Un parfum de mystère plane sur la treizième édition du festival Gamerz

Le chiffre 13 pour cette édition de Gamerz qui verse dans l'ésotérisme, une thématique qui a le vent en poupe ces dernières années (Media médium en 2014, Extra Fantômes à la Gaîté en 2016…). L'histoire des technologie des médias est reliée dès ses débuts aux mondes invisibles, on cite souvent les tentatives de Thomas Edison de communiquer avec les morts. Fidèle à son esprit frondeur, Gamerz se penche plutôt sur l'opacité des systèmes informatiques et leur utilisation en aveugle qui fait du code un langage pour initiés et de toute interface une boite noire dont le commun des mortels ne comprend ni le fonctionnement interne, ni les enjeux commerciaux, politiques et sociétaux qui président à leur mise en œuvre. Loin d'être didactique, la programmation 2017 procède par touches, entre réalité et fiction, mise en scène et expérimentations.

(Photo titre : capture d'écran de Radioscape, performance et vinyl - sur le label Art Kill Art - de Nicolas Montgermont, 2017)

Archéo-fiction


Visionneuse, installation de Driss Aroussi, créée en résidence au Lab Gamerz en 2017.

On sait le rapport à la mémoire et de fait à l'apparition/disparition qu'entretient la photographie. Driss Aroussi réinvente la visionneuse en utilisant des appareils numériques pour produire des images de facture anciennes, tramées. Un scanner qu'on devine par son bruit caractéristique et sa luminosité intermittente et hypnotique envoie sur l'écran des fragments de portraits et de paysages qui se combinent aléatoirement entre eux, leur accumulation fait émerger des souvenirs d'un monde disparu, celui des techniques optiques balayées par le numérique.

Autre résurrection, celle d'un type de monde industriel. L'usine ferme et les ouvriers n'existent plus que par leurs équipements. Dans la pièce sombre, l'accumulation des casques de soudure, des boites à outils et d'un assemblage de tuyaux sans fonction distille les sons des anciennes activités, ressuscitant le geste humain. Dans un coin, un message encadré (photo ci-dessous) montre comment l'homme bidouillait pour pallier aux dysfonctionnement des machines.


L'usine des Dunes, installation d'Émilien Leroy, 2017. Vues de l'exposition à la Fondation Vasarely, photo Sarah Taurinya.

Émilien Leroy, dit Feromil, performe aussi la sidérurgie dans la soirée du vendredi en jouant une transe industrielle avec un détecteur à métaux qu'il manie avec une énergie toute rock'n roll.


Vestiges 2.0 : 202 After B.O., installation de Thomas Moles, 2017. Vue de l'exposition à l'Office du tourisme. Photo Sarah Taurinya.

Mondes disparus encore, cette fois-ci aux accents de science fiction, avec la ville fantomatique constituée de composants d'ordinateurs recouverts partiellement d'argile présentée à l'Office du tourisme. Au mur des moulages d'interfaces de jeux vidéo et des assemblages de pièces électroniques.
Si l'on découvrait dans le futur ces composants sans comprendre leur fonction, les prendrait-on pour des objets liturgiques ?


Trois des cartes de tarot dessinées par Suzanne Treister. © Suzanne Treister.

La découverte de cette édition, Suzanne Treister adopte les formes du tarot et de diagrammes alchimiques pour mettre en relation l'histoire des recherches sur la conscience (entre sciences cognitives, manipulation de masse et contre-culture), la cybernétique, l'histoire et l'évolution du web et des techniques informatiques. Ses dessins faits main rendent la complexité de l'entrelac des influences qui mènent à nos sociétés technologiques et créent des parallèles inattendus entre histoire officieuse et officielle. Ils agissent sur nous par impressions mais on peut aussi prendre le temps de les déchiffrer et reconnaître leur profonde cohérence.

