Plongée dans le bleu lumière de Stéfane Perraud

Artiste pluridisciplinaire par nature, Stéfane Perraud a fait de l’articulation entre arts et sciences, mais aussi de l’usage particulier de certains médium comme la lumière ou de certains axes de recherches – autour de l’énergie nucléaire par exemple – une ligne esthétique prospective sur la durée, comme en témoigne sa dernière création Bleu-Gorgone, dans le cadre du ArtLab de Digitalarti.

Si les exemples d’artistes croisant arts et sciences sont nombreux, rares sont ceux dont le croisement de techniques s’insinue de façon aussi surprenante dans l’usage des supports, voire des matériaux les plus divers, que dans le travail de Stéfane Perraud. Si son travail autour des installations numériques, et de la lumière notamment, s’est fait plus fréquent ces dernières années, il est intéressant de creuser certaines de ses œuvres les plus plastiques pour cerner immédiatement cette collusion presque innée entre l’artistique et le scientifique. 

On retrouve par exemple cette approche dans sa création Points De Vues, Définitions, qui utilise le papier pour proposer une représentation curieuse de la notion de désastre, en partant de relevés scientifiques opérés sur des tremblements de terre. « Point De Vues, Définitions est la suite du projet Lignes de failles avec des propositions graphiques différentes », explique Stéfane Perraud.


Points de vues-résolutions - Stéfane Perraud (2014)

 
« Il reprend le même principe de représentation des catastrophes sismiques les plus importantes de notre époque. Je voulais montrer ces désastres de diverses façons. J’avais commencé par les failles sismiques mais je voulais pousser plus loin avec d’autres types d’imageries comme la bathymétrie ou l’interférographie. Ausculter la terre à la manière des scientifiques actuels, avec leurs imageries est pour moi une façon de représenter le monde actuel. Par ailleurs, ce travail incarne aussi le croisement entre des techniques dites classiques, telles que le dessin à la mine de plomb, et les techniques plus récentes, telles que la gravure laser. J’ai tenté de faire des croisements de techniques comme le gaufrage ou la brûlure sur papier afin de torturer le papier, d’en faire sortir les stigmates de ces moments terribles. Ce sont malgré tout des images paisibles, presque objectives, qui en ressortent, évoquant la froideur avec laquelle ces événements sont décortiqués par les nouveaux outils de vision. »

A partir de 2008, sa réorientation vers le domaine des arts visuels et de la sculpture interactive - sans toutefois délaisser totalement le spectacle, comme  ses collaborations avec l'auteur-metteur en scène Eli Commins – a été plus manifeste, incluant une forte notion du réseau, comme le démontre la fondation avec Félicie d'Estienne d'Orves et Julien Peissel, du collectif IN-VISIBLE, studio de conception multimédia, puis celle du collectif Dorkbot Paris en 2008, autre groupe de connexion artistes/chercheurs.

« Après avoir voulu faire mes propres créations scéniques  multimédia, comme Pas du tout en 2004, j’ai très vite compris que je m’intéressais bien plus à la création des univers plutôt qu’à la mise en scène avec des comédiens ou des danseurs », explique Stéfane Perraud.  « J’ai donc décidé de créer des pièces "autonomes", sans cadre spectaculaire, ni scénique. Mais je continue d’adorer le rapport à la scène. En ce moment,  Je travaille avec le chorégraphe Trajal Harrel sur un spectacle pour le festival Montpellier Danse, mais aussi sur une performance au MOMA avec un dispositif de lumière vidéo. »
 

Médium Lumière et énergie nucléaire

Dans cette mise en avant de pièces « autonomes », l’utilisation du médium lumière est vite devenue un rouage essentiel de son travail.

