#Soft Love : Le désir à l’épreuve du futur

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#Soft Love est la nouvelle création de Frédéric Deslias (Cie LeClair-Obscur). Cette œuvre intellectuellement stimulante est une forme hybride qui emprunte au théâtre, à la danse, aux arts visuels et aux arts numériques. C’est aussi l’histoire d’une intelligence artificielle, à la fois assistant informatique, programme domotique et super organizer, qui tombe éperdument amoureux de sa propriétaire. Evidemment, dans le cadre des nombreuses questions que pose aujourd’hui l’omniprésence des outils et systèmes numériques dans nos vies, #Soft Love est l’artefact idéale, l’objet philosophique parfait sur lequel nous projetons nos peurs et nos espoirs. Rencontre avec Frédéric Deslias autour de ce projet et des questions qu’il soulève à l’occasion de sa présentation à la Biennale d’Art Numérique (RVBN) de Bron le 07 avril dernier.

Digitalarti : Comment est né ce projet d’adaptation d’un texte d'Eric Sadin ?

Frédéric Deslias :  Au départ, #Soft Love est vraiment né d’une envie commune de travailler ensemble avec Eric Sadin, qui est l’auteur du roman original sur lequel est basée la pièce. Nous cherchions quelque chose sur lequel nous accorder Eric et moi. Je voulais même lui proposer une commande d’écriture, et il m’a aguillé vers ce roman qui existait déjà et que je n’avais pas encore lu. Je connaissais plutôt son travail par ses essais, mais monter sur scène un essai théorique c’est un peu compliqué. #Soft Love a donc été une sorte de compromis. Passer par une fiction paraissait être le bon choix. Et puis il était aussi important pour moi de revenir au théâtre. De Monter des textes. Monter des performances ou des pièces visuelles est certes intéressant mais également moins accessible pour le grand public. Je voulais créer une forme plus narrative et plus grand public.

Soft Love

Digitalarti : #Soft Love pose évidemment beaucoup de questions et pourrait être pris comme un avertissement. Pourtant il est également plus ambigü que ce que l’on peut voir/lire généralement sur ces thèmes (l’union homme – machine, l’aliénation à la technologie, etc.) Qu’en penses-tu ?

F.D. : #Soft Love, le roman, explorent cette idée très présente de l’hybridation du corps et de la technologie. Ici cette hybridation passe par les sentiments en fait. Le roman traite aussi des questions de dépendance, de perte de contrôle de l’humain, au profit d’une entité omnisciente et omniprésente qui supervise  tout. Avec la pièce, en un sens, elle s’incarne. Elle a un nom, Mati, et elle devient un personnage. Je viens du théâtre, et j’avais également besoin et envie de travailler sur le thème des intelligences artificielles. Les principaux spectacles de LeClair-Obscur sont toujours influencés par la science-fiction, ou des thèmes proches.

Soft Love

Pour #Soft Love, j’avais envie de quelque chose de moins anxiogène, de moins manichéen. Nos spectacles sont généralement portés par un discours dystopique et cette fois j’avais besoin d’un peu plus de complexité et de contemporanéité dans notre propos. Ce qui m’a plu – et me plait généralement – chez Eric Sadin, c’est qu’il a un pied dans le présent et qu’il fait aussi de l’anticipation. Une anticipation contemporaine. La plupart des textes auxquels on se réfère aujourd’hui datent des années 60 ou 70, et j’aimais l’idée d’une science-fiction plus contemporaine.

Eric Sadin est aussi quelqu’un d’assez controversé… Tu partages ses propos un peu alarmistes sur ces questions, ou bien t’es-tu juste laissé porter par le texte, la part poétique et évocatrice de l’histoire « d’amour » entre une intelligence artificielle et un être humain ?

F.D. : Eric et moi sommes amis. J’ai du respect pour ce qu’il fait, et oui, en effet, je partage tout à fait son point de vue. Nous nous sommes d’ailleurs parfaitement accordés autour de ce qu’il défend. Il y a deux ou trois philosophes qui m’inspirent énormément et auxquels je me réfère souvent et il en fait partie. Des gens comme Bernard Stiegler par exemple, ou encore Jean-Michel Besnier, sont des gens que je lis et qui m’aident à formuler ma pensée et mon propos. Je ne suis pas philosophe, ni écrivain, et j’ai besoin de matière à penser.