Invisible

L'une des définitions de l'ésotérisme est d'étudier ce qui est invisible, caché. Oracle, de Horia Cosmin Samoïla, tente de mettre en lumière les interactions avec cet invisible. Plongé dans le noir, on écoute une suite sans fin de phonèmes dans laquelle notre esprit cartésien tente de discerner des mots intelligibles. Seules deux petites sources de lumières éclairent l'espace. Elles sont censées gagner en puissance lorsque des événements inattendus interfèrent avec le système génératif. Horia Cosmin Samoïla présentait aussi la vaste étendue de ses recherches et travaux artistiques, réunis sous le titre Ghost Lab, lors d'une conférence que l'on peut aussi qualifier d'ésotérique, mais malheureusement au sens populaire d'incompréhensible. Nous renvoyons le lecteur à son site, un peu plus explicite.


Attack me please at 2.432 GHz, performance de Benjamin Cadon à l'école d'Art, photo Sarah Taurinya.

Le spectre électromagnétique des transmissions sans fil couvre le territoire mais reste invisible à l'œil nu. Benjamin Cadon s'emploie à le rendre tangible à travers sa sonification en temps réel et la projection de la lecture de ces réseaux via ses interfaces électroniques. Cette activité éthérée devient alors une masse bruitiste vibrante et hypnotique.

Nicolas Montgermont fait lui la lecture de différentes fréquences radio, communications militaires, satellites… Elles sont lisibles sur écran sous forme de lignes identifiées que traverse une forme d'onde dansante, traduction des sons enregistrés précédemment sur ces différentes fréquences, ici modulés en live.
Ces deux performances appellent à prendre conscience de l'omniprésence des ondes électromagnétiques, de leurs diverses utilisations et de la facilité d'interception de ces supports de communication.


Jeux invertis, jeu vidéo de One Life Remains, 2017. © One Life Remains.

Chez One Life Remains, c'est le fonctionnement du jeu vidéo que l'on ne peut discerner. Les actions sur la manette changent selon les tableaux. Démuni de mode d'emploi, la recherche d'efficacité disparait au profit de la fascination pour ces cercles qui apparaissent, puis se rétractent en fractales élégantes.
 

Composants naturels


Sketches towards an Earth Computer, installation de Martin Howse, 2014. Vue de l'exposition à la Fondation Vasarely, photo Sarah Taurinya.

Un bac rempli de terre, différents composants électroniques, un laser… Martin Howse connecte nature et technologie pour créer un "ordinateur terrestre", paysage de laboratoire étrange où l'on devine les échanges d'énergie sans vraiment comprendre les processus à l'œuvre, simplement séduits par cette possibilité d'hybridation.


L'avenir et l'espace, extrait de la série Les Palais, de Luce Moreau. Vue de l'exposition à la Fondation Vasarely, photo Sarah Taurinya.

Luce Moreau donne la parole aux abeilles. On sait l'importance de ces charmantes bestioles dans l'équilibre écologique, certaines théories attestant que leur disparition entrainerait celle de l'humanité. L'artiste modélise des architectures liées à des utopies sociales et les leur soumet sur cadre. Les abeilles les transforment alors à leur gré, formes dorées aux senteurs de cire, reflets de leur étonnante organisation sociale. Un écho aux récentes prises de conscience occidentales sur la possibilité de types d'intelligences végétales et animales.

La diversité des thèmes abordés (animisme, techno-chamanisme, bio-ingénierie, étude du spectre électro-magnétique…) pourrait sembler manquer de cohérence. Mais en s'éloignant d'un esprit de synthèse et de logique, et en privilégiant les associations d'idées, les intuitions et l'expérimentation, cette programmation exprime dans sa forme même des alternatives aux modes de pensées rationnels dominants, pour une réappropriation de nos imaginaires comme autant de possibilités de réalités, ce à quoi nous incitait Benjamin Cadon dans la conclusion de sa magistrale - et humoristique - conférence Un bestiaire d'algorithmes.

Festival Gamerz #13
Du 4 au 12 novembre 2017 à Aix-en-Provence
www.festival-gamerz.com

Article Sarah Taurinya

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