Au Havre, le festival Exhibit trouve sa place dans le paysage

Festival EXHIBIT

Articulé autour de l’exposition centrale Paysage-Fiction et du site insolite du Tetris, le festival EXHIBIT ! témoigne d’un paysage numérique havrais en plein développement et particulièrement propice aux nouvelles mutations artistiques, mais aussi sociales, qu’il véhicule. Rencontre avec Franck Testaert, directeur artistique du Tetris et Charles Carcopino, commissaire de l’exposition.

À l’été 2017, le Tetris du Havre accueillait dans son enceinte du Fort de Tourneville, une ancienne caserne militaire transformée en lieu de création/diffusion artistique, l’exposition Smart Factory. Un premier pas identifiable vers le numérique concocté dans le cadre des 500 ans de la ville. « Sincèrement, je pensais que Smart Factory  - même si on a mis les bouchées doubles - ne ferait venir qu'une trentaine de personnes par jour. Notre bâtiment est surtout identifié musique, comme un lieu de spectacle vivant. Mais, nous avons reçu 30 000 visiteurs en 3 mois ! », explique Franck Testaert, directeur artistique du lieu. « J'ai eu l'impression que les visiteurs venaient chercher du plaisir évidemment, de la distraction, mais aussi des réponses : Quelle société pour demain ? Quid de la robotisation, des algorithmes ? Bref, toute la batterie de questions que pose la culture numérique. » 

Les moyens étant encore mis cet été au niveau de la région Normandie et de la ville avec la suite de la manifestation Un Été au Havre, c’est en proposant un véritable format festivalier que le nouvel évènement EXHIBIT ! poursuit l’aventure. « Nous avons étoffé la proposition d’exposition de 2017 en véritable temps fort, en l'enrichissant d'autres événementsdes conférences, un fabLab, une boutique éphémère et des installations hors-les-murs autour des cultures numériques », poursuit Franck Testaert. « Mais nous ne l'abordons pas comme un moment unique dans l'année, plutôt comme un catalyseur permettant de développer des projets permanents.  Nous avons ainsi impulsé avec la structure caennaise Station Mir (Festival Interstice) une plate-forme de réflexion sur la création numérique à l'échelle de la Normandie. Et nous participons à une plateforme nationale plus informelle regroupant par exemple Ososphère-Strasbourg, Le Zinc-Marseille, Seconde Nature-Aix, Bliida-Metz, Stéréolux-Nantes, l’Espace Gantner de Belfort, etc. À notre échelle, l’idée est vraiment d'investir plus largement la ville du Havre à l'avenir. Pour le moment, seule l'œuvre numérique de Félicie d'Estienne d'Orves installée en 2017 sur les célèbres cheminées EDF du Havre, est visible toute l'année. Là EXHIBIT ! occupera tout le bâtiment Tetris, comme l'année dernière, mais aussi ses extérieurs au milieu de la friche de l’ancienne caserne. »
 

Tetris le Havre

Paysage-Fiction en mode ambivalence

Pierre angulaire d’EXHIBIT !, l’exposition Paysage-Fiction qui occupera le cœur de la matrice au Tetris ne pouvait échapper à cette immersion locale très prégnante. « Le Havre est une ville qui a une identité très forte, que ce soit par son port industriel et l’architecture d’Auguste Perret », résume Charles Carcopino, son commissaire.  « Et la région normande est réputée pour ses ciels tourmentés et changeants. C’est le pays des impressionnistes ! ». Des arguments d’ancrage presque filiaux - et rassurants - qui cachent cependant une esquisse d’un paysage en péril aujourd’hui. « Le paysage jalonne l’histoire de l’Art de ses représentations », détaille Charles Carcopino. « Il a d’abord été sujet d’arrière plan, puis genre pictural autonome au 16e siècle, puis dominant à partir du 19e siècle. Son évolution suit aussi celle des techniques utilisées pour le composer sur toiles, gravures, pellicules. Le contextualiser à notre époque accélérée (au sens de Paul Virilio) et post-digitale est porteur d'ambivalence car le paysage n’a jamais été aussi directement menacé par l’anthropocène et transfiguré par la technologie. »

L’ambivalence paysagère est en effet de mise dans le choix des artistes et des œuvres proposés, plutôt complémentaire. On y retrouve les paysages écologiques très dystopiques du Absynth du collectif Hehe, d’autres télescopant en mode réalité virtuelle les univers de la BD et du cinéma (Screencatcher de Justine Emard), de la science-fiction (Dune de  Claire Isorni), ou immergeant le spectateur dans des compositions vidéos en format plan séquence (le Documentaria Nostalgia de Yeondoo Jong), en mode installation (La Fenêtre de Laurent Pernot), jouant du rapport à la lumière et à la couleur bleue (Outretemps d’Atsunobu Kohira), ou se décomposant en formes plastiques (les mobiles d’images sous plexiglas des Ambassadeurs de David de Tscharner).

