Scopitone 2017, avant-poste de la mutation des arts numériques

Festival Scopitone 2017

Du 20 au 24 septembre 2017, Scopitone le festival nantais dédié aux cultures numériques présente sa 16ème édition. Un vaste programme, à la croisée de l’art, de la recherche et de l’expérimentation, qui comprend concerts, performances, installations, parcours d’expositions, tables rondes et conférences. Une édition 2017 tournée vers les pratiques artistiques dites « post-numériques », qui fait écho à la mutation des usages et à la banalisation de la technologie, en art, comme dans nos vies quotidiennes. Présentation et analyse des tendances fortes de la création numérique contemporaine avec Cédric Huchet programmateur et directeur artistique  "arts numériques" du festival Scopitone.

Cette édition 2017 de Scopitone célèbre clairement la tendance dite du « post-numérique ». Il faut donc s’attendre à la découverte d’œuvres au sein desquelles la prouesse technologique s'estompe au service de l’artistique…

Cédric Huchet : C’est un sujet qui nous tient à cœur depuis quelques temps pour différentes raisons : dans le contexte global du numérique envahissant, omniprésent et permanent, nous pensons qu’il est important de prendre de la hauteur et d’avoir un parti pris critique. Pour autant, nous nous considérons toujours comme des acteurs proactifs du numérique et nous n’avons aucunement vocation à ne plus l’être, mais peut-être à le faire différemment et un peu plus intelligemment. C’est aussi une réaction aux politiques culturelles ou publiques qui manquent parfois quelque peu de distance et encouragent un discours du tout numérique, dans une course en avant vers le « toujours plus », le « toujours mieux », le « toujours plus efficace » et surtout plus rentable. Il est regrettable que cela exclut souvent la démarche personnelle, le DIY ou l’expérience. En tant que festival qui encourage depuis plus de 15 ans ces pratiques numériques, nous avons peut-être notre part de responsabilité. Du coup nous avons aussi la responsabilité de nous poser des questions et de continuer, mais en connaissance de cause et de façon responsable.

Et en vérité le numérique ne disparait pas, il reprend juste sa place d’outil de création, le support technique sur - et avec - lequel les artistes développent leurs travaux…

Cédric Huchet : Oui tout à fait. C’est d’ailleurs une tendance que l’on remarque un peu plus aujourd’hui mais qui date déjà de quelques années, et qui consiste à contourner la démonstration technologique ou le « prétexte à », via des technologies numériques encore plus affinées et pointues, ou du recours au low-tech et au « old tech », qui laissent plus de place à l’artistique.

Scopitone 2017 exposition
The Limitations of Logic and the Absence of Absolute Certainty, Alistair McClymont (vidéo)

On assiste également à une nette évolution esthétique des arts et pratiques numériques. De nombreuses démarches excluent presque totalement les clichés du genre : l’écran, le pixel, la surbrillance, l’imagerie de science-fiction tendance « hyper-futur et innovation », ou l’imagerie lisse, infographique, pour laisser la place à des œuvres fortes et plus personnelles. Dans cette catégorie on peut citer les travaux de Samuel St-Aubin, d’Alistair McClymont, de Yang 02 & So Kanno…

Cédric Huchet : En effet. Et si l’on se réfère aux travaux d’Alistair McClymont, à ceux de St-Aubin ou à l'artiste japonais Ryôta Kuwakubo avec The Tenth Sentiment son petit train / théâtre d’ombre, que l’on a présenté en 2014 au Château des Ducs de Bretagne (une pièce qui date déjà de 2010), on constate, comme je le disais, que c’est une tendance qui existait déjà avant, mais qui aujourd’hui est plus présente et récurrente dans la création contemporaine. La tendance aux dispositifs d’objets de récupération dont tu parles a donc été inspirée par d’autres artistes il y a déjà plusieurs années de ça. Cette démarche, qui était singulière hier, l’est de moins en moins dans un contexte de surconsommation et de propagande high-tech. Elle est même de plus en plus importante.
 

On constate également un net engagement de ces artistes aujourd’hui. Un engagement politique, social, environnemental. Est-ce que tu partages ce point de vue ? C’est ce qui les rapproche d’ailleurs de plus en plus de l’art contemporain non ?

