Scopitone 2016, que faut-il retenir ?

scopitone 2016

Scopitone vient de clôturer sa 15e édition. Durant une semaine le festival nantais a accueilli quelques milliers de visiteurs. Explorant le vaste champs des cultures numériques, installations, concerts, conférences et performances ont conduit les festivaliers à différents points stratégiques de la ville. Du Château des ducs, écrin de choix pour le magistral Unfold de Ryoichi Kurokawa à Stereolux, quartier général des festivités, que faut-il retenir de ce cru 2016 ?

Le numérique et la perception de la réalité

« 53 000 spectateurs, 16 lieux, 67 artistes-groupes, 17 nationalités, 3 valises d'artistes égarées en vol, 3 jours de montage pour la Boîte sous les Nefs, 635 repas servis au catering, 187 bénévoles à nos côtés sur 5 jours () et 1 000 autres souvenirs Merci ». Le message de remerciement des organisateurs est plutôt cocasse tant ce qu’on retiendra de cette édition concerne la data. Pourtant, à la lecture du programme, le thème n’est pas directement annoncé comme tel. C’est plutôt la perception de la réalité par la manipulation et le détournement qui est invoqué. Et ce, dès la soirée d’ouverture du mercredi 21 septembre, avec Ljós, du collectif Fuse*. La spectacle est assez évocateur de ce qui est produit aujourd’hui dans le monde de l’art numérique : esthétique minimaliste, couleur monochrome et projection interactive. La danseuse et cordiste Elena Annovi arrive à subjuguer le public avec un supplément d’âme indéniable du à sa prouesse circassienne.

Par ses contorsions elle redonne au mot « performance » son sens originel. Les deux performances suivantes ne pas secouent radicalement la vision des arts numériques : Perspection de Matthiew Biederman et Pierce Warnecke (lire interview) joue sur la génération d’illusions visuelles et sonores mais à tendance à s’épuiser sur la durée. Des formes géométriques de couleurs bleu, rouge et blanche, sont projetés sur deux écrans, confondant visuels aplats et 3D. Continuum de Paul Jebanasam et Tarik Barri, est sans doute moins conceptuel et s’envisage même comme un récit de science fiction : big bang, voyage au confins du cosmos… la narration est intéressante, la composition sonore et visuelle, organique et texturée. Passée cette soirée d’hors d’oeuvres, les installations de qualité, compensent ce sentiment d’inachevé.

Diapositive 1.2, exposée à Trempolino, mérite sans aucun doute la palme de l’oeuvre la plus contemplative. Créé par le duo de Children of the Light l’installation est constituée d’un anneau de métal noir en rotation dans lequel est nichée une série de lampes LED.


DIAPOSITIVE from Children of the Light 

Elles permettent d’illuminer l’intérieur ou l’extérieur du cercle et jouent sur le pouvoir de la lumière et de l’ombre. La fumée ambiante crée des formes dans l’espace et la noirceur abyssale, entraperçue selon les perspectives, évoque la profondeur insondable d’un trou noir. Enfin parmi le reste de la programmation, qui aurait certainement mérité un développement plus long (Rekion Voice de Katsuki Nagami ou constrained surface de Ryoichi Kurokawa), le travail de Lee Byungchan est à souligner.

Ces créatures urbaines animées par une soufflerie motorisée évoquaient la mythologie du folklore asiatique. Le monstre qui apparait sous nos yeux en se gonflant, prend une forme menaçante puis une forme féérique en se dégonflant. Une fascinante mutation qui a plu aux enfants ne tarissant pas de superlatif. Dans ce cas, difficile de contredire le proverbe associant la vérité à la bouche des enfants. Urban Créatures démontre également une volonté du festival de se détacher des dispositifs hi-tech. Si l’émotion dégagée était l’unique critère d’une critique d’oeuvre d’art, Lee Byungchan prouverait que la démarche low-tech est tout aussi efficace que les grosses armadas technologiques.


