Crak Festival: Le minimalisme se la joue aussi en mode numérique

Tomoko Sauvage Crack Festival

Rendez-vous dédié aux musiques inclassables et improvisées, le Crak Festival a ouvert une fois encore la porte dans son édition 2017 à une création numérique choisie car empruntant les lignes minimalistes qui font le sel de la manifestation et des créateurs indisciplinaires qu’elle met en avant. Un bel exemple d’hybridation privilégiant le technologique subliminal (et sublimée) à la démonstration de force.  

En plongeant ses capteurs et autres hydrophones – des microphones sous-marins  – dans ses récipients remplis d’eau, la franco-japonaise Tomoko Sauvage ne se contente pas de proposer une performance audiovisuelle atypique, aux lisières d’une cérémonie rituelle électroacoustique toute en résonance calfeutrée. Elle dresse aussi  les contours d’une nouvelle instrumentation hybride, celle de ses Waterbowls (vidéo), sorte de synthétiseurs liquides puisant leurs modularités dans les bulles sonores créées par les vaguelettes provoquées par ses mouvements de main, et leurs timbres dans l’éclat épars des gouttelettes filtrant des gobelets plantés au-dessus des récipients et venant en pianoter la surface aquatique dans leur chute. Toute une gamme d’interaction délicate donc, qui symbolise particulièrement bien la recherche minimaliste tous azimuts qui caractérise la ligne plus diffuse qu’il n’y paraît de l’édition 2017 du Crak Festival.

Un brassage sonique large

Etabli depuis 2012 dans les murs insolites de l’Eglise Saint Merry de Paris – paroisse-hôte également du fameux festival Sonic protest –, grâce au travail de bénédictins de l’association Babbel qui le chapeaute depuis son origine, le Crak Festival s’est donné pour mission de donner de multiples aperçus de la création musicale actuelle essaimant dans le sillage d’un courant musical minimaliste incarné à la base par des compositeurs comme Terry Riley ou Philip Glass. Un propos volontiers exploratoire donc, mais qui cette année encore s’ouvre prioritairement à l’expression sonore improvisée post-jazz/musiques nouvelles (l’accordéoniste Claire Bergerault, le fameux duo John Tilbury / Eddie Prévost de l’historique entité AMM), à la musique contemporaine orchestrale déviante (Jon Gibson’s Ensemble, ONCEIM) ou à l’électroacoustique bidouillée et manipulatoire (Tomoko Sauvage, les jeux de souffleries buccales de la Suédoise Hanna Hartman).


AMM: Eddie Prévost / John Tilbury

Pourtant, dans ce grand charivari sonore venant bousculer sur ses bases le calme liturgique de Saint Merry, les nouveaux dispositifs électroniques numériques et autres propositions live AV aux dimensions plus technologiquement audiovisuelles ne sont pas oubliés. Ils participent aussi à leur manière à cette grande réflexion d’ensemble sur l’expression minimaliste qui constitue le cœur de chauffe de la manifestation. Dans une ligne opportunément transversale, réunissant percussions acoustiques et traitement digital en temps réel, la prestation réunissant la batteur australien Will Guthrie et le musicien electronica anglais Mark Fell (membre du célèbre duo glitch/IDM de Sheffield SND) met ainsi une première fois l’eau à la bouche.

Guthrie Crack Festival
Begerault, Fell, Guthrie. photo: Magouka

Après avoir laissé à Guthrie le soin d’occuper acoustiquement l’espace propice aux réverbérations de Saint Merry par différents motifs percussifs (et l’utilisation privilégiée du tambour large et du gong), Fell entre progressivement dans le jeu en tissant boucles et effets delay sur les textures rondes du batteur : une aubaine pour un jeu de faux-semblant digital et de syncopes séquencées qui viennent petit à petit faire bugger les sens auditifs tout en se superposant aux vibrations naturelles des peaux et résonances métalliques.

Cyclic Remains, la nouvelle lanterne magique de Pierce Warnecke

Plus encore, c’est la performance totalement live AV Cyclic Remains de l’artiste numérique américain Pierce Warnecke qui vient incarner le mieux en clôture du festival cette porte ouverte par le Crak Festival sur le volet le plus expérimental du champ numérique. Faisant suite à ses derniers travaux d’installations personnelles (Path Ends, Interpretive Panpsychism…) ou à ses collaborations performatives avec d’autres artistes/musiciens issus des scènes électroniques/numériques comme Matthew Biederman ou Frank Bretschneider (SINN+FORM), Cyclic Remains recycle les principes de lanterne magique et de travail sur des objets de récupération mis en rotation puis filmés en 3D les plus récents de Warnecke. Là-aussi, la pièce joue d’un audacieux principe de superposition, mais ici adapté à un plan plus strictement audiovisuel.


Cyclic Remains from Pierce Warnecke 

Pour cette nouvelle performance, Warnecke a conçu un dispositif triple-écran venant mélanger différents plans de ses captations filmiques d’objets – principalement des plaques de métal usagées ou tordues dans des formes d’origamis curieuses –, répartis en fonction de leur aspect plus ou moins détériorés. En ajoutant en temps réel des effets de granulation supplémentaires et une masse sonore électro-industrielle grésillante et hachée, Warnecke procède au télescopage intensif de ces différents plans-objets, rapprochant sa performance d’une sorte de mash-up turbulent, gavé d’émulsions chromatiques et de brisures filaires, empruntant autant aux jeux de calculs audiovisuels d’un Herman Kolgen qu’à l’esthétique bio-art détournée d’un Eduardo Kac (les jeux d’évolution/dégradation des objets semblant parfois muter sous les effets d’une véritable toxicité parasitaire). Un étonnant final technologique pour saluer un festival salutairement militant dans le décloisonnement des genres. 

Laurent Catala

Photo titre: Tomoko Sauvage, credits: Magouka

 

Crak Festival
du 21 au 23 septembre 2017
Eglise Saint Merry, Paris
www.crakfestival.com

Article lié:

Rencontre avec Pierce Warnecke

Pierce Warnecke

Artiste sonore et musicien, Pierce Warnecke conçoit des installations et se produit live lors de performances audio-visuelles. Basé pour l'essentiel à Berlin, Pierce Warnecke est également à l'origine du festival expérimental Emitter Micro qui se tient tous les 2 ans.Nous l'avions rencontré à l'occasion du festival Elektra 2015 auquel il partageait l'affiche aux côtés de Franck Bretschneider et Matthew Biederman pour deux performances distinctes. 

A écouter également: La playlist de Pierce Warnecke, proposé avant sa performance au Festival CRAK par Seek Sick Sound

 
 

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