Charles Sandison: Amour, Homme et Ordinateur

 Charles Sandison Chapelle des Pénitents Noirs d'Aubagne
 

Pièce immersive créée spécialement pour l’ancienne chapelle des pénitents Noirs à Aubagne, The Nature of Love exprime autant le rapport émotionnel de l’artiste Charles Sandison avec les ordinateurs qu’elle dresse les contours d’une nouvelle forme d’intelligence artificielle, incubée, générative … et porteuse d’amour ?

« Aujourd’hui, nous parlons beaucoup des défis et des opportunités de la technologie. Mais qu’en est-il de l’amour ? Le sens de "l’amour" est sans aucun doute redéfini à l’ère de la révolution de l’information. Pourriez-vous tomber amoureux d’une intelligence artificielle ? Un ordinateur pourrait-il savoir ce que vous ressentez ? Vous connaître si bien qu’il pourrait  correspondre parfaitement à votre âme sœur ? Les ordinateurs peuvent-ils comprendre les émotions ? »

A écouter les questionnements de Charles Sandison, on devine toute la nature éminemment sensible qui relie l’artiste écossais à la matière numérique. Chez cet homme à la tranquillité avenante – héritée sans doute du quotidien de sa petite ville d’adoption finlandaise de Tampere –, ce rapport a pris la forme d’une sorte de liaison intime, d’implémentation à la fois technologique et personnelle, qui a vu ses premières inspirations – la peinture, la photographie – trouver dans le média digital une expressivité poétique et naturelle implicite, prenant aujourd’hui une dimension supplémentaire dans le contexte si porteur de l’intelligence artificielle.

Présentée jusque début septembre dans le cadre dépouillé de l’ancienne chapelle accueillant le centre d’art Les pénitents Noirs d’Aubagne  – un lieu peu habitué jusque là à des installations numériques – sa pièce/création The Nature of Love symbolise en effet sa vision assez singulière de ce type d’entité.

Un incubateur d’amour numérique

Dans une formulation visuelle générative, rappelant par sa douce densité et son flux de signes et de mots projetés sa pièce The River,  qui habillait en 2011 la rampe intérieure menant au plateau des collections du Musée du Quai Branly, The Nature of Love se révèle un étrange exercice contemplatif offert par l’artiste au public au nom de son amour pour le code informatique. « Pour cette création, je me suis autant immergé dans ce lieu et son histoire que dans ma propre perception de la matière numérique », explique Charles Sandison. « Mon idée était de créer une entité vivante, en perpétuelle évolution, et qui habiterait pendant six mois l’espace entier de la chapelle, le sol, les murs, le plafond. Mais j’ai voulu aussi pouvoir y induire une notion de partage avec les spectateurs. Une sorte de perception visuelle intuitive, d’imaginaire, car il s’agit là d’une zone de transmission, d’un véritable incubateur d’amour numérique, et que c’est mon rôle d’artiste que de faciliter sa réception.»

De fait, The Nature of Love se développe comme une véritable entité organique, où la réalité de la chapelle s’enchevêtrerait sans cesse à la virtualité des éléments visuels projetés. Ceux-ci prennent la forme de signes pixellisés, de filaments mouvants, de chapelets de mots apparaissant et disparaissant dans des vibrations presque confuses (« Love », « Hate », « Anger », « Help »), tels les torsades d’une ADN virale, celle sans doute de la relation émotionnelle de Charles Sandison avec les ordinateurs.

Une approche insolite de la notion d’intelligence artificielle

Mais pas seulement. Car par ce biais, c’est aussi sa propre approche de la notion d’intelligence artificielle qui s’exprime. Plutôt qu'une entité "humanisée" dans son dialogue avec l’homme, comme dans le film Her de Spike Jonze ou la pièce théâtrale Soft Love de Frédéric Deslias ( voir #Soft Love : Le désir à l’épreuve du futur), il la conçoit comme une matrice en gestation, un processus où l’ordinateur reproduirait un cycle vital à partir de micro-organismes, simples au départ, puis de plus en plus complexes.

« La vie sur Terre a également commencé à partir de simples micro-organismes », poursuit-il. « Grâce au processus d’évolution, ils ont abouti à toutes les créatures complexes qui existent maintenant, y compris nous les humains. Et une autre conséquence de cette évolution a été le concept humain appelé "amour". Expérimentalement, à partir d’un ordinateur et d’algorithmes génétiques simples, il est donc également possible d’obtenir des résultats plus complexes que les éléments de départ. C’est comme un processus holistique qui pourrait nous aider à comprendre d‘où vient l’amour et ce que cela signifie. »

En s’offrant au regard consentant et fusionnel du spectateur, The Nature of Love s’appréhende donc comme un programme à la fois informatique et empathique. Il contourne les obstacles binaires du code pour trouver de multiples résonances sensitives à travers le ballet immersif des vidéos projecteurs qui repeignent constamment son décor changeant et y  instaurent un dialogue vif entre l’architecture du lieu et les superpositions graphiques qui en reprennent la blancheur épurée. Un ballet moléculaire en quelque sorte, où les corps des spectateurs et les algorithmes de l’ordinateur se rejoindraient pour que nous puissions peut-être mieux prendre conscience « de la façon dont la technologie affecte nos comportements et nos émotions ».

Laurent Catala
 


 

The Nature Of Love, centre d’art Les Pénitents Noirs, Aubagne, Jusqu’au 1er septembre 2018

 

Centre d’art Les Pénitents Noirs
Les Aires St Michel
13400 Aubagne

Tél : 04 42 18 17 26
Du mardi au samedi, de 10h à 12h et de 14h à 18h.

 

Charles Sandison

 

 

 

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