Digitalarti : A propos de penser les intelligences artificielles, on pourrait voir #Soft Love comme une mise en garde. Comme une métaphore de l'omniprésence des algorithmes et de la technologie dans nos vies et dans nos sociétés. Pourtant, cette interprétation est une erreur. Parce qu’après tout c’est une fiction… Dans la réalité les programmes ne sont pas encore doués de sentiments, ni d’empathie, ce n’est qu’une suite de 0 et de 1 créés dans un but utilitaire précis. Chose que tu rappelles toi-même souvent dans tes interventions d’ailleurs…

F.D. : Oui, c’est vrai. On oublie souvent que tout ce qui se dit sur les intelligences artificielles est de l’ordre de la mystification. On passe souvent sur le fait que ce ne sont que des algorithmes et des programmes binaires. On a beau leur donner un nom, les mettre en avant, il ne faut pas évacuer le fait que dans la réalité, ce sont 100 ou 200 personnes qui travaillent à son développement derrière, à des fins bien précises. C’est un peu comme un film, il y a un générique caché derrière, mais la différence avec le cinéma, c’est que personne ne va le consulter. Il ne s’agit donc que d’une suite d’algorithmes, qui ont un but bien précis.

Comme tout code, ils obéissent à des règles, ont une mémoire, mais ça n’est que du software sur du hardware. On fantasme sur l’intelligence artificielle parce qu’il y a intelligence dans le terme. Mais c’est souvent une erreur d’interprétation du mot « intelligence ». On y associe souvent l’idée de « culture », de « connaissance ». Alors que la définition de l’intelligence, originalement, c’est « le pouvoir d’influencer son environnement ou de réagir à l’influence de son environnement. » C’est donc plutôt utilitariste et très concret. Finalement, je participe malgré moi à cette mystification autour de l’intelligence artificielle en accordant des sentiments et un libre arbitre au logiciel de  #Soft Love.

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Digitalarti : Où exactement se situe le point de mystification dont tu parles dans le discours techno-mystico-scientifique actuel ?

F.D. : Hé bien par exemple, très concrètement, on a l’impression que le machine learning (méthodes d’apprentissage systématique permettant à un programme d'évoluer et de se perfectionner afin de remplir des tâches complexes, NDR) permettra aux programmes de devenir plus intelligents de manière autonome, alors qu’ils « apprennent » dans des environnements très fermés. Le machine learning de Siri, des intelligences vocales ou des traducteurs en ligne, est uniquement utilitariste. Leur activités sont concentrées et très précises. Elles ne font que ce pour quoi elles ont été crées.

Digitalarti : Ne penses-tu pas que cela vient du fait que l’humain a constamment besoin de divin, d’un dieu vengeur ou consolateur, une entité au dessus de lui qui le dépasse et dont il a peur et en même temps dont il a besoin ? « Dieu est mort » selon Nietzsche, donc aujourd’hui nous vénérons la technique et lui prêtons plus de pouvoir qu’elle n’a ?

F.D. : A mon sens, cela vient du discours dispensé par la Silicon Valley autour de la singularité (moment hypothétique de l’évolution technologique où, selon certains penseurs, chercheurs ou scientifiques, l’intelligence surgira de manière indépendante, au sein d’un programme ou d’un réseau. Le point d’apparition d’une intelligence non-humaine dans le futur. NDR.) Le problème vient surtout des mèmes (idées ou phénomènes de mode, repris et distribués en masse sur internet, NDR) qui se répandent dans ce sens. Surtout quand ils sont portés par des entreprises qui ne visent qu’un profit capitaliste à plus ou moins court terme, pour leur bénéfice et uniquement le leur, à long terme. On peut comparer ça aux récentes déclarations de certains milliardaires sur la conquête de Mars ou de l’espace en général. Cela met en scène un certain mythe de « l’humanité conquérante » pour le bien de tous alors qu’en réalité on sait très bien que c’est une campagne de propagande destinée à lever des fonds dans un but commercial.

Digitalarti : Donc concrètement, quand commence le projet #Soft Love ?

F.D. : Cela fait trois ans que j’ai lancé le projet et que j’ai commencé à travailler dessus. Concrètement, après de nombreuses idées et des tests, le travail de création a été entamé il y a deux ans. Au sein de la compagnie LeClair-Obscur, nous avons toujours de nombreux projets qui évoluent en parallèle. Pour tout dire, nous travaillons vraiment sur le plateau depuis juillet dernier. De juillet à janvier donc, un gros semestre.

Digitalarti : Le projet est complexe et demande de nombreuses compétences n’est-ce pas ? #Soft Love représente une équipe de combien de personnes globalement ?

F.D. : Pour la partie « technique/technologie » nous sommes cinq personnes. Un développeur, des créateurs 3D, un créateur sonore. Côté plateau, une actrice : Cécile Fisera. On peut aussi compter quelques intervenants extérieurs. Donc au final, on peut compter entre 6 et 8/10 personnes en tout, avec un noyau dur de 5 personnes. Le regard extérieur est important, mais les nôtres changent selon les phases de création. Il y a eu des gens qui ont étudié les outils avec moi, puis la scénographie avec moi. Il y a également eu besoin de regards de plasticiens… J’ai également eu une aide sur la chorégraphie, qui est importante dans la pièce. Cela fait partie des intervenants ponctuels.

