AADN, l’action artistique en faveur d’une vigilance poétique

Qu’est-ce qui caractérise les pratiques artistiques dites « numériques » ? Peut-être la possibilité de s’approprier pratiques, savoirs et réflexions au sein d’une action artistique fortement connectée à la société dans lesquelles elles émergent. Avec Pierre Amoudruz, directeur artistique de l’AADN (arts et cultures en lien avec les technologies à Lyon) discussion illustrée par l’exemple autour de l’engagement d’une structure pour qui favoriser les modes participatifs, proposer l’instauration dun dialogue autour des usages et des représentations des technologies, encourager la mutualisation du savoir, des approches et des compétences, est une seconde nature.

En tant qu’association soutenant la production artistique liée à l’utilisation de la technologie, et en particulier la technologie numérique, quelle est la spécificité de l’AADN en ce qui concerne le message que vous souhaitez faire passer ?

Pierre Amoudruz : A l’AADN, nous revendiquons depuis toujours une posture très ambivalente entre, d'une part, des écritures artistiques qui détournent les technologies (qu'elles soient médiatiques, électroniques ou numériques) pour les « augmenter » à notre manière, c'est à dire montrer comment on peut se saisir de nouveaux outils pour qu'il y ait de la magie, de l'émerveillement, du spectacle et du sensible, à partir de systèmes binaires, de programmation, de nouvelles écritures, etc., et d'autre part, qui fondent simultanément ce que j'appellerais une "vigilance poétique".

Qu'ils aient développé un discours techno-critique radical, ou qu'ils soient plus « agnostiques », les artistes avec qui nous collaborons, en explorant, questionnant ou détournant une myriade de technologies, ont acquis une sorte d'expertise, une expertise d'usage, une capacité à nous donner une représentation de nos environnements technologiques assez éloignée de l'imaginaire véhiculé par le marketing des GAFA. À l'heure de la vertigineuse accélération (cf : la Dromologie chère à Paul Virilio) qui prend de court les sciences humaines, j'aime croire que ces artistes ont un rôle de vigie, ce pouvoir de susciter la critique ou un décalage pour éclairer l'avenir ou mettre en garde contre certains risques ou débordements.


Résidence Les Hommes Debout, 2013 © AADN

Donc si tu devais résumer la mission de l’AADN dans sa démarche artistique, que dirais-tu concrètement ?

P.A. : Une de nos spécificités est de nous positionner à la fois comme acteur artistique et culturel, de revendiquer notre inclusion dans les cultures numériques, qui, par essence, posent la nécessité du partage et donc d'autres manières de penser le processus artistique. Notre intérêt se porte sur un artiste « artisan », en prise avec sa matière et avec des usages qui s'inscrivent bien au-delà des murs de son atelier. Notre philosophie est de soutenir le partage de pratiques, d'intérêts, de réflexions en sortant des prismes sectoriels et des silos professionnels. Cela a bien sûr un impact sur la manière dont nous accueillons les artistes.

Qui se mesure comment ?

P.A. : Au départ, l'AADN soutenait exclusivement des créations collectives. Avec le temps nous avons établi plusieurs formats d'accompagnement. Le premier déploie un système de résidence de création ou d'expérimentation dans des lieux atypiques (un planétarium, un ancien Lavoir, etc), il se nomme VIDEOPHONIC. Le second explore le processus de création : « comment fabriquer de l'art aujourd'hui ? », comment arrive-t-on à porter de l'attention, à susciter de l'expérimentation, dans des endroits où il y a des négociations autour du processus de création ?. Soit entre différents artistes, dans un cadre où il n'y a pas un artiste principal, un chorégraphe, un programmeur, etc. mais une collaboration horizontale – ce qui permet des hybridations toujours intéressantes -, soit avec des non-artistes. Des gens qui viennent d'un autre milieu.


Saison VIDEOPHONIC 14-15 : RDV à la rentrée pour la 40e ! 

