BIAN / ELEKTRA 2018 : L’humanité sous le regard des machines (et vice-versa)

ELEKTRA 2018

Humains augmentés, avatars, robots humanoïdes, cyborgs, intelligence artificielle, mutants cyberpunks, nombreuses sont les incarnations contemporaines (ou futuristes), imaginaires (ou en passe de devenir réelles), d’une humanité en voie de mécanisation accélérée. Tour à tour préoccupés et inspirés par la place de la technologie dans notre vie, les artistes commentent ou interrogent la place de l’humain - et de l’organique en général – dans un monde de machines. Avec le temps pourtant, ces machines ontologiques sont devenues nos enfants. Dans un double rapport de soumission et d’asservissement, elles ont fini par nous ressembler autant que nous leur ressemblons, et dictent la façon dont nous nous envisageons en tant qu’espèce. 

 

Des questions qui hantent cette 4ième Biennale des Arts Numériques et 19ième édition du festival ELEKTRA, qui se tiennent du 29 juin au 05 Août 2018 à Montréal.

 « Art contemporain » ou « Arts numériques » ? Quelle que soit la dénomination choisie pour parler de l’activité des artistes à l'ère d'une humanité massivement connectée (Arts contemporains numériques ?), il est indéniable que le principal point commun réunissant ces domaines de la création est leur capacité à porter un regard critique, à décrire ou à questionner judicieusement leur époque avec les outils de leur temps. Qu'il s'agisse de nos angoisses ou de nos enthousiasmes, des enjeux religieux, politiques et sociétaux actuels, l'art en général, et les arts dits « numériques » en particulier, se comprennent comme contemporains dans leur façon de s’inscrire comme un commentaire sur l’appréhension du monde tel que nous le vivons, de façon même parfois trivial, au quotidien, comme dans ses interrogations les plus nobles, philosophiques ou métaphysiques. Or, s'il est un domaine où l'accès généralisé à la technologie a eu un impact extrême, c'est bien dans notre rapport au corps : au corps de l'autre, et au nôtre, dans son intériorité, son intimité, comme dans son reflet (selfie), sa réplication (univers virtuels), et sa diffusion publique (réseaux sociaux) dans le monde numérique que nous avons bâti. Ce monde de flux, ce monde liquide, envahissant parfois, magique aussi, aussi inquiétant qu’enthousiasmant par sa capacité à déborder, s’infiltrer et s’imposer quotidiennement.

Light Society ELEKTRA
Light Society – Whispers (Photo DR / Arsenal Art Contemporain)

Mécanique artistique

Ce corps, en passe de muter au contact des technologies, peut-être déjà mutant, ce corps médium et ce corps média, c’est tout le thème de cette 19ième édition d’ELEKTRA et de sa Biennale (BIAN, « Biennale internationale d’arts numériques », 4ième  du nom) dont la supervision artistique est placée cette année entre les mains de l’Allemagne, invitée d’honneur. Commissaire, artiste et directeur du ZKM - Centre d’art et de technologie des médias à Karlsruhe (DE), Peter Weibel eu en effet l’honneur de présider à la sélection des œuvres et artistes présentés pour cet évènement, en collaboration avec Alain Thibault, directeur artistique d’ELEKTRA. Une biennale et un festival dont le temps fort s’incarne dans la clôture du cycle AUTOMATA entamé il y a quatre ans et intitulé cette année « Chante le corps électrique ». Un choix pertinent tant l’illustration des rapports homme-machine est un incontournable des arts dits « numériques » quasiment depuis le début, comme nous l’expliquions plus haut. De cette belle mécanique artistique présentée à ELEKTRA / BIAN, nous retiendrons donc quelques exemples représentatifs parmi les plus édifiants, illustrations récentes de ce « corps électrique » initialement « chanté » par Walt Whitman, et repris par les adeptes des arts extrêmes, du body-art et du corps augmenté (Stelarc, Marcel Li Antunez Roca, Orlan, etc.)

Walt Whitman
photo Walt Whitman / Stelarc

L’ère du soi

Parmi les épiphénomènes qui caractérisent l’époque, difficile d’ignorer la place que prend le « je », le « moi » et le « soi » aujourd’hui. Un constat qui n’est pas échappé à Simon Laroche et Etienne Grenier du  Projet EVA (QC-CA). Continuellement sur la brèche quand il s’agit de stigmatiser une ère en manque de tout (manque de culture, manque d’autonomie, manque de temps, manque d’esprit critique), le duo s’amuse de manière narquoise en invitant le public à expérimenter L'objet de l'Internet. Une installation intégrant un cycle plus large nommé La Fin du Web et présentée comme un mausolée panoptique dans lequel le « visiteur » est à la fois le cobaye volontaire de l’expérience et une partie de l’œuvre elle-même. « En devenant les sujets d’une fiction dystopique post-humaine où, sur les réseaux sociaux, ne demeureraient que les traces de quelques « égoportraits » encore artificiellement animés », les visiteurs incarnent une critique de la culture du « soi » et du « moi » qui symbolise « la fin du web » aujourd'hui pour le Projet EVA. Brillant !


