Artistes et robots en chasse-croisé au Grand Palais

Artistes et Robots Grand Palais

Du robot ludique à l’androïde en voie d’affranchissement en passant par les formes algorithmiques traçant les nouvelles frontière entre réel et virtuel, l’exposition Artistes & Robots invite au Grand Palais à un parcours artistique et technologique un brin confiné, mais offrant tout de même un aperçu concis et quelques pièces de choix dans cette grande étape en cours qu’incarne l’hybridation croissante de l’homme et de la machine.

«  Les choses n’ont pas besoin d’être vraies, du moment qu’elles en ont l’air », disait l’écrivain visionnaire de science-fiction Isaac Asimov au début des années 50. Aujourd’hui, la place de l’informatique, des machines, et de leur extension robotique à visage humain, induit plus que jamais cette notion de crédibilité formelle reposant la question même du statut de l’homme en tant que démiurge de son propre monde. Le principe d’autonomisation de la machine, si répandu aujourd’hui dans les questions de société, et plus seulement dans le cadre des usines de production, mais aussi à travers les enjeux croissants de la domotique, de l’intelligence artificielle, du virtuel et de l’hybridation de plus en plus évoquée entre l’homme et son environnement cybernétique, n’échappe donc pas au domaine de la création artistique.

L’exposition Artistes & Robots proposée par le Grand Palais donne un aperçu de ce champ futur des possibles tout en le connectant avec une filiation artistique actuelle et passée – celle de précurseurs comme Nam June Paik et surtout Nicolas Schöffer, dont les caprices de fonctionnement de sa sculpture motorisée CYSP 1 (1956, tout de même !) lors de la première journée d’exposition incarne bien ce désir d’émancipation supposée de la machine – et en posant surtout une question essentielle : « Un robot peut-il créer une œuvre d’art ? », comme le formule l’historienne de l’art Laurence Bertrand Dorléac, co-commissaire de la manifestation aux côtés de Jérôme Neutres, directeur de la stratégie et du développement du Grand Palais.

Souvent précurseur en matière de nouvelles évolutions technologiques sociétales, l’art s’avère en effet un excellent témoin pour observer la mutation du robot artistique ludique vers une entité plus incertaine, voire plus inquiétante. Et si l’on aurait sans doute aimé un peu plus d’ambition scénographique dans la présentation d’une telle thématique dans un tel lieu (la Nef aurait été parfaite pour des pièces plus monumentales, et du coup l’exposition se trouve un peu à l’étroit sur les deux étages des galeries nationales Clémenceau), l’articulation de cette mutation annoncée se révèle suffisamment nette pour que le spectateur lambda, mais aussi l’œil averti, puisse y trouver son compte.


Vue de l'exposition Artistes & Robots, Scénographie Sylvie Jodar, Atelier Jodar, Photo: Aldo Paredes

De la machine à créer à l’émancipation de la machine

L’entrée en matière du parcours proposé invite ainsi le public à la découverte de la machine robot sous ses aspects les plus ludiques et démonstratifs, comme si on la soumettait à la manière d’un zoo à l’observation de ses impulsions les plus organiques et spectaculaires. Outre les œuvres pionnières de Nicolas Schöffer, Jean Tinguely (Meta-Matic n°6, 1959) et Nam June Paik (Olympe de Gouges, 1989), c’est donc un véritable bestiaire mécanisé qui se met en branle dans la première partie de l’exposition, par le biais des robots-peintres de surface du Robot Art de Leonel Moura, de leur condisciple tendance-graffiti street art baptisé Senseless Drawing Bot des Japonais So Kanno / Takahiro Yamaguchi, ou des robots-portraitistes plus appliqués du Human Study #2 La Grande Vanité au Corbeau et au Renard de Patrick Tresset. Une chorégraphie amusante que l’attitude plus repliée sur soi, voire franchement farouche, du grappin hydraulique aux pinces grinçantes du Untitled d’Arcangelo Sassolino contribue déjà à rendre plus ambiguë.


SO KANNO / TAKAHIRO YAMAGUCHI Senseless Drawing Bot, 2011 © So Kanno + Takahiro Yamaguchi / photo Yohei Yamakami


Artistes et Robots: coup d'oeil sur "Robot Art" (L. Moura)
 

La machine-robot ne s’apparente désormais plus simplement à un simple jouet, une marionnette soumise à la seule volonté de l’homme. Elle est désormais en voie d’affranchissement et se présente comme un interlocuteur doué de sa propre capacité à exister, à raisonner, voire à créer. Les pièces du deuxième étage démontrent cet état de fait en matérialisant la nature de plus en plus anthropomorphique de la machine.  Si cette approche est encore floutée derrière les figures ambivalentes des Visages En Nuages de Points de Catherine Ikam et Louis Fléri, qui dévoilent au travers de leur matière de particules pixellisées en mouvement des artefacts numériques de faces humanoïdes, ou par le biais presque psychédélique des modélisations de notre propre visage procédant du Learning To See : Learning To Dream de Memo Akten, réalisées à partir de captations par une caméra de surveillance, puis d’une restitution en temps réel héritée des nouveaux modes de calcul de la machine du deep learning, elle révèle aussi des similitudes de plus en plus poussées entre l’humain et sa copie humanoïde. À la fois connecté au public (et donc à l’humain) via internet grâce à des casques audio et vidéo, et à la machine via son bras exosquelette que dirige les spectateurs grâce à une interface tactile, l’artiste Stelarc propose dans la reconfiguration de son installation/performance Re-Wired / Re-Mixed : Event for Dismembered Body une lecture personnelle de cette transition décisionnelle en cours entre l’homme et la machine. De verticale, celle-ci devient désormais davantage horizontale, et la machine entrant en mimétisme avec l’homme, y puise matière à exercer ses propres choix, comme le rappelle la diffusion d’extraits des films Sayonara de Koji Fukada – où le premier rôle est tenu par un authentique androïde – et Sunspring d’Oscar Sharp – fiction entièrement écrite par une intelligence artificielle à partir d’un corpus de dizaine de scénarios de science-fiction des années 80 et 90 récoltés en ligne.


