Retour sur la 55ème BIENNALE DE VENISE

biennale venise 2013

Si les pavillons historiques de la biennale de Venise sont regroupés dans les Giardini, certaines nations investissent les palais de la Cité et c’est à Massimiliano Gioni que l’exposition de l’Arsenal a été confiée. La biennale de Venise, c’est aussi près d’une cinquantaine d’événements collatéraux et deux "Lions" : l’or a été attribué à Tino Sehgal et celui d’argent à Camille Henrot.

 

Au Pavillon Français

C’est Anri Sala (page wikipedia) qui, dans les Giardini, représente la France au sein du Pavillon allemand suite à un échange entre les deux pays. Sa pièce, intitulée Ravel Ravel Unravel, met en scène le concerto pour main gauche que Ravel composa pour Paul Witgenstein amputé du bras droit pendant la première guerre mondiale. Les deux séquences vidéo qui se superposent dans la salle principale ayant les allures d’une chambre aniconique se focalisent sur les mains gauches de deux pianistes différents. Elles semblent se suivre, pour se dépasser, puis se rattraper alors que les mains droites restent impassibles, presque sans vie, comme amputées par la musique. Parfois, il nous apparaît que les mains se prolongent en passant d’un écran à l’autre, alors que la musique envahit tout l’espace. Les deux chorégraphies répondent à l’orchestre qui, de temps à autre, les recouvre. Et puis, de part et d’autre, il y a les images vidéo de DJ Chloé qui tentent de synchroniser ou “démêler” - unravel en anglais - les deux enregistrements. De multiples dialogues sublimés par la musique, de la main à la main, des mains aux orchestres, entre les vinyles, sous les mains de Chloé, s’entremêlent.

voir l'interview d'Anri Sala
accéder au site web du Pavillon Français

 

 

Les Émirats Arabes Unis

À l’Arsenal, les Émirats Arabes Unis ont un nouveau pavillon que Mohammed Kazem a investi avec Directions. Il s’agit d’une installation immersive, ce qui n’est pas si fréquent à Venise. On entre dans la pénombre pour s’avancer sur ce qui évoque la proue d’un navire. Et tout autour, il n’y a que de l’eau, à perte de vue dans l’image vidéo circulaire. La ligne d’horizon semble animée d’un léger roulis que notre corps rattrape sans que l’on y prenne garde. C’est par conséquent l’image qui agit sur nos sens, avant même que notre intellect ne s’en préoccupe. Il est en effet des œuvres qui sont destinées à l’esprit alors que d’autres s’adressent directement au corps. Mais il y a, sur le sol, des coordonnées GPS qui nous rappellent les rotations incessantes d’une myriade de satellites militaires ou commerciaux tout autour de la planète. La plus extrême des solitudes, même au-delà des frontières maritimes, nous apparaît tel un leurre. Pendant qu’il est si agréable d’abandonner son corps à l’image qui le contrôle, faisant ainsi l’expérience esthétique d’une œuvre sensorielle.

 

 

L’arrivée du Vatican

Le Vatican a maintenant son pavillon où il présente notamment le collectif milanais Studio Azzurro au travers d’une installation interactive ce qui, une fois encore, est assez rare à Venise. Et cela fonctionne plutôt bien puisque les spectateurs communiquent volontiers avec ceux qui sont dans les images projetées. Toucher les supports déposés contre les murs de l’ancienne salle d’armes revient à entrer en contact avec les êtres grandeur nature qui y résident. Les uns sont déficients auditifs et se mettent à mimer le vivant alors que d’autres sont en détention et évoquent leurs ancêtres. Tous sont en quelque sorte coupés du monde extérieur. Quant au dispositif qui est au sol, il représente une mémoire éphémère qui rend compte des derniers échanges en les prolongeant quelque peu. Une main se détache de l’image et celui qui l’habite se retire, jusqu’au prochain dialogue. Les gestes sont lents et le flux des spectateurs ordinairement pressés par l’ampleur de l’offre artistique en est quelque peu ralenti. Dans une Venise où la cité du Vatican renoue avec l’art de son temps.

 

 

De l’Arsenal à la Punta della Dogana

L’exposition principale de l’Arsenal s’intitule Palazzo Enciclopedico et présente quelques installations vidéo résolument contemporaines. Il y a, notamment, celles de Ryan Trecartin dont on retrouve le travail réalisé en collaboration avec Lizzie Fitch à la Punta della Dogana. Leurs espaces lounge aux allures d’appartements reconstitués invitent les spectateurs à se poser. Les casques audio qui y sont proposés permettent de s’isoler comme on se retire du monde en visualisant le flux ininterrompu des youtubers. Tout est donc affaire de mise en scène jusque dans les séquences vidéo projetées, là ou tous sont grimés et sur-jouent leurs rôles en évoquant le monde d’une télé-réalité qui n’a de réel que le nom. Le travail de Fitch & Trecartin est une conséquence de l’Internet participatif, prometteur de célébrités immédiates, que les amateurs de tendances qualifient de “post Internet”. Toujours est-il qu’il est difficile de se couper du flux des scènes qui s’enchaînent, sans début ni fin, et force est de reconnaître qu’il est des questions essentielles comme celle du genre, entre autres, qui y sont abordées de manière détournée.