Avant de devenir un axe de connexion arts / sciences, Stéfane Perraud l’a d’ailleurs utilisé pour la réalisation de dispositifs intrigants comme Fireflies, qui modélise une forme en trois dimensions dans un logiciel pour ensuite la matérialiser sur des LEDs suspendus dans des tubes de plexiglas transparents,  renouant ainsi de façon étrangement technologiste avec la sculpture traditionnelle tout en offrant aux spectateurs une expérience presque impressionniste, puisque l'objet à regarder se dérobe devant les mouvements des visiteurs.

« Fireflies est avant tout pour moi une forme de réponse au texte de Pasolini, La disparition des Lucioles, sur la désillusion qu’il avait de revoir le peuple se soulever pour des idées neuves et nobles », modère Stéfane Perraud. « Dans ce cadre, j’ai voulu figer cet essaim de lucioles dans une sculpture de LEDs, quasi bloc de glace. En créant une sculpture, j’ai aussi voulu jouer avec l’histoire de celle-ci en rappelant le mouvement du spectateur comme essentiel à la compréhension d’une œuvre en volume. »

Chez Stéfane Perraud, la lumière est de toute façon avant tout envisagée comme un médium en soi. « C’est aujourd’hui d’autant plus vrai que j’ai le pressentiment que la lumière est antérieure à la matière, que c’est même elle qui crée la matière », développe-t-il d’ailleurs. « Ceci n’a rien de scientifique. C’est une vision que je commence à développer depuis que je travaille sur l’énergie nucléaire. »

Cet axe de recherche autour de l’énergie nucléaire s’est notamment formalisé à partir de la pièce Plus Bleu Que Le Bleu, sa seconde collaboration en coproduction avec Digitalarti, présentée lors de la manifestation D-light au Happen Space d’Accenture en juin 2013.

L’installation traduit le lien entre lumière et science de façon troublante puisque, si la pièce se présente sous la forme d’une sculpture lumineuse et interactive, elle fait référence à une recherche plastique engagée depuis 2009 sur la matière radioactive et l’énergie nucléaire, s’inspirant principalement de l’effet Tcherenkov, qui se produit dans les piscines de stockage des centrales nucléaires et se manifeste par l'accélération de particules au-delà de la vitesse de la lumière. Témoin de ce dispositif aussi expérimental que mystérieux, le spectateur doit s’équiper d’un casque EEG (électroencéphalogramme) et se concentrer au maximum afin de faire réagir la source de lumière, d’influer sur sa vitesse jusqu’à créer un flash de lumière bleue. Au-delà de sa ligne esthétique, Stéfane Perraud aborde aussi à travers cette œuvre une étrange étude sur la toxicité due à la lumière.
 


Plus bleu que le bleu... from Digitalarti

De la toxicité lumineuse au mythe de la Gorgone

« Dans un premier travail sur le trop plein de lumière, Maia et Mary, j’avais déjà abordé les questions de toxicité due à la lumière », poursuit Stéfane Perraud. « Les deux vanités étaient pour moi deux "figures iconoclastes". Elles cherchaient à tuer l’image même de ce genre en renvoyant aux spectateurs un très intense flux lumineux. Dans mes recherches sur la toxicité qui ont suivi ce travail, j’ai vite compris que l’énergie nucléaire allait devenir l’un de mes sujets de prédilection. L’invisibilité de la radioactivité, sa dangerosité perverse, m’ont tout de suite intéressé. Dans une idée de représentation de l’immatériel et de confrontation limite avec le matériau, mais aussi pour les mêmes raisons iconoclastes que Mary et Maia : afin de montrer sans parvenir à voir. »


Maia et Mary, Stéfane Perraud, (2011) , résine, métal, leds, éléctronique

Dans ce contexte, Stéfane Perraud reconnaît que ces scénographies scientifiques poussées dans leurs derniers retranchements peuvent se révéler perturbantes. « Toutes les installations que j’ai faites autour du sujet nucléaire sont difficiles à saisir et se détruisent presque d’elles-mêmes », avoue-t-il ainsi. « Aujourd’hui, je considère que je construis des réacteurs nucléaires fictifs. Pourquoi les artistes ne s’empareraient-ils pas eux aussi de ce problème de prolifération, non pas des armes, mais des centrales nucléaires ? Pour autant mon projet n’est pas partisan. Je désire creuser une question sociétale importante de notre époque en crise d’énergie. Il s’agit aussi d’éthique scientifique et de remise en question de la servitude et de la fascination du monde technologique. »