Yeondoo Jung Documentaria Nostalgia
Yeondoo Jung, Documentaria Nostalgia, 2007 ©DR

« L’exposition présente un parcours d’installations qui sont autant de récits laissant une place importante à l'interprétation et à l’imaginaire du visiteur », explique Charles Carcopino. « L’idée n’est pas de figer un sens ni d’être donneur de leçons ! Notre époque est avant tout visuelle et saturée d’images. On assiste à une surenchère permanente sur les réseaux sociaux. C’est l’idée que l’on retrouve en fond dans les pièces de David de Tscharner. Il compose un univers organique et végétal à partir de photos extirpées de réseaux sociaux comme Instagram. Les compositions d’images sont organisées dans l’espace en volumes tout en conservant leur format plat comme dans un logiciel de composition 3D.  Screencatcher met elle le paysage en abîme. Le visiteur fait réapparaître des panoramas projetés dans des Drive-In-Theatres qui sont eux-mêmes des éléments du paysage. Le mélange des formes graphiques, vidéos et réalité augmentée, est aussi une réflexion sur l’évolution des techniques, des outils de production et de diffusion : une nouvelle technologie permettant de faire renaître une pratique moribonde. »


SCREENCATCHER from Justine Emard

En hommage sans doute là aux paysages impressionnistes, plusieurs œuvres s’attellent à explorer leurs éternelles antiennes du mouvement, de la couleur et de la lumière, en passant par les nouveaux filtres technologiques. Outre les exercices de compression vidéo de Jacques Perconte, Atsunobu Kohira utilise dans OutreTemps le pigment bleu fétiche de Vermeer pour peindre l’océan et le ciel en extrayant la lumière par un procédé de captation en direct utilisé pour les murs d’écrans de concerts.

« Il y a pas mal de pièces évocatrices », convient Charles Carcopino. « Plusieurs évoquent les productions d’images-paysages en studio. Dans Documentaria Nostalgia, Jung Yeondoo propose la contemplation d’un décor artificiel en construction devant une caméra fixe. C’est le cadrage et le réalisme des décors qui donnent l’illusion. C’est une technique de cyclorama qui est maintenant systématiquement remplacée par des décors en images de synthèse ajoutés aux tournages sur fond bleu. L'installation Loop Forest de Gabriel Lester détourne également un des procédés cinématographiques les plus utilisés pendant près d’un siècle pour créer les décors au cinéma. Et le Dune de Claire Isorni reproduit des comportements vivants par le biais d'algorithmes dans un «diorama - aquarium» d’apparence vide. Le cinéma, et plus particulièrement la science fiction, sont très présents dans l’exposition. On s’en aperçoit, encore sous forme d’hommage dans le Buzz Aldrin Syndrom de Quentin Euverte et Florimond Dupont, où des paysages de science fiction sont créés grâce à de la musique de films du genre par un procédé d’électrolyses. C’est une idée de laboratoire de création abstrait que l’on retrouve aussi dans la sélection de films de Perry Hall. Les couleurs en mouvements y composent de nouvelles formes en permanence. »


Jung Yeondoo - Documentary Nostalgia from Le Studio MAC Créteil 

Le nouvel onirisme art-science du paysage

Cette idée de laboratoire créatif résume bien le fil conducteur de l’exposition, et sa ligne ambivalente, à la fois organique, onirique mais aussi technologique. Si certaines pièces, comme la création Exurgence de Fabien Léaustic, qui fait à nouveau la part belle à la matière brute terreuse de son Carlatide en suggérant l’écoulement d’un liquide épais et noirâtre directement dans les murs de l’exposition, ou le MAP de Bertrand Lamarche, une topographie évanescente créée à partir d’une fumée mouvante formant une multitude de reliefs aussi insaisissables qu’éphémères, s’appuient sur des procédés d’illusion mimant des effets plastiques naturels, d’autres visent en effet davantage à surprendre par le détournement esthétique de la technologie qu’elles proposent.

« La technologie est présente dans l’exposition mais elle n’est jamais le sujet principal », reconnaît Charles carcopino. « Auto_Observatory de Mischa Daams est par exemple une installation qui met en scène un procédé de captation en direct de la lumière, générée par l’image projetée elle-même. Un écran souple y vole dans l’espace grâce à des ventilateurs. Une caméra filme l’écran et les images sont rediffusées en direct à l’endroit précis où elles sont filmées. Le léger décalage entre le moment de la captation et sa restitution crée un larsen vidéo qui permet au système de s’autoalimenter et de moduler le paysage abstrait qui se forme de cette manière. »

Auto Observatory
Auto Observatory - installation overview from Mischa Daams  ©DR.jpg

