION, laboratoire de « speculative design » basé à Nantes, qui anime deux ateliers thématiques sur cet évènement.

Le nombre de domaines, d’activités et de réflexions connectés à la pratique du design contemporain - ou devrait-on dire « des différentes approches, écoles et actions du design », car « le » design seul, en tant que tel, n’existe pas - en font un champ de création de plus en plus incontournable. Omniprésent par sa conscience des enjeux humains, sociétaux, économiques ou conceptuels (et non plus seulement industriels et commerciaux), le design questionne de manière directe ou indirecte les relations entre utilisateurs et objets technologiques. Les designers révèlent de nouveaux enjeux en terme d’usage, de pratiques, de conceptions, mais aussi d’imaginaires, tant au niveau de l’activité du designer lui-même que de l’impact sur l’humain, son environnement (la ville, la société) ou l’éthique.

A ce titre, le développement et le déploiement actuel de produits intégrant des éléments d’intelligence artificielle ne pouvaient qu’interpeler les designers. Les questions soulevées par l’arrivée de ces agents non-humains dans nos vies sont justement au cœur de l’activité du studio Design Friction malicieusement nommé en hommage au « design fiction » anglo-saxon. Fondé par Estelle Hary, Léa Lippera et Bastien Kerspern, Design Friction était invité le 18 novembre dernier par le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux à animer l’atelier utop/dystop(IA), un projet collaboratif en plusieurs temps (rencontres d’experts, élaborations de scénarios, exposition participative et atelier ayant pour but d’ouvrir les réflexions à un large public) avec pour objectif d’imaginer et de questionner les différents enjeux économiques, sociaux et culturels de l’arrivée de l’intelligence artificielle dans notre quotidien. Rencontre avec Bastien Kerspern.

Digitalarti : La perception publique du design et son champ d’activité a beaucoup évolué ces dernières années. Par sa conscience non plus seulement esthétique et économique mais également des enjeux humains, sociétaux, économiques, scientifiques et environnementaux, le design – ou les différentes tendances du design – s’est imposé dans d’autres champs de recherches et d’activités. En l’occurrence à Design Friction vous travaillez sur les imaginaires, les scénarios d’un « futurs inattendu »… Il s’agit donc de prospective, de spéculation ?

Bastien Kerspern : C’est exactement ça. Là où notre démarche diffère de ce que l’on appelle le « design thinking », qui est le processus de recherche et d’innovation traditionnelle par le design, nous allons vers une démarche que nous qualifions de « fiction », qui propose de créer des objets, de concevoir des services qui ne sont pas amenés à sortir sur le marché mais qui sont autant d’éléments qui vont questionner nos attentes pour le futur. Nous créons donc des « objets de débat », littéralement, un peu à la manière d’un concept car pour l’industrie automobile, qui sont des voitures présentées en exemplaire unique dans le but d’inspirer les imaginaires du public, ou de proposer des bancs d’essai esthétiques ou technologiques de l’avenir. Le design fiction fait un peu la même chose, non pas avec l’esthétique, mais avec des questions de fond, et notamment des questions éthiques.

ATELIER "UTOP/DYSTOP (IA)"
ATELIER "UTOP/DYSTOP (IA)"  

Digitalarti : Et de fait, dès qu’il est question d’intelligence artificielle se pose évidemment des questions d’éthique et de prospective. J’imagine que la question de l’I.A. est un sujet dont vous aimez vous emparer à Design Friction…

Bastien Kerspern : Oui, tout à fait. Le design fiction en tant que tel est une approche effectivement prospective mais qui se conçoit comme complémentaire de la prospective classique, la « prospective stratégique », qui travaille sur des scénarios volontairement très vastes. De notre côté, nous orientons plutôt vers une échelle micro, une échelle du quotidien. La prospective « traditionnelle » permet donc de définir les grandes tendances dans lesquelles le design fiction va venir piocher pour créer des scénarios à l’échelle humaine qui puissent être compréhensibles par de nombreux acteurs et publics, et particulièrement ceux qui ne sont pas forcément experts en la matière. L’intelligence artificielle, en l’occurrence, est assez emblématique de ces questions en effet.


Digitalarti : A propos de l’atelier utop/dystop(IA) mise en place au sein du cycle Art, Design et Intelligence Artificielle, comment s’est mise en place cette collaboration avec le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux sur ce cycle I.A. et Design ?