Bleu Gorgone, Stéfane Perraud (2015)

Pour preuve de cette remise en question du tout-technologique dans son travail, la nouvelle version de l’œuvre à laquelle Stéfane Perraud travaille au sein du Artlab de Digitalarti y renforce l’idée de mythe moderne que stimulent les sources nucléaires dans notre quotidien d’homme du XXIème siècle.  Elle y convoque ainsi symboliquement la figure tutélaire inquiétante de la Gorgone dans une nouvelle mouture baptisée Bleu-Gorgone.


Bleu Gorgone, Stéfane Perraud (2015)

« Je fais appel aux mythes anciens afin de les mettre en résonance avec notre mythologie du 20eme et 21eme siècle », convient Stéfane Perraud. « La Gorgone méduse est une figure mythologique pétrifiant tout ceux qui ose la regarder. Ici encore, la notion "d’image tueuse" est présente. Cette idée m’est concrètement venue du matériau en fusion de Tchernobyl qui avait fuit du réacteur. Des robots caméras avaient pénétré dans l’enceinte du bâtiment pour savoir ou était passé le matériau. L’homme ne peut être confronté à pareille image sous peine d’une mort certaine. »

Chez Stéfane Perraud, cette importance formelle du symbolique dans le traitement artistique et scientifique n’est pas nouvelle. Elle transparaissait déjà dans sa création La Règle de Trois + 1, présentée dans le cadre de l’exposition Invisible et Insaisissable  au CDA d’Enghien fin 2011, et qui prenait la forme christique comme support et symbole de travail de processus chimiques sur la matière menés avec le LRS, un laboratoire spécialisé sur les nanoparticules d’or.

« Dans La Règle De Trois + 1, ce qui importait le plus était le rapport au corps de ces christs anciens mutilés et à leur possible régénérescence grâce aux nouvelles technologies des nano particules. Le corps du christ comme symbole d’un corps universel mais transformé ou augmenté. Encore une fois je désirais questionner le monde des sciences et l’éthique même de certaines propositions. Le processus dans ce travail a d’ailleurs été autant passionnant dans le rapport que j’avais avec les chercheurs avec lesquels je travaillais qu’il a été un tournant important dans ma façon de travailler. Cette résidence a été ma première résidence Art/Science mais aussi un travail conceptuel complexe de collage "post-moderne" qui différait de mes travaux passés. »

Le Tournant technologique de Bleu-Gorgone

A sa manière, Bleu –Gorgone induit donc un nouveau tournant technologique par rapport à Plus Bleu Que Le Bleu. « Pour moi, ce sont deux réacteurs [nucléaires] distincts, mais qui au fond se rejoignent dans le sens qu’ils dégagent », reconnaît Stéfane Perraud. « La seconde recherche est également beaucoup plus poussée. Elle fait appel à des technologies de pointe tandis que la première version est assez archaïque. C’est donc une différence technologique avant tout, mais aussi dans et par les formes créées dans les cuves respectives. La première cuve forme des halos de lumière rémanente. Dans la seconde, on verra des volutes dues à l’interaction avec le visiteur, une option que j’avais abandonnée dans la V1. » 


Bleu Gorgone, Stéfane Perraud (2015)

D’autres innovation technologiques, comme un système d’eye tracking sont également à l’étude, tandis que le choix des matériaux, les questions de phosphorescence du liquide, se posent également.

