Artefact : Théâtre-machine

Artefact

Le théâtre a toujours intégré les évolutions technologiques de son temps. L’utilisation fréquente et expérimentale de techniques émergentes au cours de son histoire, est la preuve d’une volonté constante d’intégrer l’innovation (l’intégration de nouvelles techniques étant également un gage d’évolution des écritures). Avec Artefact, objet théâtral hybride, pièce-installation pour deux imprimantes 3D et un bras robotique industriel, la discipline vit à nouveau une petite révolution. Cette « pièce », parcours en trois actes, qui pose la question du devenir du genre humain à une époque où celui-ci donne l’impression d’organiser sa propre disparition (ou son propre remplacement) initie une réflexion à la fois philosophique et éthique, mais également artistique sur la place de la technologie dans la création contemporaine.

Rencontre avec Joris Mathieu, metteur en scène au sein de la Cie Haut et Court, directeur du Théâtre Nouvelle Génération (TNG - Les Ateliers) à Lyon, et Nicolas Boudier, scénographe, éclairagiste, qui participe en collaboration depuis vingt ans au développement scénographique des dispositifs de la compagnie. Une « machine à jouer » étroitement mêlée à l’écriture scénique et aux adaptations littéraires chères à la compagnie.

Comment est né cet objet théâtral, bâti sur l’idée de faire du théâtre avec des machines, mais surtout où des machines, et elles seules, occupent la scène ?

Joris Mathieu : C’est une trajectoire que nous empruntons depuis plusieurs spectacles. Depuis les premiers travaux sur l’écriture d’Antoine Volodine, il y avait une interrogation forte qui traversait l'ensemble des spectacles. Il s’agissait de la question du rapport à la mort, au corps tangible et physique, aux identités multiples, à la question de la "réalité du réel". Quelle relation continuons- nous d’entretenir avec l'autre, et avec notre environnement dans ces conditions ? Ce sont des choses qui traversent nos différents spectacles, Urbik / Orbik, Cosmos, Hikikomori, etc. Nous avons également été rattrapés par la problématique qui concerne notre relation aux objets, et par ce truchement, nos relations aux machines. Avec ce fantasme qui traverse l'humanité depuis la nuit des temps, qui concerne notre capacité en tant qu'espèce, à produire un artefact humain. Avec l'enjeu qui se cache derrière, et qui est : « que reste-t-il du vivant, lorsque le vivant organise sa propre disparition ou son remplacement ? »

Evidemment, cela ne s’est pas immédiatement conceptualisé comme cela. Lorsque nous travaillions sur Urbik / Orbik et la vie et l’œuvre de l’écrivain de science-fiction Philip K. Dick, et que nous interrogions la disparition du corps en scène, nous avons visité des labos où nous avons découvert les premières imprimantes 3D. La capacité de ces machines à fabriquer de petites structures et de petits objets nous a très vite inspiré un travail sur la scénographie, en nous renvoyant à son histoire : les maquettes, les miniatures, etc.

Urbik Orbik Joris Mathieu
Urbik/Orbik - Cie Haut et Court - Joris Mathieu.  Photo: Nicolas Boudier

 

Nous avons décelé dans ces machines la possibilité de créer un mini-plateau de théâtre, avec des choses communes aux deux domaines : un cadre de scène, un plateau sur lequel venait s’imprimer quelque chose et qui apparaissait progressivement sur scène. A partir de cette idée, nous avons commencé à échanger Nicolas et moi, autour de « comment imaginer le théâtre à travers cet objet ? » Avec cette constatation qui était au centre : en tant qu’humain nous sommes de plus en plus sédentaires et inactifs, et nous avons créé une matière en constante transformation, de plus en plus autonome et animée.

Qui dit machine, dit aussi « machine théâtrale », et ici un total renouvellement du dispositif scénographique, mais aussi hommage : les supports sur lesquels se trouvent les imprimantes dans Artefact rappellent les castelets de théâtre, le bras robotique qui joue Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare…

Nicolas Boudier : Il y a toujours eu dans le regard scénographique, deux grandes directions, dont l’une était l’interrogation des nouveaux outils et des nouvelles technologies (le Pepper's ghost, le théâtre optique, la vidéo, etc.), qui font également avancer notre pratique et nous permettent de créer de nouvelles formes, mais toujours avec une conscience de l’héritage de la machinerie traditionnelle. Avec ces nouveaux outils, nous nous réapproprions des techniques anciennes, qui pour certains datent du théâtre de Shakespeare, et nous les réintégrons en additionnant à ces effets-là des outils modernes comme la vidéo ou le vivant.

