Portrait : Les mythologies interactives de SHU LEA CHEANG


Depuis ses débuts, la Taïwanaise pionnière de l’art multimédia Shu Lea Cheang bâtit des fictions interactives empruntant aux grands thèmes de notre époque, le genre, la sexualité, la science-fiction et les médias. Ses fictions mythologiques participent de l’intime autant que du public, interrogeant sa propre histoire autant qu’elle suppose une participation du spectateur/visiteur.

On ne garde souvent de l’artiste multimédia Shu Lea Cheang que son film, le fameux et ultra-commenté, I.K.U. (image ci-dessus. voir la page wikipédia du film) découvert en 2000. Une œuvre qui fit autant de bien à la Taïwanaise qu’elle l’a desservit puisque la plupart des amateurs d’art transgressif et la majorité des critiques n’ont finalement retenu que ce long métrage érotico-pornographique - voire "cyber-porno" - et futuriste, que l’aspect scandaleux, pour finalement négliger tout un pan de son œuvre et ses thèmes. Si Shu Lea Cheang est certainement une pionnière dans le domaine des arts multimédia, c’est avant tout une vraie artiste pluridisciplinaire, une militante, dont le travail s’étend du cinéma au net art en passant par la performance (en ligne, dans des galeries) et l’installation vidéo en solo ou en collaboration.

Shu Lea Cheang, d’un média à l’autre

Actuellement basée à Paris, Shu Lea Cheang se considère une artiste nomade (elle a vécu un peu partout en Europe, en Asie et aux Etats-Unis) dont les thématiques s’imposent au gré des voyages et pérégrinations. En tant qu’artiste majeure Cheang a véritablement émergé durant la dernière décennie, et elle s’est rapidement imposée comme l'une des voix les plus importantes dans le domaine des "arts médiatiques". Son travail explorant à travers toute la panoplie contemporaine d’outils et de technologies mis au service de l’artiste, des questions aussi bien sociales que politiques (dans le sens de ce qui "gère l’humain"), tout en affichant des préoccupations esthétiques singulières et extrêmement intimes héritées de son parcours personnel. Sa vision participative de l’art, son engagement concernant l'interaction du spectateur et ses modes de production collaborative en font un exemple dans le champ désormais encombré des artistes multimédia. Un domaine qu’elle aborde très tôt, s’intronisant ainsi pionnière du genre. Membre du collectif Paper Tiger Television, elle produit dés 1981 pour la chaine du réseau national de télévision par satellite Deep Dish. Elle créé de nombreuses installations vidéo pour les galeries d’art, et devient réalisatrice de film en 35mm.

Cyberporn, virus et mythologies futuristes

Son œuvre la plus remarquée reste certainement l’incontournable I.K.U. (orgasme en japonais, voir la bande-annonce), l’histoire de la séduisante Reiko, poupée mécanique (cybernétique) chargée de recueillir le plus de données possible sur la sexualité humaine. Un film volontairement pornographique inspiré de scènes clés du Blade Runner de Ridley Scott (la scène finale dans l’ascenseur est la scène d’introduction d’I.K.U.)

Cette suite cyberpunk parodique sera suivi de UKI viral performance, une préquelle apocalyptique cyber et biopunk débutée en 2009 (sur laquelle des artistes bruitistes furent invité à intervenir en mars 2012 au Festival ElectroPixel de Nantes). Si I.K.U. est purement cyberpunk, UKI s’inspire de la science-fiction biopunk, prétextant l’effondrement d’internet dans le futur et la création d’un réseau biologique (bionet) infectant les cellules sanguines et l’ADN en créant de l’Organismo, un orgasme virtuel et chimique, sans contact charnel. Ce projet faisait lui-même suite à une commande du musée Guggenheim de New York présenté sous le titre Brandon, et réalisé en ligne entre 1998 et 1999. Fasciné par la guerre des genres qui œuvrait sur internet, terre d’accueil des identités floues, Cheang s’intéresse au cyber-féminisme et se connecte en particulier au groupe des Australiennes VNS Matrix.

Brandon se présentait comme un site internet (inaccessible aujourd’hui même si des copies écrans sont consultables) et s’inspire de l’histoire de Teena Brandon, transsexuel assassiné en 1993 dans le Nebraska, après que son identité fut dévoilée. Cette œuvre internet fut la première œuvre commissionné par le fameux musée. Shu Lea Cheang dira qu’elle souhaitait présenter l'histoire tragique de Teena Brandon d'une manière expérimentale exprimant toute la fluidité et l'ambiguïté des genres et de l'identité dans les sociétés contemporaines et sur le réseau

Aux "racines" de l’art éco-conscient

Sa dernière intervention, La Graine et le Compost dévoile encore une autre facette de l’artiste et de ses préoccupations. Après UKI qui traitait déjà de notre "futur biologique" et de l’impact de l’environnement sur l’organisme humain, Cheang renverse l’équation de manière décalée et lance un projet cyber-biologique. Organisé  par la Gaité Lyrique (+ Petit Bain) en mai 2012, La Graine et le Compost propose de changer le paradigme économique en vogue en imposant le composte et le recyclage en tant que nouvelle monnaie. Les déchets remplaceraient donc l’euro en tant que monnaie. Cheang propose ainsi de transformer la ville en ferme à compost en dispersant des containers dans la cité, en invitant les citoyens à s’impliquer dans le jardinage pirate en milieu urbain (jardinage "hacktif") et à composer des groupes surveillant et entretenant les jeunes pousses à distance par le biais des réseaux. Cette performance éco-citoyenne, technique et artistique réalisée sous la houlette des collectifs Greenrush et Re:Farm The City illustre le côté "aborigène hi-tech" comme elle aime à se nommer elle-même, de Shu Lea Cheang, une artiste qui n’a pas fini, semble t-il, de nous étonner.

Maxence Grugier

Site web de Shu Lea Cheang : www.mauvaiscontact.info
Profil Vimeo de Shu Lea Cheang: http://vimeo.com/user5349216

Cet article est extrait du Digitalarti Mag #10. 
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