Retour sur le colloque: "Quel Marché pour l'Art Numérique"

Actes du colloque Quel Marché Pour L'art Numérique ? organisé par Digitalarti - avec Drouot Formation et l'institut pédagogique de l'Hôtel Drouot en invités - dans le cadre du festival Futur en Seine au CentQuatre, à Paris, le 22 juin dernier.
Synthèse des trois tables rondes où sont intervenus des artistes et professionnels du numérique et de l'art contemporain qui ont esquissé des pistes pour ouvrir la voie du marché de l'art numérique en tentant, à travers définitions, réflexions et propositions, d'inventer la cote d'œuvres dont l'essence créative est intangible.

TABLE RONDE #1

art numérique colloc

Thématique: Qu'est-ce qu'une œuvre d'art numérique ?

Introduction: Dominique Moulon (journaliste, enseignant et critique en art et nouveaux médias)
Animateur:  Manuela de Barros (philosophe française et théoricienne de l'art. Maître de conférences à l'Université Paris-VIII, elle enseigne l'esthétique et les rapports entre arts, sciences et technologies)
Intervenants: Olivier de Baecque (avocat, spécialiste du marché de l'art), Violaine Boutet de Monvel (critique d'art et doctorante en histoire de l'art contemporain à Paris 1 / Panthéon-Sorbonne), Miguel Chevalier (artiste), Marie-Claire Marsan (secrétaire générale du Comité Professionnel des Galeries d'Art)

Synthèse: La question "qu'est-ce qu'une œuvre d'art numérique ?" est ouverte, multiple, et peut varier selon que l'on se place d'un point de vue esthétique, juridique, etc. En préambule, il convient de s'interroger sur la nature même de l'art numérique. Est-ce un genre en soi ? Le fait d'utiliser un outil numérique suffit-il à qualifier une œuvre d'art de "numérique"...? Le media est-il la seule référence ? La matérialité ou l'immatérialité l'unique référentiel ? Le support fait-il l'œuvre ? Quels critères spécifiques peut-on dégager pour parvenir à une définition ? Est-ce une œuvre de flux ou une œuvre matricielle que l'on peut copier, imprimer, diffuser, etc.

Le passage de l'analogique au digital pourrait être un des critères pour cerner la spécificité d'une œuvre d'art numérique. Mais ce moment charnière n'est pas opératoire pour qualifier l'art vidéo, par exemple. Il en marque juste l'extension vers d'autres modalités de projections, d'installations, de diffusions, d'expositions... Le détournement et la récupération ne sont pas non plus spécifiques à l'art numérique. Ces pratiques préexistaient avec d'autres formes artistiques (collage, etc.).

La définition de l'art numérique - cet art "relié à l'ordinateur" - est à rechercher autant dans "l'inventaire des différences" à établir par rapport aux formes d'art plus "classiques" que dans une certaine forme d'ambivalence intrinsèque. Ainsi l'art numérique implique souvent la participation du "spectateur" qui devient acteur, si ce n'est "artiste", dans le cadre d'une œuvre interactive et/ou générative. Auquel cas, peut-on parler d'œuvre collaborative ? Au terme de ces procédés et démarches se profile également une redéfinition de la notion d'auteur.

La difficulté pour monétiser l'art numérique tient aussi à cette ambiguïté, à ce manque de définition, d'identification, tant pour le public, que les acheteurs et parfois même les acteurs... Mais la création d'un marché - qui repose de fait sur l'organisation de la rareté - est-il compatible avec l'essence même de l'art numérique...? Cette fiction économique est-elle encore opérationnelle vis-à-vis de créations qui peuvent se passer de support tangible, matériel, même si le droit d'auteur est justement là pour protéger la création immatérielle...?

TABLE RONDE #2

Thématique: Quels moyens pour faire connaitre l'art numérique ? Quels en sont les circuits de promotion ?

Animateur: Frédéric Elkaïm (directeur de Drouot Formation)
Intervenants: Malo Girod de l'Ain (co-fondateur de Digitalarti), Christian Delécluse (enseignant, artiste et architecte), José Manuel Goncalves (directeur du CentQuatre), Valérie Perrin (directrice de l'espace Gantner), Pau Waelder (critique d'art et commissaire indépendant)

Synthèse: Le problème de la connaissance de l'art numérique est aussi un problème de reconnaissance... Il y a un soupçon sur la légitimé de l'art numérique par rapport à d'autres formes ou domaines artistiques. Pour autant, l'art numérique n'est pas un "art de geeks" : son existence est ancrée dans l'histoire de l'art depuis trois décennies maintenant. Dès lors, la question est de savoir pourquoi subsiste-t-il encore des freins envers l'acception de l'art numérique dans le circuit de l'art contemporain ?

D'une part, l'interdisciplinarité de l'art numérique entre en conflit avec les catégories classiques validantes de l'art contemporain qui ont été construites au fil des années avec des spécialistes qui souhaitent garder leurs champs d'intervention... Autre problème, "franco-français", le manque de leader important et reconnu - critique d'art, galeriste, artiste, collectionneur, etc. - dans le milieu de l'art contemporain qui s'engagerait en faveur de l'art numérique auprès des prescripteurs... Troisième facteur, la confusion du grand public par rapport aux techniques, modes et formes par lesquelles l'art numérique s'exprime.