Peux-tu nous donner un exemple de ce type de démarche ?

P.A. : La Ferme à Spiruline, une création du collectif Art-Act a été co-produite en 2014 par l’AADN. L'œuvre s’inscrit entre le jeu vidéo et l’installation numérique végétale qui met au centre la spiruline (une algue aux propriétés médicales et nutritionnelles étonnantes). Lors d'une résidence ouverte à Lyon, le duo d'artistes et nous, avons impliqué un architecte, un dessinateur, un aquariophile, un biologiste, et bien d'autres individus riches de compétences et d'univers très éloignés de l'art. La collaboration a permis de déporter la question artistique sur des champs d'expertises connexes. Ces formats d'hybridations me semblent être des terrains de recherches essentiels aujourd'hui, une manière explicite de remettre l'art au cœur des enjeux de société, qui pourtant se situe loin des schémas du monde culturel actuel.  C'est le point de vue que l'on défend à l'AADN : ces endroits de partage des pratiques sont aussi des lieux d'émergence et de renouvellement artistique.


La ferme à spiruline / Art-Act from Oudeis 

 

A ce propos, vous êtes à l’origine de nombreux projets et travaux en mode participatif. Peux-tu nous en présenter quelques-uns ?

1/ Les Hommes Debout (création 2009)


Les Hommes Debout, Fête des Lumières 2009 © AADN

Un des premiers exemples résultant de ce type de collaboration se nomme Les Hommes Debout. Ce travail est né d’un projet participatif et n'avait pas vocation à produire une œuvre au départ, mais plutôt à expérimenter des formats de ZAT numérique avec un collectif d'artistes sur un quartier concentrant une forte communauté de migrants et considéré comme la « médina » par les lyonnais. Le projet est né autour des gens qui occupent ce lieu, les Chibanis, autrement appelés « hommes debout ». Ces gens assurent des fonctions sociales invisibles et pourtant vitales dans le fonctionnement du quartier. L’enjeu était de révéler une parole qui ne s'exprime pas ailleurs, dans un cadre d'événement grand public comme celui de la Fête des Lumières. La forme se compose de seize mannequins, statuaires, luminescents. Pour interagir avec ces "Hommes Debout", il faut les étreindre, dépasser l’aspect robotique et créer une véritable intimité avec l'œuvre, bien loin du rapport que l’on entretient dans le cadre muséal où l’on ne touche qu’avec les yeux.

La collecte de parole était une première forme de négociation de la direction artistique, entre le public et l’œuvre proprement dite. Ici nous maîtrisons la forme, le propos, mais nous laissons un espace d’expression au gens. Il y a des projets sur lesquels on va laisser beaucoup plus de liberté, et où l’on partage plus largement cette direction artistique. C’est là qu’il y a des choses à inventer, des processus nouveaux à mettre à l'épreuve.
 

2/ Vanishing Walks (création 2017)


 Vanishing Walks © Diego Ortiz et Hublot

Vanishing Walks est tout à fait ce genre d’œuvre. Elle pose la question de l’implication du public, plus que dans l’interaction, dans un mode participatif étendu. Diego Ortiz est un artiste qui travaille beaucoup sur la question de la réalité alternée, de la porosité, des coïncidences entre réel et virtuel, comme sur Discrépances ou le public déambulait dans la narration avec une tablette. Avec Vanishing Walks, il transpose cette expérience sur l’espace scénique, avec une proposition qui étudie la façon dont le théâtre pense la participation du public. L’auteur n’est pas remis en question ici (il y a un texte, des propositions de mise en scène, des didascalies, une scénographie), mais le public endosse la responsabilité des comédiens, imprime le rythme et pilote la conduite lumineuse et musicale. C’est une écriture qui met le public en jeu, en situation d’acteur/réalisateur. Ce procédé résonne pleinement avec le propos même de l’œuvre qui questionne la possibilité d'une vie collective dans les mondes virtuels à travers cette étonnante mise en abîme.
 