Bastien Kerspern : Nous avons déjà collaboré avec Stereolux l’an dernier dans le cadre de Scopitone, avec un atelier qui était similaire. Il s’agissait de La Cité des Données, où nous avions travaillé et réfléchi autour du thème de la ville connectée, avec notamment la question des données urbaines. Et c’était là tout l’intérêt du design fiction, c'est-à-dire prendre cet objet qui peut paraitre prospectif mais qui est également très inscrit dans l’actualité et de travailler de manière collaborative en invitant différents publics à partager leurs craintes, leurs espoirs, leurs visions autour des implications sociales, culturelles et politiques de nos usages et accès aux nouvelles technologies dans un futur proche (entre cinq et dix ans généralement). L’enjeu étant d’avoir une approche qui ne soit ni « techno-béate », car le but n’est pas d’encenser la technologie, ni techno-pessimiste car nous ne sommes pas non plus des luddites, en cultivant une sorte d’entre-deux. Nous pensons le futur comme non-manichéen.

ATELIER "UTOP/DYSTOP (IA)"
ATELIER "UTOP/DYSTOP (IA)" 

Digitalarti : A propos de design fiction, peut-on dire que cela se pratique couramment dans le cinéma ? On pense par exemple à la science-fiction, où les designers apportent leur pierre de façon très importante dans l’élaboration de l’univers d’un film…

Bastien Kerspern : Bien sûr nous nous intéressons aux univers de science-fiction. Ils viennent clairement nourrir nos imaginaires, tous supports confondus. Cela nous permet de comprendre comment se nourrissent les imaginaires d’autres personnes. Une bonne façon de définir notre activité serait de dire que nous avons un vrai travail de médiation autour des futurs. Cette activité de médiation est faite auprès de différents publics. Nous les invitons à découvrir des imaginaires auxquels ils n’ont pas forcément pensé. Ce n’est pas toujours les imaginaires de la science-fiction hollywoodienne ou occidentale, mais parfois d’autres pays, plus lointains et moins exposés.

Concernant l’aspect design de cinéma, la différence entre le travail du designer et celui du designer accessoiriste de cinéma c’est que même si l’on retrouve la même volonté de raconter un univers à travers un objet, pour l’accessoiriste, l’objet devient emblématique de cet univers mais on a besoin de cet univers pour comprendre l’objet, alors que le design fiction essaie de faire comprendre l’univers par l’objet.
 

Digitalarti : On constate aujourd’hui un net rapprochement entre les pratiques du design et les cultures numériques. De cousin proche, le design est passé « membre de la famille numérique »… Les centres d’intérêt, les questionnements, se retrouvent dans les deux champs d’activités…

Bastien Kerspern : Une des grandes questions qui tourne dans le milieu du design est « Qu’est-ce qui nous différencie de l’artiste ? » Le design étant une espèce d’éponge, qui absorbe aussi bien les sciences sociales, que les arts, que les questions d’ingénierie… Du coup, le design s’impose comme un élément de synthèse entre ces différents domaines. Concernant le design fiction ou le design spéculatif, on a pu souvent voir des pièces présentées dans des festivals d’arts numériques, ce qui entretient parfois la confusion entre ces deux activités : « Est-ce du design, ou est-ce de l’art ? » En l’occurrence, j’aime citer le designer britannique Anthony Dunne (1), ancien professeur au Royal College of Art, qui disait que ce type de design qu’il nomme « design for debate », celui qui ne produit pas des objets mais des éléments de débat, « relevait de la mission de l’art mais avec les outils du design ». C’est une belle définition du design fiction qui va piocher dans des codes artistiques afin de trouver le meilleur médium pour faire passer la spéculation.

(1)   Anthony Dunne et Fiona Raby, speculative everything design fiction and social dreaming

  
Digitalarti : Peut-être est-ce cette transversalité du design (l’approche sociale, prospective, critique, interrogative) que l’on retrouve dans les pratiques artistiques numériques qui rapprochent ces activités ?

Bastien Kerspern : Oui certainement. Ce sont des disciplines qui n’évoluent pas dans leur tour d’ivoire mais sortent pour se frotter au réel et aux problématiques de leur temps. Dans un domaine comme dans l’autre, on conçoit rarement seul, en effet, on s’entoure d’experts (experts du sujet, de la technique) et on fait des recherches en collaboration et en coopération. A Design Friction nous le faisons aussi bien pour le fond que pour la forme. C’est le cas pour ce cycle de Stereolux autour de l’I.A. Que ce soit pour le workshop de décembre ou la préparation de l’atelier de novembre, nous avons consulté des experts en intelligence artificielle pour pouvoir défricher avec eux les thématiques que nous allions aborder au cours du cycle, en plus de la documentation que nous avions à côté. Et nous n’aurions d’ailleurs pas pu produire les éléments de documentation de ce projet si nous n’avions pas eu ces entretiens en amont.

utop/dystop(IA)
ATELIER "UTOP/DYSTOP (IA)"  

 

Digitalarti : Concrètement, que proposiez-vous sur le premier atelier (qui a eu lieu le 18 novembre dernier) ?