Reste un travail de défrichage de la part de festivals autour desquels s'est principalement constitué l'art numérique tel que nous le connaissons. Avec le risque d'un développement en vase clos. Et de certaines galeries. Précurseur. Mais pas assez. De même que les écoles et lieux d'enseignements artistiques, encore en retrait par rapport aux nécessités requises par l'art numérique. D'autres espaces de promotion sont à inventer ou à consolider. Les entreprises, partenaires importants, présentent une capillarité d'intérêts croisés avec l'art numérique en termes de recherche, d'innovation, de communication... Les espaces publics, enfin, offrent aussi beaucoup de possibilités de monstration et de communication événementielle...

La problématique de la diffusion de l'art numérique fait apparaître un changement: le passage de l'ère du soupçon à celle des questions. Il y a de plus en plus de diffuseurs, de producteurs et de lieux pluridisciplinaires qui portent l'art numérique sans le promouvoir pour cause d'interrogation sur l'objet même qui est exposé, qui bougent les catégories habituelles d'une programmation... Mais aussi pour contrer les réticences des investisseurs, des pouvoirs publics qui subventionnent, ainsi que du public, tant il reste encore difficile d'associer art et technologie... Une dissociation qui matérialise la frontière entre culture scientifique et artistique qui s'est forgée en Europe avec les Lumières...

TABLE RONDE #3

Thématique: Quel marché pour l'art numérique ? Comment construire sa cote ?

Animateur: Stéphane Corréard (critique d'art, Directeur Département art contemporain SVV Cornette de Saint Cyr)

Intervenants: Juan-Carlos Bendana Pinel (Galeriste, galerie Bendana Pinel), Samuel Bianchini (artiste) Éric Dereumaux (Galeriste, galerie RX), Julie Miguirditchian (commissaire d'exposition et responsable développement à DigitalArti), Johan Tamer Morael (directeur de Slick et directeur de la galerie JTM), Pascale Cassagnau (inspectrice de la création, responsable des fonds vidéo et nouveaux médias, Cnap)

Synthèse: Comment établir une côte ? En soi, cette question présuppose la pertinence du modèle du marché de l'art contemporain appliqué à l'art numérique. Mais est-ce vraiment une démarche commerciale adaptée compte tenu de certaines spécificités de l'art numérique ? Dans ce domaine, peut-être plus que pour d'autres formes artistiques, la question de la vente est délicate, voire ambigüe... Quel objet vendre ? L'ordinateur ? L'écran ? Le programme ? Sur quelles critères et modalités ? Faut-il créer un package...?

Reste que pour établir un marché, la photographie puis la vidéo ont procédé en mimant les codes marchands de l'art contemporain (certificat d'authenticité, tirage limité, etc.). Mais à démarche similaire, l'art numérique doit - devra - en outre sublimer les problèmes techniques et juridiques (édition, duplication, conservation...) liés à la spécificité des supports requis par une œuvre multimédia pour que ceux-ci ne constituent pas - plus - un écueil dans l'établissement de sa valeur marchande.

Au-delà des points de convergences et divergences entre l'art contemporain et l'art numérique, se pose aussi une question paradoxale qui transcende le marché de l'art depuis quelques années : comment vendre un objet d'art tout en étant économiquement moins dépendant de la vente des objets ? Des pistes commencent à s'esquisser, tel un "droit de monstration", mis en avant par certains artistes qui réclament des honoraires lors d'exposition, ou l'établissement d'un service après-vente (maintenance)... Plus largement, c'est l'invention d'un nouveau mode de financement de l'art - qui ne repose plus seulement sur la vente de l'objet en lui-même mais sur son "temps d'exposition" et sur la prestation de son créateur - qui commence à faire son chemin... Une économie de l'accès et du flux...

Mais le coût de production d'une œuvre numérique impose peut-être aussi sa valorisation sur d'autres marchés que celui de l'art. De par les éléments et dispositifs employés, certaines œuvres nécessitent tout un travail d'ingénierie (mécanique, optique, informatique, etc.) sans lequel l'artiste ne pourrait finaliser son œuvre. Le coût, parfois exorbitant, de ce travail peut être financé en amont, en s'associant avec des industriels et des scientifiques, des laboratoires de recherches ou des bureaux d'études... établissant de surcroît une synergie au niveau de l'innovation entre le monde de l'entreprise et le champ artistique...

D'autres acteurs peuvent également concourir à la mise en place de ce nouveau marché de l'art. Ce qui implique une redéfinition des rôles. Ainsi, le collectionneur pourrait se faire mécène... Le galeriste, producteur. La galerie devenant ainsi non seulement un lieu de diffusion, mais aussi de production... Mais on ne peut envisager une côte sans "valeur attribuée"... Et la problématique liée au marché de l'art numérique, en dernière instance, provient peut-être d'une dévalorisation: beaucoup de créations s'appuient sur des procédés ludiques mais dénués de fondement esthétique fort, beaucoup d'artistes cherchent à se renouveler par la technique au détriment d'une exigence artistique plus poussée. Ce phénomène étant entretenu par une certaine ghettoïsation de l'art numérique (festivals dédiés, etc.)...

transcription / synthèse : Laurent Diouf

Suite à ce colloque, Digitalarti et Drouot travailllent ensemble à l'organisation en 2012 d'une première vente aux enchères d'art numérique sur le second marché, qui permettra de mettre en relation les artistes contemporains utilisant les nouvelles technologies et les collectionneurs et de donner une idée concrète de la cote de leurs œuvres.

Futur en Seine: www.futur-en-seine.fr

Publié dans Digitalarti Mag #7

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