Lizzie Fitch & Ryan Trecartin, Public Crop, Local Dock, Porch Limit”, 2011-2013. Photo: © Orsenigo & Chemollo
Lizzie Fitch & Ryan Trecartin, Public Crop, Local Dock, Porch Limit”, 2011-2013. Photo: © Orsenigo & Chemollo

 

Richard Mosse

Le pavillon irlandais où l’on découvre les photographies et vidéos de Richard Mosse est dans les alentours du Palazzo Grassi. L’exposition a pour titre The Enclave et les vues qui y sont présentées ont été prises en République Démocratique du Congo avec des pellicules infrarouges initialement utilisées par l’armée américaine pour détecter les camouflages pendant la seconde guerre mondiale. Ce procédé, artistiquement détourné de son usage, révèle la chlorophylle qui réfléchit tout particulièrement la lumière infrarouge. Aussi, les paysages sont saturés de couleurs allant du fushia à l’écarlate. Cette nature saisissante ainsi magnifiée par le regard du photographe, dans une première salle, ne parvient pourtant pas à faire oublier les luttes armées dont témoignent les séquences vidéo des salles adjacentes. Là où de jeunes combattants se prennent au jeu de la guerre. Quand toutes les nuances de rouge n’évoquent plus que le sang versé par des millions de morts directement ou indirectement imputables aux luttes armées qui sont aussi invisibles depuis les pays riches que le sont les rayons infrarouges pour le regard humain.

 

 

Une esthétique du bruit

À Venise, il y a des événements collatéraux comme l’exposition Noise regroupant quelques artistes et collectifs juste à côté de la Fondation Prada. Celle-ci a été conçue par les commissaires d’exposition Bruno Barsanti et Alessandro Carrer et s’articule autour de la notion de bruit dans tous ses états. Or c’est du bruit dans l’image dont il est question avec l’œuvre Post-Digital Mirror de Pascal Dombis. Son miroir qui n’en est pas véritablement semble pourtant refléter autant de mondes qu’il y a de points de vue dans l’espace. L’œuvre est unique mais le spectateur la multiplie à l’infini par ses déplacements. Dans le procédé détourné par l’artiste qu’est l’impression lenticulaire, c’est l’erreur qui retient son attention. Une part d’erreur assumée, que l’on retrouve fréquemment dans son travail et qu’il obtient ici en saturant son support de couches monochromes blanches et noires. Cette pièce, dont chacun reconnaîtra la part de cinétisme, est aussi post digitale car sa monstration est postérieure au procédé qui, lui, est digital. Au sein de l’espace d’exposition, c’est sa picturalité qui intrigue le spectateur dont la relation à l’œuvre est des plus élastique.

 

 

Les métamorphoses du virtuel

ORLAN, qui se crie en majuscule, s’expose aussi à Venise parmi “Les métamorphoses du virtuel”, Officina delle Zattere. Là où les trois corps qui peuplent la projection vidéo de grande taille sont à l’image de l’artiste elle-même, en écorchés. ORLAN, sans la moindre parcelle de peau, répète ce qui pourrait être une chorégraphie avec la lenteur de sa toute première performance consistant à aller d’un point à un autre, dans la ville de Saint-Etienne, avec la plus extrême des lenteurs. Quant aux gestes qu’elle reproduit, dans l’espace tridimensionnel de l’image, ils réactivent le mesuRAGE de rues, places ou monuments avec son corps, encore, pour seule unité. Le vide de l’arrière-plan, pourtant parfaitement noir, défile au rythme d’une gestualité ralentie contredisant l’extrême vitesse de calcul des machines qui se sont succédées pour sculpter tous les muscles, toutes les chaires et autres veines ou veinules du corps du modèle, bien au-delà de sa propre mise à nue. En “Liberté”, c’est l’indépendance de l’artiste et de la femme même, en écorchée, qu’elle célèbre.

ORLAN, La liberté et deux ORLAN corps écorchés, 2013. Photo: D.R.
ORLAN, La liberté et deux ORLAN corps écorchés, 2013. Photo: D.R.

 

L’art du vivant

Enfin, sur l’île de San Giorgio Maggiore, il y a l’exposition personnelle de Marc Quinn au sein de la fondation Giorgio Cini. On y découvre le dernier moulage de la tête de l’artiste. Comme pour les quatre précédents, depuis 1991, il lui a coûté plus de cinq litres de sang prélevé. C’est ainsi qu’il se voit vieillir et l’on pense inévitablement à Rembrandt dont les autoportraits trahissent l’action du temps sur le visage du peintre. Mais la tête est “vivante”, si l’on considère le sang congelé dont elle est constituée. Il est écrit dans la Vie de Saint Denis que Denis de Paris, après avoir été décapité, aurait marché pendant plusieurs kilomètres avec sa tête sous le bras pour l’offrir à une femme avant de s’écrouler, à Montmartre. Les têtes de sang de Marc Quinn, quant à elles, sont à vendre. On peu donc, en cette 55e Biennale de Venise, observer l’écorché d’une artiste, ORLAN, ou la tête coupée d’un autre, Marc Quinn, et ce, de leur vivant. Car le rapprochement les arts et les sciences ou technologies est une des composantes de l’art contemporain.

Marc Quinn, Self, 2011. Photo: D.R.
Marc Quinn, Self, 2011. Photo: D.R.

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Commentaires

art contemporain

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