Il faut dire qu’à une époque où le paysage procède des nouveaux rapports art-science, où il doit se nourrir de nouveaux outils comme Google Earth pour trouver de nouvelles représentations, jeter des ponts entre le monde réel et le monde virtuel reste un enjeu majeur pour les artistes numériques.  Une réflexion qui anime sans doute les interfaces sculpturales cinétiques créées par Naïmé Perrette pour matérialiser dans ses pièces Exploded Views et Devouring Cartography des images de notre monde qui n’existaient pourtant jusque-là que virtuellementMais cette vision macroscopique du paysage ne doit pas faire oublier le rapport tout aussi essentiel au paysage qui nous entoure, au paysage de proximité. Un principe de circuit court et d’occupation de l’espace public local qui explique également pourquoi la partie extérieure du Tetris sera mise cette année à contribution. Deux pièces y seront créées : Le Terralogue d’Atsunobu Kohira, qui propose une expérience insolite en invitant le spectateur à venir crier dans un puits avant que la Terre ne lui réponde par un profond tremblement – rappelant ainsi la conséquence de nos actes sur l’environnement ; et une nouvelle pièce nocturne pour la façade extérieure du Tetris et son architecture de containers signée Olivier Ratsi. 

Le numérique au Havre : un paysage encore à construire

Avec ses récents lieux culturels actifs dans la transdisciplinarité artistique comme le Volcan et le Tetris (depuis 2013), son attraction sur certains artistes (comme les membres du duo Hehe qui s’y sont installés et enseignent à l’école d’art), Le Havre ne pourrait-il pas devenir un nouveau bastion des arts numériques en France ? Franck Testaert préfère rester prudent. « Très franchement, au Havre, l'effervescence culturelle existe, mais pas trop sur le numérique pour l'instant », avoue-t-il. « Il y a peu de lieux de diffusion, peu de lieux ressources, peu de lieux d'expo à proprement parler, même si une école du numérique ouvrira en septembre 2018 et si une cité numérique, rassemblant divers acteurs du milieu, a été impulsée par la communauté d'agglomération avec une ouverture prévue en 2019. Des structures comme Piednu, la Cantine Numérique ou Alvéole 0 sont cependant très actifs. Et il y a des personnes très qualifiées en culture numérique, comme Jean-Noël Lafargue, un codeur qui enseigne à l'école d’art du Havre. Mais la tendance générale n'est pas sur ce média au Havre, ce qui incite sans doute notre volonté d'y aller ! Je ressens qu’il y a dans cette ville une affinité naturelle pour cette spécificité créative. C’est dans son rapport aux industries, au port et à son développement. Une ville complètement reconstruite après guerre est nécessairement sensible à la modernité, aux nouveaux outils, en veille. Elle se pense toujours en évolution. »

En ce sens, les missions du Tetris risquent de continuer de jouer les têtes de pont du numérique dans la ville du Havre. « C’est vrai que La culture numérique est entrée par la petite porte dans le projet artistique de notre association mais désormais les choses se mettent en place », confirme Franck Testaert en soulignant sa propre appétence personnelle pour les technologies DIY, liant underground et "bidouillage", mais aussi sa fascination pour toutes les portes qu'ouvrent les technologies numériques dans la création artistique. Une logique participative  qui explique l’intégration d’un nouveau fabLab dans le projet du lieu (et du festival EXHIBIT !) et qui éclaire aussi sur les notions de solidarité qui l’ont guidé vers un numérique pensé autrement. « L’idée d’explorer la création numérique est aussi liée à nos valeurs associatives qui nous inscrivent dans le champ de l'Économie sociale et solidaire », précise Franck Testaert. « Quand on parle d'ouverture culturelle, de mixité des publics, de décloisonnement, on pense ici que toute la palette de projets, d'œuvres et de créations qu'offrent les arts numériques sont un formidable moyen de s'ouvrir à un public encore plus large, de réduire la fracture numérique et créer du lien. » Paysage Numérique pour tous ? EXHIBIT ! et le Tetris vous attendent pour en discuter.

Laurent Catala
Photo Titre: Atsunobu Kohira, Outretemps,2013 ©DR

EXHIBIT!, du 23 juin au 2 septembre 2018, Le Havre. www.letetris.fr  /  FB Event

L’exposition Paysage-Fiction sera également présentée à Pau dans le cadre du festival Accè)s( du 11 octobre au 8 décembre 2018. 
 

Entrée Libre de 11h à 18h du samedi 23 juin au dimanche 2 septembre
Ouvert 6 jours/7 (fermé le mardi) – Ouvert le 14 juillet et le 15 aout
Vernissage le samedi 23 juin à 12h30
Visites guidées les dimanches  à 11h : 24 juin – 8 juillet – 22 juillet – 5 août – 19 août – 2 septembre (gratuit – dans la limite des places disponibles)

Digitalarti Media est heureux de compter parmi les partenaires du festival EXHBIT!

Tetris exhibit festival

Interview Charles Carcopino

 

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