Retour sur ELEKTRA #14

elektra festival 2013 montreal

Le festival Elektra de Montréal est reconnu dans le monde pour la qualité de ses performances audiovisuelles données, pour l’essentiel, à l’Usine C. Quant au MIAN (Marché International de l’Art Numérique), il permet à des producteurs ou diffuseurs aux provenances géographiques les plus diverses de découvrir des artistes ou des lieux de recherche et création de la scène québécoise.

 

Fréquences de La

C’est avec la performance frequencies (a) de Nicolas Bernier que la quatorzième édition du festival Elektra s’initie à l’Usine C. Le performer montréalais a préalablement dressé une table en y disposant les huit appareils translucides dont il s’apprête à jouer. Tous sont reliés à l’ordinateur qui les contrôle en activant les solénoïdes qui percutent alternativement des diapasons. Tout ici, de la transparence des objets à l’accord de fréquences pures, nous évoque la scène du film E la nave va de Federico Fellini, quand un concert de musique de verres en résonnance est improvisé en cuisine. Mais l’artiste québécois orchestre seul l’instrument de musique dont il est aussi le luthier. Et des fréquences de La que l’artiste génère en live avec d’autres diapasons viennent s’ajouter à la composition musicale contrôlée par la machine. Chaque soir, la performance est donc diversement augmentée, quand l’artiste s’active dans les lumières blanches qui s’accordent parfaitement avec les activations successives ou groupées des appareils.

 

 

Étirements sans fin

S’il fallait dégager une notion esthétique commune à plusieurs performances audiovisuelles de cet Elektra 2013 placé par son Directeur Artistique Alain Thibault sous le signe de l’antimatière, ce serait peut-être celle de l’étirement. L’étirement sans fin de la musique de Mondkopf dont l’écho retentit jusque dans la lenteur de l’éclipse recomposée par les membres du collectif Trafik. Quand les sons qui s’accumulent progressivement dans des flux ininterrompus nous apparaissent aussi nombreux que les particules d’un soleil reconstitué.

Et c’est d’une autre forme d’étirement dont il est question durant la performance Massive Data Flow de Keiichiro Shibuya et Takashi Ikegami. Quand on observe l’évolution de cellules vivantes qu’un étirement, par le zoom, révèle enfin. D’un soir à l’autre, on passe ainsi de l’infiniment grand à l’infiniment petit, mais les sons des performers japonais s’accumulent aussi en des flux ininterrompus dont la puissance est comparable à celle de maelströms. Ces performances ont des débuts et des fins mais le temps, dans l’entre deux, nous y apparaît sans durée.


Keiichiro Shibuya & Takashi Ikegami, Massive Data Flow, 2013. Photo : © Gridspace.

 

Uwe Schmidt aka Atom

La seconde partie de la seconde piste me donne envie de lécher les carreaux, s’exclame un internaute sur la page de Youtube où l’on découvre le dernier disque d’Atom intitulé HD. Diffusé par le label allemand de musique électronique minimale Raster Noton, il est d’une précision absolue que la qualité extrême du son de l’Usine C sert tout particulièrement. Uwe Schmidt, le compositeur aux multiples pseudonymes — dont Heart, Señor Coconut ou Atom — nous apparaît comme noyé dans les grandes images qui sont à son effigie. Son visage en caractères ASCII comme en trois dimensions se répétant au gré de quelques boucles sonores. Le public, quant à lui, est baigné dans des sonorités allant du vocodeur de Kraftwerk à la pop de Prince, sans jamais que la boîte à rythme ne s’interrompe; "I love U like I love my drum machine"… Ironie d’un artiste répétant "empty, MTV, empty MTV" après nous avoir annoncé que le MP3 a tué MTV et qu’il en est ravi. Stop imperialist pop, nous déclare-t-il encore avant d’énoncer les noms de quelques stars du moment : Gaga, Gomez, Timberlake, give us a fucking break !

 

 

Robotique vs censure

À l’Usine C, les performances se succèdent donc, pendant qu’au Centre Phi ce sont les présentations qui s’enchaînent, celles des participants au Marché International de l’Art Numérique (MIAN) initié en 2007. L’occasion pour quelques artistes, à l’instar du canadien Robyn Moody, d’évoquer l’état de leurs recherches. Sa dernière installation robotique, qu’il considère encore in progress, s’intitule Butterflies. Elle regroupe les livres de quelques auteurs tels Copernic ou Darwin dont les pensées ont dérangé ou dérangent encore. Mais les dispositifs machiniques dont ils font partie intégrante, semblent les avoir libérées des poids passés ou présents de l’obscurantisme. Les battements de leurs pages sont comparables à ceux des ailes de papillons qui symbolisent, comme tous les animaux volants, la liberté parce qu’ils échappent à l’attraction terrestre. Mais les papillons incarnent aussi la métamorphose. Alors on pense aux évolutions sociétales qui sont inévitables, ne pouvant par conséquent qu’être ralenties. Car il en a fallu du temps pour que les idées de Copernic soient admises, alors que celles de Darwin font encore débat chez les créationnistes !

