Retour sur Elektra / MIAN 2017: La parole à Alain Thibaut, directeur artistique

Elektra Festival

Le festival Elektra fête sa majorité cette année. 18 ans de découvertes et de créations numériques – qui flirtent parfois et de plus en plus souvent avec l’art contemporain - animées d’une vision et d’une idée forte, celle de populariser des pratiques artistiques numériques exigeantes auprès du grand public. Pour programmer un tel évènement il fallait un passionné, et c’est le cas d’Alain Thibaut, directeur artistique du festival depuis le début, qui nous livre ici ses réflexions sur l’évolution des arts numériques, ses rapports avec l’art contemporain, ses spécificités et son engagement pour la création en général.

Digitalarti : Elektra obtient sa majorité cette année puisqu’il s’agit de la 18ième édition. C’est presque une institution. Qu’est-ce que cela fait d’être une institution dans le champ émergent des arts médiatiques ou numériques ?

Alain Thibaut : C’est peut-être là que se trouve le problème : cela reste encore émergent pour beaucoup de gens, même si pour moi il est convenu que ces pratiques artistiques du numérique sont bel et bien actées. Pourtant, au fil des années, on se rend compte que pour une majorité du public ce domaine artistique évidemment très large reste une nouveauté. Ce n’est pas toujours facile de faire comprendre en quoi ces pratiques sont actuelles et bien ancrées dans notre présent. Je sais aussi que le public, de tout horizon, est demandeur de ce genre de découvertes, surtout les plus jeunes, même s’ils ne viennent pas forcément d’un milieu intéressé par l’art. Si tu veux bien je vais te raconter une anecdote pour illustrer mon propos : hier nous étions au bar de l’Usine C où se donnait l’ouverture d’Elektra 2017, et nous avons entendu une jeune femme dire à son ami « c’est tellement difficile de trouver des choses aussi originales à Montréal ». Nous lui avons demandé ce qu’elle faisait dans la vie et pourquoi elle était là, et elle a répondu « je suis esthéticienne et vraiment ces créations m’intéressent ». C’est bien la preuve que les arts numériques sont en prise directe avec notre société et portent des problématiques et des questionnements qui intéressent tout le monde. Alors oui, nous sommes peut-être devenus une institution mais pour autant nous participons toujours à la découverte de nouveaux artistes, de nouvelles façons de créer.

Elektra festival

Digitalarti : La transition numérique n’est pas encore digérée, nous sommes donc toujours en transition. C’est ce que vous voulez dire ?

A.T. : Tout à fait, nous sommes toujours en transition. Même dans le milieu de l’art contemporain, le numérique n’est pas encore totalement perçu comme partie intégrante du mode de création de l’artiste aujourd’hui. L’informatique, le numérique fait peur. Au-delà de ça, les deux milieux se rencontrent à Montréal tout de même. A Elektra, nous avons commencé à investir les champs de l’art contemporain avec la Biennale (la BIAN dont la prochaine édition sera en 2018, NDR) en ouvrant à d’autres artistes, en proposant d’autres types de performances, en offrant d’autres choses à voir. Au départ, Elektra était plutôt orienté performance. Nous les présentions à l’Usine C à l’époque. Petit à petit, nous avons proposé des installations. Avec l’arrivée de la Biennale en 2012, je crois que nous avons réussi à fédérer les arts visuels contemporains, ou tout du moins à en faire la proposition, et cela marche plutôt bien.

Digitalarti : Aujourd’hui on confond souvent création numérique et créativité numérique, qu’en pensez-vous ?

A.T. : Pour nous à Elektra, la création numérique concerne les pratiques artistiques. La créativité numérique pour moi est plus de l’ordre de l’évènementiel, de l’économie, des démarches sociales et citoyennes autour des activités numériques, de l’interactivité pour le grand public, du domaine des start-up, des agences, etc. Je n’ai aucun problème avec ça, mais je considère qu’il est du rôle d’Elektra de soutenir et de montrer le pendant plus proprement artistique du numérique. Pour moi il est évident qu’il y a des artistes numériques qui ont des démarches aussi fortes que les artistes contemporains les plus reconnus. On a pourtant tendance à encore tout mélanger aujourd’hui. Cela vient certainement de cette période transitoire à rallonge dont tu parlais à l’instant.

