Antonin Fourneau / Interfaces, pop-culture et hybridations frénétiques

Interfaces, pop-culture et hybridations frénétiques
Un article de Nicolas Nova

Salle D'arcade temporaire, installation d'Antonin Fourneau, 2005-2013.
 

Dans un épisode de la série Futurama se déroulant au 31ème siècle, une bande d'archéologues analyse les décombres d'une pizzeria où travaillait l’un des héros en 1999. Les scientifiques en question découvrent là toutes sortes d'objets de notre époque et qui paraissent désuets ou incompréhensibles à leurs yeux. Ce type de scène est un classique de la science-fiction, car il donne un regard frais sur la culture d'une époque tout en étant amusant et accrocheur pour le téléspectateur. Plus sérieusement et à propos de cette exposition, c'est une perspective que je trouve fertile pour analyser les productions culturelles actuelles, les technologies récentes, et ici le travail d'un artiste comme Antonin Fourneau.

Si on se met dans la peau d'archéologues d'un futur distant qui examineraient une collection d'objets de notre époque, et au milieu duquel il y aurait une section "Antonin Fourneau" (ou plutôt du genre "EUFRCG-2013-09- AF"), que dirait notre équipe ? Que feraient-ils de tout cela ?

Leur démarche les pousserait à organiser ces pièces et à trouver un sens aux différents travaux présentés, à les comparer à ce qui se faisait à la même période, et à tâcher de relever les influences de la culture de l’époque. Bien vite, ils dégageraient trois grandes catégories.

En prenant Moripad, le joystick d'arcade à 35 boutons, ils mettraient à jour une première lignée: celle des déviations à partir des interfaces historiques du jeu vidéo. Même matière plastique, même type de bouton, mais un résultat intriguant qui donne l'impression d'une sorte d'expérimentation industrielle qui aurait mal tourné. En le mettant à côté des autres sticks de cette période, ils se diraient que celui-ci est décidément à part, qu'il relève d'une sorte de frénésie dans la conception. Ils pourraient aussi faire l’hypothèse d’un brainstorm fou dans lequel le designer du fond de la salle aurait suggéré de placer tant de boutons et aurait vraiment été pris au sérieux. Et nos archéologues de se demander quel genre de jeux pouvaient être contrôlés par un tel périphérique! Car c'est la question qui fatalement nous obsède aussi quand on examine Moripad, une interrogation proposée par l’artiste et qui n'est pas si éloignée de celle que certains se posent aujourd'hui en regardant des joypads des années 1970.

Moripad, installation d'Antonin Fourneau, 2008.

Avec IKEASTATION, l'analyse serait plus confuse, et les archéologues de demain se diraient sûrement qu'il était logique de brancher un joypad sur une table. Ils choisiraient du coup une seconde catégorie qu'ils pourraient nommer « interface tangible » pour faire référence à l'utilisation des objets de notre quotidien pour créer des interactions numériques. Et là aussi, ils n'auraient pas tort, car c'est un courant important de la création digitale aujourd'hui. On voit donc ici comment les productions d'Antonin s'inscrivent dans une tendance actuelle, tout en proposant une vision alternative plus curieuse et étrange que d'autres interfaces du même genre en 2013. Remplacer un écran par une table peut paraître naïf et absurde à première vue, mais ce point de départ est fascinant. Notamment, car un assemblage de ce genre pose des questions nouvelles : que proposer au joueur ? Comment rendre ces interactions amusantes et l'encourager à jouer ? En faisant une telle proposition, le travail d'Antonin aborde de façon humoristique, et par la bande, les interrogations majeures dans la création d'interfaces: peut-on se passer des écrans? Qu’est-ce que cela signifie pour l’utilisateur? Comment lui faire comprendre ce qu’il peut manipuler ? Comment lui donner du feedback de manière moins directe qu’un rendu visuel ?

En continuant son exploration, notre équipe d'archéologues se rendrait également compte d'une troisième lignée dans les œuvres d'Antonin : celle de l'hybridation de techniques provenant de périodes distinctes. Avec QRKANOID, ils verraient le mariage de la carpe et du lapin : un QR code et un joystick d'arcade. En comparant aux usages standards de ces objets avec des photos d’époque, ils constateraient le détournement du code visuel et sa transformation en un objet différent aussi constitué de petits carrés : les casse-briques, un genre vidéoludique dont le principe général est de détruire, au moyen d'une balle, un ensemble de briques apparaissant à l'écran. Par ailleurs, Water Light Graffiti renforcerait aussi ce sentiment chez nos scientifiques du 31ème siècle. En témoignant de la possibilité de marier eau et lumière pour créer des interactions innovantes, cette pièce les ferait se rendre compte de la dimension poétique et naturaliste de l’informatique du 21ème siècle !

Qrkanoide, installation d'Antonin Fourneau, 2011.

Pour chacune de ces trois lignées, par comparaison avec les technologies existantes de notre époque, nos archéologues du 31ème siècle noteraient que le bricolage inventif et le détournement sont au cœur des différentes pièces proposées. S'ils cherchaient dans des documents historiques, ils tomberaient peut-être sur la notion de « hacking », volonté de comprendre le fonctionnement d'un mécanisme, afin de pouvoir le modifier et le détourner de son but originel. Il ya fort à parier que ce terme leur semblerait fondamentale dans le travail d'Antonin Fourneau. Chez lui, comme pourrait le découvrir nos scientifiques du futur, l'envie de réinventer s'articule autour de deux approches. Il s'agit d'une part d'une exploration sur le mode du « Et si... » : « Et si on créait un joypad à 35 boutons ? », « Et si on créait un stick d'arcade qui joue tout seul ? » (Ghostpad). La seconde démarche à l'œuvre dans les réalisations d'Antonin consiste à hybrider différents objets culturels en puisant dans le vaste répertoire de la pop-culture. Au-delà d’un simple remix, c’est avec le hardware que ces assemblages ont lieu : QR codes et manette d'arcade se retrouvent combinés, table IKEA et joypad PS2 connectés l'un à l'autre, etc.

Water Light Graffiti, installation d'Antonin Fourneau, 20012-2013. Ici avec les artistes de Painthouse.

En mettant à jour ces mariages hypothétiques et ces détournements, nos archéologues se feraient anthropologues en découvrant un pan important de la culture de ce début du 21ème siècle. Avec le travail d'Antonin Fourneau, ils pourraient comprendre la dimension fondamentale de la posture de l'amateur-hacker, témoin de notre temps. Ils relèveraient la générosité dans la création et la curiosité malicieuse. Ils noteraient l’envie sans prétention d'investiguer et de tester des choses pour ce qu'elles sont, des mariages a priori absurdes, mais qui posent des questions peu courantes dans l'histoire des interfaces. En ce sens, Antonin se place dans une longue lignée de créateurs dans le domaine du numérique. Plutôt que s'inscrire dans le sillage d'artistes contemporains actuels et passés, c'est chez les game designers japonais qu'il faudrait chercher des influences. Dans le sillage d’un Gunpei Yokoi ou d’un Keita Takahashi, il sort de sentiers battus et propose des expériences intrigantes et rafraichissantes. C'est là l’originalité que l’équipe d’archéologues retirerait des travaux décrits ici. Ils se demanderaient alors si ces pièces étaient la norme ou des pistes alternatives créées pour réenchanter un quotidien qui en avait bien besoin.

Nicolas Nova.

> Les œuvres d'Antonin Fourneau sont exposées à Visages du Monde jusqu'au 16 février.

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