Objet_Internet from Projet EVA 

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L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique

L’automatisation, dénoncée comme aliénante et dénaturante dés la fin du XVIII siècle durant la première révolution industrielle, et réinterrogée dans le cadre de la production artistique en 1936 par le philosophe, historien de l'art, critique littéraire, et critique d'art Walter Benjamin, est également la cible d’artistes contemporains aussi cultivés que drôles. C’est le cas d’Adam Basanta (BC/QC-CA) avec All We'd Ever Need Is One Another, une installation autonome qui est également « un véritable studio de production artistique fonctionnant en continu, indépendamment de l’intervention humaine » grâce à la diligence de deux scanners, d’une série d’algorithmes allant piocher dans les bases de données des fonds des grands musées internationaux et de la complicité du public et du marché de l’art prêt à tout accepter. Un point de vue hilarant à la fois (auto)critique et constructif sur l’automatisation et le futur de l'art. Autre exemple de cette autonomie proclamée des machines en matière de création artistique, la réalisation à la fois aérienne et mécaniste de Teamvoid & Youngkak Cho (KR), Over The Air, qui évoque tour à tour l’anthropocène et la fin de l’art, où deux robots Kuka créent une fine cartographie en apesanteur illustrant graphiquement la qualité de l’air dans le monde grâce à un subtil calcul de ses données mondiales. Une façon ironique et poétique de soulever le voile sur les relations entretenues par la production industrielle (les robots) et la pollution de notre environnement.
 


All We'd Ever Need Is One Another from Adam Basanta

Le corps colonisé

Les technologies contemporaines ne sont pas seulement omniprésentes, elles sont aussi invasives. Certains artistes réussissent à tirer le meilleur parti créatif de cet état de fait en offrant leurs corps en pâture à des machines en manque de chair, de fantaisie (et d’âmes). C’est le cas du Français NSDOS avec Tattoo Hacking présentée en ouverture de la Biennale le 29 juin à Arsenal Art Contemporain. Pour cette performance live qui rend à la fois hommage à l’histoire du tatouage et à celle des musiques électroniques, NSDOS détourne (littéralement « hack ») la pratique du tatoueur, le geste originel, et la technologie en relation avec son rapport au corps, dans une expérience frontale et brute où la musique trépidante et primitive, sorte de techno rugueuse des origines, s'empare du performer et s’inscrit, réellement physiquement, sur son corps offert. Dans un autre genre, mais tout aussi invasif, Uncan Vlley (Uncanny Valley) le show d’un autre français, Freeka Tet, qui proposait d’assister à la colonisation progressive d’une personnalité numérique par une autre, sorte de double monstrueux de l’artiste victime du pillage audio et vidéo, projeté en live derrière lui dans un ballet convulsif et trépidant faisant référence à l’inquiétante étrangeté de Freud et à la Vallée de l’étrange du roboticien japonais Masahiro Mori.


NSDOS

Organismes non-identifiés

Présentés sous le nom de Cod.Act, les Suisses André et Michel Décosterd associent leurs compétences dans une performance sonore des plus étranges nommée πTon. Croisement entre un monstrueux Myriapode (mille-pattes) et la reproduction 3D d’un colon géant, la créature créée par le duo, le premier musicien, compositeur et plasticien du son et le second architecte et plasticien, s’inscrit dans la longue généalogie des rejetons malheureux d’une expérience de robotique hasardeuse et d’organismes génétiquement modifiés par des forces que seule la physique de l’atome pourrait expliquer. Réagissant brusquement à la présence de ses « maitres » (quatre gardiens brandissant des totems – en vérité, des capteurs), le long boyau de caoutchouc émet des hululements de douleur et produit des mouvements spastiques digne de l’entité la plus primitive. En associant les mouvements animaux de ses anneaux et l’expression sonore sous sa forme la plus brute, l’ensemble rappelle étrangement, à sa manière viscérale, la phénoménologie des propriétés physiques et organiques propre à la nature.


PTon Cod.Act : pTon

Etat de l’art, et d’un monde, électro-organique

Qu’il s’agisse d’étudier l’impact de l’évolution technologique sur la création artistique et sur nos sociétés en général, de documenter les résultats (positifs ou non) des années de mécanisation sur notre psychologie et notre approche de l’autre (et de nous-mêmes), ou encore d’observer les conséquences de l’activité humaine sur notre environnement, on peut dire de cette 4ième Biennale et du festival ELEKTRA qu’ils ont plutôt bien rempli leur contrat. Car si le but d’un évènement culturel est de donner à voir le monde tel qu’il est, mais aussi tel qu’il sera, et tel qu’il évolue, en quasi-temps réel, dans sa poésie, sa fantaisie, ou sous un angle critique et philosophique, alors c’est bien à Montréal, durant ces deux temps forts que tout cela se passe. Les arts dits « numériques » ou « médiatiques » sont connectés, et il faut le redire, c’est ce qui fait leur force. Etre attentif à leur évolution, c’est expérimenter un « être au monde », tout simplement. Et vous aurez encore l’occasion d’éprouver ces sensations jusqu’au 05 août 2018 à Montréal, Québec.

Maxence Grugier

Digitalarti Media est heureux de compter parmi les partenaires du festival ELEKTA et de BIAN 2018

 

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