« Nous travaillons en ce moment avec différents chercheurs, à la fois en physiques et chimie, sur une technique d’excitation à deux photons utilisée en microscopie. Le challenge est de parvenir à changer d’échelle! La cuve mesure environ 1m, alors que dans les expériences scientifiques ce sont des tubes de 1 cm ! Concrètement, je travaille avec les chercheurs afin de trouver les solutions les mieux adaptées à un cahier des charges que j’avais fixé au démarrage. La recherche réside dans le fait de maintenir un point lumineux en suspension dans une cuve remplie d’une matière photosensible. Ce point sera ensuite dirigé par le spectateur grâce à un système d’eye-tracking qui suit le mouvement des yeux du spectateur. La rémanence est aussi un point important car le déplacement de point de lumière devra laisser une trace visible afin de générer un dessin lumineux : des entrelacs rappelant la chevelure inquiétante de la Gorgone ».

Isotopia, le retour à l’espace public ?


Isotopia (médium découpé au laser, 3,20 x 4,60m)

Stéfane Perraud n’est pas en reste avec ses autres projets. Il travaille en effet actuellement à un projet de parcours plurimédia dans un environnement constitué de ses propres œuvres, baptisé Isotopia, qui offrira au public une visite guidée de ses centres d’intérêts  - l’énergie nucléaire bien sûr, mais aussi le visible, l’invisible, l’innommable, la dualité, la mémoire, l’histoire, la philosophie, … - présentée comme une chaîne de liaison fondamentale, une formule chimique symbolique et déambulatoire (les premières visites de ce work-in-progress ont eu lieu en janvier/février à l’Espace Culture de l’Université de Lille – Sciences et technologie.


Oculus (installation interactive, écran plasma et eye tracker)

« Isotopia est à la fois un lieu de résidence fictive et un conte "dystopique" où la morale n’a plus sa place », commente Stéfane Perraud. « Cette île est directement inspirée de celle d’Utopia de Thomas More. Mais elle est d’un genre particulier car elle n’est faite que d’isotopes radioactifs et donc très peu hospitalière. Les hommes auraient-ils donc créé leur Frankenstein apocalyptique et auraient-ils une fois de plus été chassés du paradis ? Ce ne sont donc plus que les hommes qui sont au centre du sujet, mais plutôt mes préoccupations sur la matière et la lumière. »

Il pourrait également être un jour tenté de revenir à un projet plus directement ancré dans l’espace public comme Flux, sa première installation en coproduction avec Digitalarti,  présenté en 2012 /2013 sur la rosace de la Gare de l’Est, un dispositif dont les réactions chromatiques étaient liées en temps réel au flux de voyageurs de la gare, ou encore Lueurs, présenté pour la Nuit Blanche 2008  dans l'église St Germain l'Auxerrois à Paris.

« Ce type de projet rentre davantage dans le cadre d’une commande, où l’on doit se plier à l’exigence des contraintes », tempère Stéfane Perraud. « Mais, dans le cas de Flux, j’ai repris malgré tout une thématique qui m’est chère, celle de la base de données, ou de la collection de données, qui raconte le monde d’aujourd’hui de façon factuelle et froide. Ces données proviennent généralement de statistiques qui aident certains scientifiques ou ingénieurs à mieux maitriser l’environnement qu’ils étudient. Et, d’une certaine façon, je fais de même.

Je serais certainement appelé à refaire ce type d’installation, car il me semble très important de rendre accessible ce genre de dispositif à un plus vaste public ».

En attendant, c’est donc davantage vers les créations les plus hybrides et transdisciplinaires que tend Stéfane Perraud. Avec peut-être un jour l’idée d’y associer son goût pour le spectacle performatif ? « Avec cette dernière recherche sur l’énergie nucléaire et l’immatérialité, j’ai déjà commencé un projet qui pourrait avoir une forme hypermédiatique », répond-t-il avec entrain. « Alors oui je pense qu’un jour je serais peut être en mesure d’y réfléchir et de passer à l’acte ! »

www.stefane-perraud.fr

 

Laurent Catala

Voir l'article de L'exposition Isotopia

 

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