Lee Byungchan ,jardin des plantes Nantes

Une histoire de data

Quelques autres oeuvres du parcours d’exposition ont focalisé toute l’attention. Plutôt que de parler de perception de la réalité, certaines installations peuvent être réunies sous un même étendard, celui des datas. Martin Lambert, responsable du Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux (Stereolux organise le festival Scopitone) explique le parti pris. « La perception du réel est une thématique générale dans laquelle nous inscrivons plusieurs événements traitant des datas : unfold de Ryoichi Kurokawa, Cinetica de Martial Geoffre-Rouland ou Memory Lane de Félix Luque Sanchez. Pourquoi les datas ? Cest devenu un matériau relativement accessible, et la quantité des données est quasiment illimitée. De fait, de plus en plus dartistes sapproprient les datas». 

Chacune de ces oeuvres abordent donc à sa manière le vaste thème des datas. Annoncé comme le joyau de cette édition. unfold n’a pas déçu les festivaliers. Né d’une collaboration art-science, l’installation est l’oeuvre de l’artiste japonais Kurokawa. Ce dernier a travaillé à partir de milliers de données scientifiques fournies par Vincent Minier, astrophysicien au CEA-Saclay.

unfold scopitone
unfold, Kurokawa

Ici la data permet une représentation sensible et hautement poétique de la naissance des exoplanètes. Les remarques hallucinées des visiteurs, partagées par petits et grands, témoignent de la qualité du rendu du maitre nippon. La traditionnelle et innocente question « qu’est ce que c’est ? » à propos des compositions visuelles, restera sans réponse… ouf de soulagement, la lecture personnelle des visiteurs est préservée et chacun se fera sa propre idée de l’interprétation à avoir. Soulignons également le caractère immersif de l’oeuvre pourtant déployée à partir d’un dispositif assez simple : trois écrans  verticaux disposés de façon parabolique.

Felix Luque Sanchez présente, en duo avec l’Espagnol Inigo Bilbao spécialiste de la dataviz et de la modélisation 3D, un travail tout à fait différent. Les datas sont ici l’occasion de modéliser des souvenirs d’enfance. Avec Memory Lane (lire l’article) les artistes abordent la thématique de la mémoire et de l'espace par la capture en 3D de lieux chers aux artistes : les plages, les rochers, bois et grottes le long des côtes d'Asturie en Espagne. L’installation est représentée par une vidéo sur deux écrans et par un étrange rocher sculpté numériquement et glissant littéralement en lévitation face au spectateur.

Enfin Cinetica est un travail conjointement mené entre Stereolux et Orange Labs. « Orange Labs souhaitait aller au delà dun intérêt purement business, apprendre de ces clients pour pouvoir mieux les connaitre et mieux les marketer. Non, ici il sagit dun objet de dataviz à mi chemin entre recherche, design et technologie. Cinetica permet de visualiser le mouvement et lactivité de la ville grâce aux données de mouvement des utilisateurs, collectées et analysées depuis leurs smartphones » explique Martin Lambert.

cinetica
Cinetica, 
Martial Geoffre-Rouland 

Le résultat se matérialise en un long panneau composé d’une centaine de petites barres LED, orange, bleu ou rouge évolue en permanence. Les lumières tournent en fonction de l’activité des individus et donnent à voir une composition où la surprenante esthétique est maitrisée. Cinetica a également été le prétexte initial d’une programmation autour de la dataviz, ou l’art de la représentation des données.
 