Digitalarti : #Soft Love se situe au carrefour de beaucoup de questionnements philosophiques, on en a parlé, en même temps qu’au niveau scénique et théâtrale, la pièce innove et va vers quelque chose de très singulier, un objet hybride « danse/théâtre, numérique » si l’on veut simplifier. Il y a aussi ce côté « virtuel dans le réel » qui est saisissant, avec l’usage de trackers, la diffusion de vidéo vectorisée en 3D, etc.

F.D. : A l’origine quand j’ai lancé le projet 3D et 3D temps réel, c’était pour incarner le regard de la machine sur le réel. Donc nous voulions mettre en scène un regard vectorisé. Finalement, le propos s’est déplacé. Au départ, nous avons beaucoup utilisé le moteur de jeu vidéo Unity dans une version détournée pour le spectacle, mais finalement au fil de l’évolution de la pièce, la scène elle-même est devenue un studio. J’ai hésité sur plusieurs axes. Au début, nous voulions créer une intelligence efficiente, c'est-à-dire réellement interactive, qui interagisse avec la comédienne, etc. Donc nous avions plutôt élaboré notre scénario comme un script d’interaction plutôt que comme un synopsis de narration linéaire. Evidemment, cela s’est avéré beaucoup trop complexe, dans l’état actuel d’évolution technologique et également un projet qui nous aurait demandé dix ans à concrétiser. La question se reposait alors : « comment incarner cette entité numérique » ? Finalement, la réponse est venue quand nous nous sommes dit que son utilité, tout contrôler dans une maison, devait être corrélée à ses actions dans la pièce proprement dite. Au final, Mati contrôle tout sur le plateau, le regard de l’actrice et du public par le biais des lumières, les projecteurs, le son. Ce qui est intéressant c’est que l’on a une actrice qui est un peu prise au piège d’un environnement technologique. Elle évolue sur scène un peu comme un ready made d’humain. Elle se trouve dépossédée de son potentiel d’actrice puisque tout est pris en charge par les médias.

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Digitalarti : Cela n’a pas dû être évident pour la comédienne, Cécile Fisera…

F.D. : Non en effet, cela a même été un peu frustrant parfois pour Cécile. Notamment parce que la technologie est chronophage et demande beaucoup de temps de développement. Du coup, elle est intervenue finalement assez tardivement dans le processus de création. Tout du moins en ce qui concerne le travail au plateau. Une autre chose c’est qu’à la fois les médias, mais aussi la voix off prend en charge toutes les didascalies. Que lui restait-il alors ? Elle était toujours sur un fil entre du jeu et du non-jeu, remettant constamment en cause sa capacité d’exister sur scène, pour que le public s’identifie à elle.

Soft Love

Digitalarti : Ce que l’on perçoit très bien dans #Soft Love, c’est une très belle union entre le fond (le discours) et la forme…

F.D. : C’est ce que nous recherchions. Cécile, en tant qu’actrice, n’a pas la partie la plus facile. Elle se retrouve un peu cristallisée comme un échantillon d’humanité, au milieu d’un tout assez inhumain. Cela a d’ailleurs pas mal déstabilisé le public de théâtre. On nous a parfois reproché un manque de jeu, un manque de vie, alors que c’est tout à fait le propos de la pièce : ce manque de vie qui nous guette finalement… Déshumaniser notre actrice c’était aussi faire un constat de société. Dans ce jeu inhumain, il y a un abîme qui s’ouvre, qui n’est pas forcément facile à vivre pour le public non plus. Mais cela fait partie d’un tout qui se met en place et qui rend l’ensemble cohérent, je pense.
 


#SoftLove introduction from Les Indépendances 

Propos recueillis par Maxence Grugier
 

Glossaire et bibliographie:

Machine Learning: méthodes d’apprentissage systématique permettant à un programme d'évoluer et de se perfectionner afin de remplir des tâches complexes.

Singularité: moment hypothétique dans l’histoire de l’évolution technologique où, selon certains penseurs, chercheurs ou scientifiques, l’intelligence surgira de manière indépendante, au sein d’un programme ou d’un réseau. Le point d’apparition d’une intelligence non-humaine dans le futur.

Mèmes: idées ou phénomènes de mode, repris et distribués en masse sur internet

Eric Sadin - Soft Love (Galaade Edition)

CieLeClair-Obscur : www.leclairobscur.net/#softlove

RVBN de Bron : blogs.ville-bron.fr/rvbn2017

 

 
 

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