Artefact Joris Mathieu

C’est un renouvellement visuel mais cela appuie aussi notre questionnement autour de la présence du vivant, de comédiens, sur scène. Sont-ils indispensables ? Pouvons-nous nous en passer ? Par quoi les remplacer ? Sur nos précédents dispositifs nous développions l’ensemble de la scénographie en pensant l’interprète au centre, alors que sur Artefact, nous disposons la machine au centre, c’est elle l’interprète, et l’espace « scénique » se développe du coup à partir de l’espace intérieur des imprimantes 3D. Cela nous a vraiment permis d’aborder une forme différente.

Et justement, à propos de la forme, pouvez-vous nous parler de ce choix du « théâtre installation » ?

Joris Mathieu : L’enjeu de Haut et Court a régulièrement été le choix de l’intégration des nouvelles technologies au sein du dispositif théâtral. Parfois même de la dissimulation de cette technologie, afin qu’on l’oublie finalement, en privilégiant la part sensible du théâtre développée avec les outils qui nous sont offerts aujourd’hui. Sur Artefact, c’est le processus inverse, la technologie est au centre du dispositif. Les machines sont affirmées comme étant des machines, et regardées comme telles. Mais ce sont des machines qui font mémoire sur le théâtre, tout autant que sur le patrimoine humain, et dans notre histoire, des humains qui ont disparu et dont l’histoire est rejouée par des machines. Evidemment, à partir du moment où l’on répartit la scène en « îlots », comme dans une « visite », plus que sur une narration classique, autour de trois courtes formes, on évoque le registre de l’installation. Nous avions l’intuition avec Nicolas que dans ce dispositif scénique le spectateur devait sentir qu’il avait une possible liberté de déplacement, mais également qu’il était contraint par des règles et des usages, dans une narration qui ne lui laissait par pour autant la liberté d’interagir. Le jeu sur cette condition d’être humain qui perd son autonomie et qui obéit en quelque sorte aux règles des machines sur un parcours imposé nous semblait important. Cela faisait sens.

Artefact est une réflexion sur le devenir de l’humanité, sur le devenir de ses créations et de ses créatures, créations intellectuelles et créations industrielles ou technologiques. Vont-elles nous remplacer ? Vont-elles nous survivre ? Mais finalement, les créations culturelles et les créations techniques, n’est-ce pas la même chose ? A l’origine l’art et la technique, la technologie, n’étaient pas séparés…

Nicolas Boudier : Tout à fait, il y a quelque chose également dans Artefact sur la fabrication du spectacle aujourd’hui, sur cette frontière entre artistes et techniciens qui nous est imposée actuellement, alors que cela n’était pas le cas pendant la Renaissance par exemple. Il y a une dimension ironique sur Artefact, où les artistes sont des machines et où la fabrication du spectacle est faite par une équipe de vidéastes, de musiciens, éclairagistes, scénographes, qui sont des techniciens, mais qui ont finalement une démarche artistique. Cela participe de cette horizontalité des différents postes qui créent le spectacle aujourd’hui, et propose une nouvelle façon de fabriquer un spectacle.

Artefact Joris Mathieu

Joris Mathieu : Pour nous la relation intime entre art et technique est une évidence. C’est même un de nos cheval de bataille que de l’affirmer. En France, on a tendance à évacuer cette évidence. Au théâtre par exemple, on a souvent privilégié le texte, la question de l’oralité et le discours à travers la littérature dramatique et on a occulté toute une partie de l’histoire de la scène qui doit beaucoup à l’évolution des technologies. La question de la spectacularité, par exemple, fait partie de l’histoire du théâtre, mais on ne l’utilise pas toujours pour les bonnes raisons. Il y a une vraie affirmation dans notre travail en général (et sur Artefact également), qui tient dans la réactivation de l’effet sensible par la technique, et non pas seulement par l’interprète. L’usage de la technique permet de travailler sur une nouvelle perception, une nouvelle réception des œuvres par le public, et d’atteindre une certaine physicalité, qui change la façon dont on perçoit, et nous interroge, dans nos corps et dans nos chairs, autour d’un évènement qui nous déstabilise. Pour lequel nous n’avons pas de repères classiques. Du coup cela nous interroge également sur notre nature, et sur la nature de l’environnement dans lequel nous évoluons.

A propos d’intelligence artificielle, il y a également tout un pan du travail sur Artefact qui concerne le choix de Chatbot, ou « agents conversationnels », qui disent du texte théâtral soigneusement choisi pour ses thèmes existentialistes (Shakespeare), science-fictif (Josef Čapek, créateur du mot « robot ») ou ironique (Becket). Comment avez-vous procédé pour trouver celui qui convenait le mieux ?