 

 

Galerie Occurrence

Elektra, c’est aussi des événements partenaires comme celui intitulé Ex Vivo organisé à la galerie Occurrence par la commissaire d’exposition Aurélie Besson qui présente les recherches de deux artistes appartenant au groupe Perte de Signal : Sofian Audry et Samuel St-Aubin. Ce dernier y réalise de petites expériences mettant en scène des objets du quotidien aux allures de ready made. Il est question d’absurde dans le transvasement infini d’un même volume d’eau de seau en seau ou d’accident dans le passage mécanique d’un œuf d’une cuillère à l’autre. Les œuvres de cet artiste inventeur, comme tous les robots d’artistes, nous fascinent d’abord par leur inutilité. Bien qu’elles marquent le temps comme cette tasse de thé subissant les rotations de l’appareil qui l’augmente en la privant de sa part d’usage. Le breuvage s’évaporant, des marques concentriques se forment au fond du récipient que l’artiste photographie méthodiquement comme le fait le scientifique pour documenter ses expériences sans se soucier des lectures ou interprétations en devenir.

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Samuel St-Aubin, Thé, 2013. Photo: D.R.

 

Goethe Institut

Le célèbre ZKM de Karlsruhe, en Allemagne, s’est invité au Goethe-Institut de Montréal pour participer à Elektra en apportant les œuvres vidéo ludiques des lauréats de l’AppArtAwards 2011-2012. Au vernissage, on joue plus qu’on commente. Et s’il est une application sur tablette qui génère une bousculade, c’est bien celle de Rafaël Rozendaal dont on connaît la relative radicalité des créations en ligne. Le jeu intitulé Finger Battle est d’une simplicité extrême puisque les participants doivent tapoter l’écran pour augmenter leurs territoires respectifs jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un. La vitesse, pour ne pas dire la nervosité, l’emporte alors sur toutes les stratégies ou habiletés. Finger Battle est plus radical encore, si l’on omet la “richesse chromatique” des deux aplats de couleur seule, que le jeu pour oscilloscopes Tennis for Two de 1958. Mais il a fallu attendre l’apparition des dalles tactiles pour que des artistes comme Rafaël Rozendaal s’en saisissent. Il y a, bien entendu, des myriades de jeux comparables à Finger Battle mais c‘est le contexte muséal de son émergence qui lui confère sa rareté.

 

 

Recherche création

Il est aussi question de recherche en art quand les participants au MIAN sont invités à visiter les laboratoires des Universités de Concordia et de l’UQAM, toutes deux membres de l’HEXAGRAM CIAM. Et c’est ainsi que l’on découvre les créations de Caroline Bernard et Michiko Tsuda. Le projet s’intitule Journey et s’articule autour de quelques travellings préalablement filmés dans les univers standardisés d’aéroports, là où le passage se mêle à l’attente. Les deux artistes en ont imaginés les correspondances imprimées en trois dimensions tout en acceptant les erreurs du paramétrique. On dit en physique quantique qu’une particule pourrait être simultanément ici et là, or c’est précisément ce qui semble s’être passé durant les conversions des images en objets. Puisque l’imprimante 3D, dans la durée de son interprétation, semble avoir confondu les particules de passagers avec celles des sièges ou parois. Le monde de Caroline Bernard et Michiko Tsuda s’est quelque peu liquéfié pendant le processus de sa fabrication. Quant aux algorithmiques erreurs, ce sont elles qui font œuvre.

 

 

Une idée de la perfection

Enfin, il y a une exposition de Thomas Demand au DHC/ART. Ses images photographiques ou filmiques ont une étrangeté que l’on a du mal à qualifier. Quelque chose nous intrigue sans que l’on sache bien quoi. Est-ce de l’ordre de l’absence ou de la perfection ? Car il n’y ni humain ni usure, pas même de la poussière. Mais elles ont toutes, au-delà de cette étrangeté partagée, des histoires qui leur sont propres. L’artiste allemand les puise dans les médias, au travers de l’Internet. Puis, il réalise méticuleusement les décors de ces scènes de faits divers ou politiques en carton et papier, allant jusqu’à s’interdire l’usage de la peinture. Il est ainsi des lieux que l’on croit reconnaître aussi nous devons faire un effort de mémoire. Ses modèles grandeur nature réalisés en atelier sont toujours détruits. Il ne reste par conséquent rien des transitions tridimensionnelles nécessaires au processus de fabrication d’images de photographies. Or l’étrangeté des représentations de Thomas Demand nait précisément de l’imperceptible distance qui nous sépare du réel, ne serait-ce que pour mieux nous rapprocher des faits !

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Thomas Demand, Escalator, 2000. Photo: © Richard-Max Tremblay.

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