3/ Avatar's Riot (expérimentation 2015 - création 2017)

AADN, Avatar Riot
Avatar's Riot, 2015 © AADN

Ce projet réagit à la mutation des rapports sociaux dans un système qui produit de la solitude tout en démultipliant paradoxalement des relations superficielles et distantes, via les réseaux sociaux notamment. Il m'intéressait de comprendre comment cette « solitude du citadin hyper-connecté » transforme notre rapport à l'espace public. Nous avons donc intégré dans l'équipe une ethnologue attentive aux comportements et aux représentations du public concernant ces questions. Jouant du vrai-faux, nous avons inventé de toute pièce une nouvelle discipline scientifique, la cybergraphie qui étudie l’empreinte - tant physique que sociologique – du numérique dans l'espace public et pour laquelle nous avons développé toute une panoplie d'instruments permettant de mesurer cette empreinte numérique.

Nous avons ouvert un chantier de fouille cybergraphique pendant plusieurs mois, au beau milieu d'un quartier de grand ensemble afin de partager nos découvertes avec les passants. Le projet a permis d'initier quantité d'ateliers avec les habitants, pour fabriquer des systèmes low-tech de captation de champs électromagnétiques, une radio pirate, un système de projection mobile, analyser ensemble les résultats. En clôture du chantier, nous avons mené une déambulation emmenant quelques 300 personnes à la poursuite d'un Avatar, un habitant de ce monde virtuel s'évadant sur les murs de la ville.

Cette phase d'immersion nous a permis de formuler des briques narratives, d'éprouver des outils et des procédés en vue de finaliser la création fin 2017. Il n’y a pas d’enjeux technologiques ici, nous ne défendons pas l’innovation mais bien le détournement, la réappropriation et le partage.
 

4/ Dématérialisé (création 2016)


Dématérialisé, 2016  © AADN

Dématérialisé vient d’une collaboration que je mène de longue date avec David Guerra. Une fois de plus, tout part d’une réflexion autour de la mutation de nos rapports perceptifs et sensibles au monde sous l'emprise technologique...  « Ne sommes-nous pas aujourd’hui dans un phénomène d’accoutumance aux technologies ? Quel véhicule idéologique sous-tend ce phénomène et dans quelle direction nous emmène-t-il ? » Cela rejoint évidemment la question du transhumanisme. Cette idéologie résume les courants évolutionnistes post-modernes et la pensée sous-jacente de l’évolution technologique. Ce n'est probablement pas qu’une question de croissance économique, mais le possible regain d’espérance dans une société en quête d'idéal.

Sur la forme, David et moi avions envie de retrouver l’adrénaline de l’interprétation, de l’investissement physique. C’est encore une fois la question de la place du corps dans un monde technologique, qui est posée ici. « Comment se remet-on en scène dans les arts numériques, sans être soumis à nos propres technologies... et plus encore sur la forme très codifiée du live audio-vidéo ? » Nous avons dématérialisé tous nos instruments et exploré un mode de jeu exclusivement gestuel afin de produire une forme qui soit jouée en temps réel et interprétée par la captation des mouvements du corps.


Pierre Amoudruz, David Guerra, 2015 © 128DB

Les choix nécessaires pour incarner cette idée de corps augmenté transhumaniste, nous ont amené à un investissement physique et sur des questions de mise en scène très proche du spectacle vivant. Avec l'aide de une Jeanne Brouaye – comme regard chorégraphique – nous avons dépassé le simple « encodage » informatique de nos gestuelles, mais à penser en qualité de geste et en intention.

Le champ des arts numériques fait assez peu de cas du « corps mis en scène », et pour la performance audio-visuelle, la présence corporelle tend souvent à l'effacement total. Dématérialisé prend le contre-pied de cette attitude et réinvestit l’espace scénique.


Dématérialisé from AADN 

Propos recueillis par Maxence Grugier

Photo titre: Dématérialisé, 2016  © AADN

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