Cédric Huchet : C’est vrai. Personnellement, j’aurais même voulu encore un peu plus de radicalité. Montrer encore plus de pièces qui traitaient du post-numérique de façon engagée, entérinant par la même occasion ce rapprochement dont tu parles. Pour autant, cela reste difficile. Pour des questions de lieux déjà, et pour des questions plus triviales de budget. Pour autant je suis très content de cette tendance actuelle, et je pense qu’à Scopitone nous allons continuer (soit l’année prochaine, soit dans les éditions futures) d’évoquer ces sujets. Peut-être avec d’autres spectres, ou d’autres mises en relief. C’est important pour nous. Concernant le sujet du post-numérique, quand bien même je trouve que l’illustration est très forte dans cette approche cette année, les œuvres présentées ne pointent pas non plus de façon extrêmement radicale dans cette direction. Nous aurions pu faire plus fort, mais c’est aussi pour nous une introduction à ce sujet. Scopitone étant identifié comme un festival d’art "numérique", nous devions prendre des précautions avec une approche qui est encore émergente pour le public. Il était difficile d’en prendre brutalement le contrepied absolu. En revanche, il y a des artistes et des œuvres qui, pour le coup, sont très contestataires, voir très militants. Nous allons d’ailleurs accueillir en décembre l’exposition DISNOVATION de Nicolas Maigret, qui est dans la continuité de cette approche engagée, critique et post-numérique. ( Lire également: Nicolas Maigret : Le musée virtuel des Futurs Non-Conformes).
 

Remote Memories Yannick Jacquet
Remote Memories, Yannick Jacquet

 

Une autre tendance forte s’inscrit dans la réflexion et la monstration - autour et de - thèmes liés à la nature, au climat, au biologique… Je pense à des œuvres comme « The Limitations of Logic and the Absence of Absolute Certainty » d’Alistair McClymont, ou « Remote Memories » de Jacquet…

Cédric Huchet : Les artistes se penchent de plus en plus sur ces sujets, que l’on taxera de « très brûlants » et complètement inscrits dans la démarche post-numérique, de l’écologie, l’environnement, l’impact de l’humain sur la planète, à l’évolution de la société ou à l’Anthropocène, etc. Les artistes s’emparent de ces sujets d’une façon de plus en plus intelligente, sans tomber dans la négation forcenée, ni la critique gratuite, dans une forme de réflexion et de militantisme qui met à profit la démarche sans négliger le résultat. Voir une pièce d’Alistair McClymont, qui parle de ces sujets, c’est toujours une vraie expérience esthétique. C’est beau, mais on sent immédiatement derrière une démarche, un propos, une intention. On peut également citer les travaux du Québécois Herman Kolgen, qui est toujours très esthétisant, et même s’il ne se reconnait pas dans une véritable démarche politique, porte sa part de message critique et de réflexion – du point de vue de l’artiste – sur le monde. J’aime ce militantisme artistique, ou poétique. Il permet plusieurs degrés de lecture et différentes analyses d’une œuvre, ou d’une démarche, sans fermer les portes à la séduction ou à l’émerveillement.
 

C’est également la première fois que Scopitone propose des monographies (ou des expositions solos). Cela aussi est symbolique d’une évolution du format vers l’art contemporain. Non ?

Cédric Huchet : Nous ne sommes pas dans le manichéisme, « contre ou avec ». En revanche, depuis quelques années nous essayons d’étoffer et d’élargir le spectre de notre offre, principalement dans l’optique de faire découvrir des artistes qui présentent plusieurs propositions et plusieurs formes. On a souvent des artistes qui viennent faire une performance et qui font une installation à côté, ou qui présentent une œuvre sur laquelle ils vont performer à un moment donné. C’est bien évidemment pour nous également l’occasion de présenter un artiste qui va ensuite animer une table ronde ou un workshop durant le festival. C’est surtout une manière de montrer des formes différentes, avec des modes d’intervention différents, des temporalités différentes, ou des démarches plus difficiles à étiqueter, entre performance et installation. C’est cela qui nous intéresse. Alors effectivement, avoir des espaces réservés, dédiés à des contenus monographiques, cela prend encore plus de sens du fait de proposer un parcours dans le parcours en quelque sorte. Cela permet de creuser le parcours de l’artiste, de voir son évolution, d’avoir un aperçu de sa biographie artistique. En plus, présenter une seule œuvre d’artistes comme Samuel St-Aubin ou Flavien Théry n’aurait aucun sens. Leur travail est tellement lié par les mêmes concepts qui se répondent que présenter un ensemble d’œuvres est plus pertinent. Du coup, on peut dire en effet que quelque part nous nous rapprochons du mode opératoire ou des intentions de l’art contemporain, mais ce n’est pas notre but principal. L’idée étant de toute façon de réconcilier ces deux univers et de mettre fin aux « guerres de chapelle ». Pour tout dire, Flavien Théry représenté par la Galerie Charlot à Paris, ou l’arrivée de Myriam Bleau au Musée des Arts de Nantes sont déjà deux symboles forts dans ce sens.

table ronde Scopitone 2017
Table ronde «Art, design: vers une ère post-numérique? » 

 

A propos du « rapport qu’entretient l’art post-numérique avec la technologie » - qui est une des questions de la table ronde sur le sujet du 21 septembre - certains artistes donnent l’impression de militer pour une ère-post-numérique qui s’érige « contre le numérique » (je pense aux hacktivites féminins de Hackteria ou aux travaux de la designer Alexandra Daisy Ginsberg) tel qu’encore envisagé il y a peu. Qu’en penses-tu ?