Bastien Kerspern : Pour le cycle Art, Design et Intelligence artificielle de cette année, nous avons décidé de travailler un peu différemment de notre précédente collaboration avec Stéreolux, avec la volonté de produire de la réflexion plutôt que de produire un objet, du produit ou du service. Le but étant d’utiliser le design pour questionner les enjeux de l’arrivée des I.A. dans nos vies, en dépassant les points de Godwin que sont les fictions à la Terminator ou Her qui sont souvent évoqués. Nous voulions initier une réflexion avec différents publics, experts ou simples passionnés, à propos de nos attentes en matière d’I.A. Il y a donc eu des échanges avec Martin Lambert, le directeur du Labo de Stereolux, qui est intéressé par ces démarches du design qui se veulent prospectives et critiques, et nous avons abouti à la conclusion qu’il serait intéressant de proposer quelque chose qui ne soit pas un workshop d’une journée que l’on oublie facilement, mais plutôt quelque chose qui s’inscrive dans le cadre, plus long, de ce cycle Art, Design et Intelligence artificielle. Le but étant de croiser de la parole d’experts et de la parole publique afin de produire des scénarios qui interrogent les futurs possibles de l’I.A. au-delà des simples questions de relation au design et de relation à la création numérique. Il s’agissait plutôt d’observer la relation à la société en général. Nous souhaitons aussi confronter ces visions aux acteurs qui travaillent avec les I.A. en leur proposant ces scénarios et en leur demandant leurs avis sur la façon dont le public perçoit l’I.A.
 

Digitalarti : Quels ont été les thèmes retenus pour travailler et réfléchir avec les participants sur ce projet ?

Bastien Kerspern : Après nos rencontres avec les experts, nous avons traduit ce contenu en trois thématiques sur douze à l’origine. Il s’agissait de l’I.A. trop humaine, l’I.A. et les émotions/l’empathie et l’I.A. et nouvelle mythologie. On doit envisager cela comme les fondements de base, les briques, sur lesquelles s’appuyer pour construire nos scénarios avec les participants. Ces thèmes n’étant pas exhaustifs bien évidemment, au vu de l’importance du domaine de réflexion.

utop/dystop(IA)
ATELIER "UTOP/DYSTOP (IA)"  


Digitalarti : Est-ce que tout cela donnera lieu à une publication du studio Design Friction autour de ce projet mené avec Stereolux ?

Bastien Kerspern : Oui. Avec Stereolux nous avons l’idée en effet de proposer un document qui représente la somme de travail et de réflexions qui ont été menés sur ce projet. Quelque chose qui compile aussi bien les éléments qui ont été extraits de nos interviews avec les experts, que nos recherches documentaires et les idées qui nous ont intéressés ou questionnés. Nous souhaitions aussi inclure les scénarios qui sont sortis de l’atelier que nous venons de réaliser. Les éléments qui résulteront du second temps d’atelier qui aura lieu en décembre (le 13/12, NDR) seront également inclus dans ce document, ainsi que les réactions des professionnels et des experts aux visions formulées par le groupe de travail. Peut-être inclurons-nous également des préconisations à destination des personnes qui travaillent dans le champ de l’I.A. et qui fourniraient une sorte de map des espoirs et des craintes du public en la matière.
 

Digitalarti : Tu nous as parlé de « prospective design », de « design fiction », allons nous voir apparaître un « I.A. design » ?

Bastien Kerspern : C’est justement une question qui était transversale à l’atelier ! C'est-à-dire « à quel point se trompe-t-on quand on fait de l’anthropomorphisme avec les machines ou les programmes, lorsqu’on projette nos perceptions humaines et notre mode de réflexion sur des outils ? » Etant donné que les I.A., les systèmes apprenants, ne fonctionnent pas du tout comme nous, la bonne question serait plutôt « qu’est-ce que serait le design pour un I.A. ? » en fait.


Propos recueillis par Maxence Grugier

© Ingrid Rigoussen - Stereolux 2017

Prochain rendez-vous Design Friction le 13/12 avec le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux



Digitalarti Media est heureux de compter parmi les partenaires du cycle Art, Design et Intelligence artificielle de Stereolux Nantes.


 

 

En relation

Design Friction : Les fictions du design autour de l’intelligence artificielle

  Depuis le mois d’octobre et jusqu’en décembre 2

Machines hantées à l'Impakt Festival 2017

Imaginez-vous vivre dans l'internet des objets. Vous caressez un chat fl

DISNOVATION.ORG : les contre-récits de l’innovation à Stereolux

La présentation de l’exposition du collectif DISNOVATION.ORG du

Entretien: Liam Young - "La VR n’a rien de radicalement nouveau"

Architecte spéculatif renommé Liam Young a honoré le fe