BIAN Montréal
ELEKTRA - MIAN – avec Alain Thibault à Cinémathèque québécoise.

Digitalarti : A ce propos, après toutes ces années préférez-vous parler d’art numérique ou d’art contemporain pour ce que vous présentez à la BIAN et à Elektra ?

A.T. : Les deux mouvements convergent de plus en plus. La Biennale Némo à Paris compte présenter l’évènement comme une Biennale d’art contemporain numérique, ce qui est pertinent en effet. Le terme « arts numériques » ne satisfait pas tout le monde, c’est parfois un problème. Au Québec, il y a eu tout un débat concernant cette dénomination. Le débat a été initié par le Conseil des Arts et des Lettres du Québec, qui avait une section « arts médiatiques », distincte de « arts visuels ». Finalement ce terme d’arts médiatiques a été abandonné au profit d’arts numériques parce que nous pensions globalement que cela permettait une plus grande ouverture à toutes les disciplines incluses dans ces démarches aujourd’hui. Paradoxalement actuellement certains regrettent presque d’avoir choisi ce terme, et c’est mon cas, à cause de la perception qu’ont les gens du milieu de l’art contemporain du numérique. Ou tout du moins de la vision de ce qu’ils pensent parfois être l’art numérique. Pour moi c’est un terme transitoire également. Il faudra sans doute le faire évoluer.

Digitalarti : Est-ce que pour vous, cet attachement au numérique ne vient pas également du fait que ces médias sont en droite ligne connectés à toute une idée générationnelle du futur tel que nous l’imaginions dans les années 80/90. La culture de la musique électronique, du VJing, des films de science-fiction comme Blade Runner, Tron, etc. ?

A.T. : Si probablement. La musique électronique c’est mon background, c’est de là que je viens. Je continue d’en produire aujourd’hui. Il est certain que je suis intéressé, fasciné par cette idée du futur dont tu parles, cette imagerie, ces films dont tu parles. Ça ne me fait pas peur (rires). Du coup c’est vrai que j’ai du mal à comprendre les gens qui ont des réactions d’inconfort par rapport à cette culture, à cette approche de l’art également. Un art intelligent connecté à la pop culture finalement. Je peux comprendre qu’on ait peur des machines et de l’innovation, mais je ne comprends pas que les gens ne soient pas plus conscients des bénéfices. Après tout, ils utilisent tous des outils technologiques au quotidien pour rester reliés à leurs amis, à leurs familles, à leurs proches. Cette culture est aussi animée de questions critiques par rapport aux usages que nous faisons de cette technologie. Ce n’est pas un domaine neutre d’admiration béate, il y a une vraie dimension politique et sociale.

Digitalarti : Est-ce que vous pensez les pratiques artistiques numériques comme la continuité de l’histoire de l’art ?

A.T. : Oui, tout à fait. D’autant que nous vivons à une époque où les différentes formes d’expressions artistiques cohabitent, et c’est tant mieux. Il y a, et il y aura toujours, des peintres et des sculpteurs. Le numérique est chargé des enjeux contemporains. Il pose de nombreuses questions comme je le disais, sociales entre autre, mais également techniques, au niveau purement artistique. « Comment se crée l’art aujourd’hui ? », « Avec quels outils ? ». Ce sont les questions qui habitent les pratiques artistiques de notre temps. Les artistes qui œuvrent dans le champ du numérique ne font qu’utiliser les outils de leur époque, tout comme les peintres et sculpteur du temps passé – et ceux qui sont toujours actifs aujourd’hui, font avec les leurs, tout simplement. La différence entre ces formes d’art et les arts numériques tient au renouvellement des pratiques et des techniques. Il y a aussi le marché de l’art, mais c’est un autre problème.