Cédric Huchet : Je pense qu’il y a plusieurs façons d’être activiste, militants ou contestataires. Tous les discours sont intéressants quand ils sont pertinents, et aucun ne s’opposent réellement. Là où on pourrait considérer qu’il existe des antagonistes forts entre, par exemple, hackers et Fab Labs, tenants du low-tech et du jeu vidéo ou de la réalité virtuelle, nous, nous préférons penser que ces gens peuvent collaborer ensemble. Cela peut sembler naïf, mais j’ai toujours été de ceux qui pensent que la confrontation d’idées et une bonne chose. Que cela doit nous aider à penser le numérique autrement et à y trouver le meilleur pour aboutir à des projets et des collaborations brillantes.
 

Que penses-tu de ces différentes tendances : celles du bricodeur/bricoleur do-it-yourself anti-numérique et celle de l’artiste pour qui les technologies numériques sont juste un moyen et non une fin ?

Cédric Huchet : En tant qu’acteurs proactifs des pratiques numériques, nous sommes bien évidemment vigilants. Pour autant, nous ne sommes pas anti-numériques. Par contre, il est évident pour nous que le numérique à toute les sauces n’est pas la solution, surtout comme il est pensé dans certains milieux politiques par exemple. Le numérique doit être envisagé avec une prise de distance et un regard critique, comme toute chose dans ce monde. Avoir un regard critique c’est aussi construire des choses, cela ne veut pas dire y mettre fin, ou militer pour leur disparition. Cela veut plutôt dire changer son regard sur les choses, étudier les questions de fond, regarder les différentes alternatives et essayer d’aller dans le bon sens. Et pour cela, il vaut mieux être à l’écoute de tout le monde et des différents discours qui nourrissent ces démarches, afin de profiter au maximum de la richesse de toutes les propositions et solutions possibles.

Sokanno et Yang02 Semi-senseless Drawing Modules
Semi-senseless Drawing Modules, Sokanno & Yang02 (vidéo)
 

Du coup, en tant que programmateur de longue date des arts contemporains numériques, quelle serait précisément ta définition des arts « post-médias » ou « post-numériques » ?

Cédric Huchet : J’aime bien l’idée qui dit que « l’art numérique n’existe pas ». Je pense que l’on a un peu trop vite donné une appellation à quelque chose de complexe et qui méritait mieux. Le post-numérique sera forcément très emprunt de numérique, mais il le sera avec des données sociétales, philosophiques, humanistes, qui émergent peut-être un peu plus aujourd’hui.  
 

De plus en plus d’artistes insistent sur le côté « artisanal », l’aspect « dispositif », de leurs œuvres, c’est aussi un symptôme de « la fin de la fascination exercée par le numérique » que vous soulignez dans le programme des tables rondes… Je pense à Samuel St  Aubin et ses sculptures cinétiques présentées comme des « dispositifs autonomes » ou « électromécaniques ». Cela aussi selon toi procède de la démarche post-numérique ?

Cédric Huchet : Complètement. Le numérique, quand il touche à l’absurde, à l’inutile, à des choses viscérales comme la peur, commence à toucher au paroxysme de ce sujet-là. Et tout ce qui est lié à l’excès, au paroxysme, donne généralement des choses très intéressantes. C’est à la fois très dangereux, cela fait peur, on pense que cela va faire disparaitre des choses (alors que souvent, comme l’apocalypse, ce n’est qu’un recommencement) mais en tout cas cela touche la sensibilité la plus exacerbée des individus. Et nous sommes à une époque paroxystique, qui, à mon sens, a besoin d’éprouver, de se frotter à ce genre de réflexions, à ce genre d’extrême.

Propos recueillis par Maxence Grugier
 

SCOPITONE - 16ÈME ÉDITION
DU 20 AU 24 SEPTEMBRE 2017
NANTES


programme

Programme rdv pro, mini conférences, tables rondes, masterclass

Digitalarti est partenaire de l’édition 2017 du festival Scopitone

 

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