et de dataviz

Ainsi trois événements connexes à cette installation ont été particulièrement intéressants. La cité des données est l’un des workshops organisés sur ce thème. La démarche portée par le collectif Design Friction est disruptive et purement prospective. Il s’agit ici d’imaginer un monde, proche de la science-fiction, où les datas feraient n’importe quoi. Comment les données façonnent la ville et la capacité de cette dernière à les influencer en retour. Enfin la table ronde La matérialité des données, organisée jeudi 23 septembre au Passage Sainte-Croix, était l’un des moments forts du festival. Animée par Rose Dumesny, doctorante en design, la rencontre invitait des spécialistes de la dataviz à se réunir autour de travaux passionnants avec des approches complémentaires. La toile de fond « comment représenter la donnée ? » soulevait bien d’autres questions plus passionnantes : « comment rendre une donnée tangible ? », « comment expérimenter et ressentir une donnée » et « pourquoi se réapproprier les datas ? ». Après une introduction sur la démarche globale de la datavisualisation, que ce soit à partir de la valise à data de Rose Dumesny ou du Visualisation kit de Samuel Huron, le studio Cheval Vert, spécialiste dans le design d’interaction a exposé son travail autour d’un concept cherchant à matérialiser physiquement certaines données : la dataphysicalisation. Stéphane Buellet, fondateur du studio, prend l’exemple d’IDILL, un trophée conçu pour l’International dance online short film festival. A partir d’une capture d’écran du film récompensé, le designer récupère les pixels et analyse leur luminescence.

Stéphane Buellet scopitone
IDILL 2011 trophy, Trophées en impression 3D pour l’International dance online short film festival

Il les matérialise ensuite grâce à une imprimante 3D et crée un objet unique en son genre. Béatrice Lartigue, du Lab212, et Louis Eveillard étaient également invités. Ce dernier a présenté plusieurs travaux dont Hypomnémata. A partir d’enregistrement d’historiques de position Google et des comportements déduits par l’intelligence artificielle du géant américain, Louis Eveillard cartographie ses 9 activités quotidiennes. Selon lui, cette dataviz permet de poser un regard sur sa propre vie et de conserver une trace de sa mémoire. Son projet Along the Trail est un modèle du genre.


Along The Trail from jérémie lasnier 
 

Utilisant la technologie VR, l’installation permet de se promener dans des paysages générés à partir des données de nos propres médias sociaux (rendues exceptionnellement accessibles par Facebook). L'étude de ces paysages invite ainsi à redécouvrir les événements passés et des souvenirs oubliés stockés dans les centres de données distants. Martin Lambert résume bien l’ambition de ces différents projets : « La Dataviz nest pas quune question de forme géométrique ou dune infographie. Le lien avec une donnée peut être physique ou émotionnel. Il sagit de créer des nouvelles expériences ».
 

Concerts et musiques électroniques

Enfin puisque les festivités de Scopitone sont également nocturnes, plusieurs concerts ont été remarqués. Jacques, vu en 2015 au festival Maintenant (avec le spectaculaire Seventeen de Nils Völker comme scénographie) prouve qu’il n’y a pas que sa coupe de cheveux qui est déjantée. Un fouet de cuisine, un pulvérisateur de jardin… toutes les sonorités sont retravaillées par ce spécialiste du sampling improvisé. Le résultat donne un live à énergique et bouillonnant.

Lieu Unique Scopitone
 Leviathan et ses Fantômes, Lieu Unique

Le show 60° 43 Nord de Molecule fait également son effet même si la magie de la projection à 360° disparait rapidement. Son projet basé sur des enregistrements de vagues et du son du mat qui grince, lors d’un périple à bateau, méritait un traitement visuel plus abouti. Une remarque d’autant plus pertinente que Leviathan et ses Fantômes, visible au lieu unique, permettait de faire un parallèle direct. Dans cette vidéo tournée après une année passée en mer de l’Atlantique Nord, ce sont différents portraits physiques et cosmiques du monde océanique qui sont proposés. Déstabilisant et vertigineux. 

Un dernier mot pour la fin ? Vivement l’an prochain !

Rédaction Adrien Cornelissen

Photo titre:  constrained surface de Ryoichi Kurokawa
crédit © Clack / David Gallard - Scopitone 2016

Festival Scopitone
Du 21 au 25 septembre 2016
www.scopitone.org

 

 

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