Digitalarti : Plus précisément sur Elektra, qu’est-ce qui fait la spécificité de cet évènement selon vous ?

A.T. : Pour moi c’est le désir profond de faire vivre au public une expérience artistique différente, hors-normes, inoubliable. L’an passé, et cette année, cette expérience était symbolisée par Inferno, la performance participative de Bill Vorn et Louis-Philippe Demers, dans laquelle le public est invité à revêtir des exosquelettes robotiques et vivre un moment de contrôle hors du commun. Il faut gérer la peur d’être contrôlé, et en même temps dealer avec une certaine fascination pour le contrôle… C’est un paradoxe intéressant. Il y a aussi Feed de Kurt Hentschlager, une expérience sensorielle stupéfiante dans laquelle les gens sont introduits dans une pièce entièrement plongée dans le noir avec de la fumée et se retrouvent coupés de tout.


Feed, Kurt Hentschlager

Des images de corps qui tombent et des flashs lumineux finissent de déstabiliser l’expérimentateur, et cela peut être très éprouvant. Mais c’est aussi inoubliable et passionnant bien sûr (rires). Nous aimons aussi présenter des œuvres qui permettent une prise de conscience de la façon dont le numérique est en train d’influencer leurs vies. En 2012 nous avions intitulé la Biennale Phenomena, et nous souhaitions montrer comment les technologies numériques avaient une vraie prise sur notre quotidien, en évoquant le problème des données, de la vie privée etc. Nous avions invité par exemple Ryoji Ikeda qui est un des artistes qui utilise le plus le flux d’informations pour créer des œuvres plastiques, qui sont des cartographies ou des métaphores visuelles et sonores de l’impact du numérique sur nos existences. C’est ce genre de choses qui rendent une manifestation comme Elektra intéressante je pense.

Digitalarti : Le Québec, et en particulier Montréal, est à l’origine d’une belle scène d’artistes numériques qui tournent et s’exportent. C’est intéressant également…

A.T. : Oui, tout à fait. Montréal est une ville de grande créativité en matière de pratiques artistiques numériques. Je pense à Martin Messier, Myriam Bleau, Herman Kolgen, Nicolas Bernier, qui sont tous des artistes actifs et reconnus dans ce domaine. Il y a également un phénomène de crossover entre art numérique et art contemporain actuellement, qui est plutôt encourageant et intéressant. C’est pour cela que la dernière Biennale de 2016 mixait des artistes de ces deux réseaux.

Digitalarti : Depuis onze ans maintenant, Elektra est également l’occasion de présenter ses projets, mais aussi de se rencontrer et d’échanger entre acteurs des arts numériques, mais pas seulement… Pouvez-vous nous en dire un mot ? Comment est née cette partie, désormais indispensable, d’Elektra ?

A.T. : J’ai pensé qu’il était important de créer un moment de rencontre délimité dans le champ du festival, pour les acteurs et le réseau. Il y a des années de ça, j’ai réalisé que les autres festivals, de théâtre, de cinéma, bénéficient d’avantages quand ils invitent des distributeurs et des diffuseurs. J’ai aussi constaté en Europe à ce moment-là, le manque de moment de rencontres et de réseautage. Cela se faisait, mais de manière informelle et un peu aléatoire. Je me suis donc dit que j’allais m’inspirer de la culture nord-américaine et offrir la possibilité de présenter ses idées, ses projets, à d’autres acteurs de cette culture, afin de créer du lien, une dynamique de réseau pour les diffuseurs et le marché de l’art. La formule 14 artistes/diffuseurs/projets québécois et 14 de leurs pairs à l’étranger a fini par s’imposer. Aujourd’hui c’est devenu un incontournable du festival.

Propos recueillis par Maxence Grugier

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