Joris Mathieu : Très simplement. J’en ai testé beaucoup en fait. Surtout des agents conversationnels de langue française qui s’occupaient de SAV, ou de dating en ligne. J’ai failli baisser les bras devant la médiocrité des interactions possibles entre ces « agents » informatiques et nous. Finalement, j’en ai trouvé un(e) qui convenait, mais surtout parce que j’ai fini par comprendre que je posais du sens sur ce qu’il(elle) me répondait. C’est moi qui ai projeté du sens sur ce qui m’était répondu. A partir du moment où j’ai commencé à interpréter ce qui m’était dit dans le sens où je voulais orienter le projet, j’ai commencé à voir du sens dans tout ce que l’on me répondait. En ce qui concerne les voix de synthèse, nous avons travaillé avec Nicolas Thévenet, musicien, qui a créé toute la bande son d’Artefact, en étudiant divers logiciels qui pouvaient convenir. Nous nous sommes aussi posé la question de l’interprétation de ces voix, retravaillées par des comédiens réels, mais cela n’aurait pas fait sens, puisque nous voulions voir quelle part sensible ces voix pouvaient réveiller en nous.

Le plus intéressant dans ce travail a été de déconstruire le texte, pour redonner du sensible dans la façon dont ces voix l’interprétaient. A l’origine, il faut bien prendre conscience que ces voix sont faites de syllabes dites par des humains. Il s’agit donc plus de recomposition à partir de voix humaines que de voix « de synthèse ». Du coup, le fait que je sois obligé de recomposer mon texte pour l’adapter à cette recomposition était plutôt drôle. J’ai parfois dû démonter les textes, en les réécrivant, en formant un seul mot avec trois, en éliminant des syllabes ou des voyelles pour retrouver de la liaison et du rythme, etc. Cela  donnait presque une novlangue, proche du langage sms mais qui était adapté à l’émotion de la diction que je voulais reproduire. Il s’agissait de donner un maximum de chance à ces voix en leur donnant une illusion d’humanité.

Artefact

Artefact c’est un peu un cauchemar à la Terminator, mais quelque part c’est aussi un rêve : le rêve d’un théâtre autonome, qui pourrait se produire tout seul, se créer de manière indépendante, construire son propre décor. Cela parle beaucoup en matière d’histoire du théâtre, des problèmes que connaissaient les metteurs en scène et les troupes avec les décors, les déplacements, les tournées, etc. Non ?

Joris Mathieu : Il y a en effet cette idée derrière, et on a fait le choix d’en avoir une approche volontairement « cheap » dans ce que cela fabrique. Les imprimantes 3D sont encore des outils limités. Il leur faut des heures, voir des semaines pour produire un simple objet. Du coup nous nous sommes confrontés aux limites de ce qui était abordable aujourd’hui dans l’usage de ces machines et les moyens qui étaient les nôtres. Derrière, pourtant, je crois que la sensation que cela « fabrique », c’est que ces machines, ces intelligences artificielles, nous les projetons de manière fantasmé comme étant d’une grande puissance, mais tout dépend du moment où l’on va disparaitre, à ce qu’on va leur léguer et à quel moment de leur évolution on va, nous, êtres humains, les laisser en plan. On peut tout à fait se projeter dans une situation où l’on disparaîtrait avant qu’elles deviennent autonomes et sophistiquées. A ce moment là, elles produiraient uniquement ce qu’elles peuvent produire et ce qu’on leur a imposé, à la limite des moyens que leurs créateurs, les humains, leur auraient transmis.

Je ne sais pas si cette idée d’un théâtre autonome est souhaitable, mais par contre je suis convaincu que c’est un projet potentiellement réaliste et lucide, dans un mouvement sociétal global où l’on privilégie l’amortissement, la réduction des coûts, l’économie logistique, etc. C’est ce qui se produit déjà avec la retransmission en live dans les multiplex de gros spectacles comme ceux de la Comédie française. C’est déjà rentré dans les mœurs et accepté.

Nicolas Boudier : Ceci dit, le spectacle tel qu’il est défini aujourd’hui est déjà quasiment totalement autonome. Nous avons tout réuni sur un même et seul ordinateur avec des logiciels dédiés. Que ce soit la lumière, le son, la vidéo, les imprimantes 3D et le robot (même si nous intervenons encore sur ces machines-là pour les fournir en fils) tout est programmé et automatisé. Le seul facteur incontrôlable dans cet environnent, encore une fois c’est l’humain, et pour le coup, c’est le spectateur.

Propos recueillis par Maxence Grugier
Photos par Nicolas Boudier

 

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