Orlan et Orlanoïde, Strip-tease électronique et verbal, 2017, credit photo: Aldo Paredes

Certes, la grande variété des télescopages esthétiques présentées à ce niveau fait qu’on évolue autant ici dans l’hybridation art/science que dans l’absurdité de processus qui soulignerait presque la posture caricaturale d’une telle situation. Et si la pièce-écran plasma Brain de Pascal Haudressy, et sa visualisation d’un cerveau humain en processus de calcul permanent, adopte une tonalité ouvertement clinique, on ne peut qu’appréhender avec humour les tics d’yeux de la sculpture humanoïde aux allures de Bouddha illuminé de Takashi Murakami (la spiritualité de l’homme serait-elle également menacée d’intrusion robotique ?) et plus encore l’ironie sociale et la réinvention performative du corps surgissant avec un mélange de kitsch et de verve du dialogue entre l’artiste multimédia ORLAN et sa copie en silicone et moteurs ORLANOÏDE, à travers un dispositif de strip-tease électronique et verbal spécialement conçu pour l’occasion.

L’œuvre programmée en mode passeur

Pour assurer la transition entre le robot loufoque et le robot émancipé, l’exposition Artistes & Robots utilise la forme du langage informatique, et donc de l’œuvre programmée, comme passeur à la fois intellectuel et formel vers cette nouvelle condition paradoxalement plus « humaine » de la machine. Symbole de la dématérialisation de l’entité robotique, la nature algorithmique de l’œuvre numérique ouvre la porte à une nuée de restitutions artistiques et plastiques qui, au-delà de leur spécificité, confirme les premiers signes comportementaux de machines qui se suffiraient à elle-même pour exister dans un monde numérique avant tout virtuel. Les premières bases d’une formule irrédentiste donc, qui là aussi s’attelle à suivre les contours créatifs de pionniers des années 70 (Manfred Mohr et ses dessins algorithmiques générés par ordinateur et tracés sur papier de la série P-200-E, les compositions à partir de partition graphiques du Mycenae Alpha de Iannis Xenakis) ou plus contemporains (l’univers immersif de datas audiovisuelles en constante expansion du Data.tron de Ryoji Ikeda).

Dans cette nébuleuse explorant les accointances entre réel et virtuel, la machine garde parfois ses attributs organiques en dépit de ses velléités génératives – comme dans les nouvelles moutures de jardin virtuel interactif de la série Extra-Natural de Miguel Chevalier, par ailleurs conseiller artistique de l’exposition. Elle n’existe d’ailleurs le plus souvent que par le prisme de l’homme, qu’il s’agisse du souffle du spectateur venant comme une brise virtuelle faire balancer les représentations florales des Pissenlits d’Edmond Couchot et Michel Bret, ou des battements de cœur de l’artiste qui viennent façonner en temps réel la composition sonore Argo de Jacopo Baboni Schillingi à partir de capteurs portés par ce dernier 24 heurs sur 24 et sept jour sur sept. Elle s’ingénie encore à retracer des souvenirs ou des impressions – au propre comme au figuré – de domaines esthétiques spécifiquement humains, qu’il s ‘agisse des paysages de Cézanne recomposés sous forme d’« hallucinations technologiques » et de tirages cromogéniques par le Catalan Joan Fontcuberta, ou des colonnes doriques aux motifs ultra-détaillés des Astana Columns de Michael Hansmeyer, faites à partir de milliers de feuilles de papier découpées et empilées en couches selon les calculs d’un programme informatique bâtissant la cohésion d’ensemble de toutes ses microstructures.  Mais en se situant à la frontière de l’impressionnisme hypnotique et des nouvelles complexités technologiques inventées par l’homme, l’œuvre informatisée affirme aussi le rôle de vecteur incontournable de la machine, sa capacité à formuler par de multiples labyrinthes audiovisuelles les nouvelles interactions d’un langage l’unissant intimement à l’humain, à l’image des impressions digitales sur vinyle de Peter Kogler reconfigurant un couloir menant symboliquement au cœur de l’exposition. Et si par l’intermédiaire de cette hybridation artistique de plus en plus affirmée entre l’humain et la machine, celle-ci ne finissait-elle pas par devenir le meilleur ami de l’homme ?

Laurent Catala
Photo en titre: Peter Kogler, Untitled 2018, Photo Aldo Paredes pour la Rmn- Grand Palais, 2018
 

Artistes & Robots. Grand Palais, du 5 avril au 9 juillet 2018
www.grandpalais.fr


Artistes et Robots : l’exposition, vidéo Grand Palais

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