Locus Sonus : Dix ans d’expériences acoustiques et plastiques

Dix ans valaient bien un livre ! Locus Sonus, laboratoire de recherches transdisciplinaires en arts audio mutualisé autour de l'École Supérieure d'Art d'Aix-en-Provence et de l'École Nationale Supérieure d'Art de la Villa Arson, travaille en effet depuis une décennie autour des nouveaux types de diffusions et de productions sonores ainsi que sur les nouvelles habitudes d’écoute, en parcourant la pratique mais aussi de nombreux champs théoriques. Ni bilan, ni autocongratulation, Locus Sonus, 10 ans d’expérimentation en art sonore s’impose comme le constat mouvant d’un constant work in progress. Rencontre avec ses fondateurs à l’occasion de la parution du livre chez Le Mot et Le Reste.

Depuis 10 ans, Locus Sonus nourrit une ambition : créer un monde infini de sons, ou tout du moins rendre cette création possible. Laboratoire de recherche en art audio, fondé par Jérôme Joy et Peter Sinclair,  tous deux artistes, chercheurs et musiciens, Locus Sonus participe avec d'autres intervenants (chercheurs, compositeurs et professeurs) à la recherche et au dialogue entre de nombreuses disciplines différentes.

Locus Sonus a toujours privilégié une approche transdisciplinaire, vos démarches se nourrissent, et pourvoient également des secteurs de la recherche ou des disciplines aussi différentes que l’urbanisme, le design ou la création musicale mais également la sociologie, la philosophie... Comment rendez-vous cela possible ?

Peter Sinclair : Il y a souvent un croisement que l’on retrouve déjà au sein des écoles d’art qui sont pluri ou transdisciplinaires de nature. Il y a aussi la question des rencontres. C’est le cas sur les symposiums que nous organisons. La plupart du temps nous mettons en avant une question : « Comment l’écoute peut modifier la perception du mouvement et de la mobilité », ou « comment notre perception de la mobilité est modifiée par l’environnement sonore que l’on traverse » par exemple. Et en l’occurrence, il y a eu beaucoup de travaux de sociologie sur ces sujets, comme par exemple le livre de Michael Bull, Sound Moves: iPod Culture and Urban Experience, dédié à l’écoute embarquée via le iPod. Sur ces symposiums nous invitons des gens qui ont des points de vue très différents sur la question – la question prime – et les différents points de vue vont venir se compléter, créer une discussion, etc. Plutôt qu’un colloque de geeks de l’audio sur internet, nous étudions les différentes approches et les conséquences que nous pouvons tirer de ces croisements.

Jérôme Joy : On peut parfois lancer des appels à participation sur des projets ponctuels, mais nous sommes aussi parfois surpris par des gens qui nous sollicitent. De la même manière que nos projets deviennent parfois des ressources pour d’autres, c’est le cas de Soundmap par exemple, ou New Atlantis. Nous sommes très intéressés par la façon dont d’autres s’emparent parfois de certaines de nos questions, en apportant des réponses inédites et inattendues. Ce va et vient transdisciplinaire enrichit énormément toute la méthodologie du laboratoire aussi bien que nos démarches. C’est quelque chose que nous encourageons.


La Locus Stream Soundmap permet d'écouter les streams en cliquant sur la carte et les différents endroits du monde où les streamers ont installé leurs micros ouverts..

Pourriez-vous revenir pour nous sur la genèse et la  création du laboratoire Locus Sonus ?

Jérôme Joy : Locus Sonus est né de plusieurs volontés et conjonctures. D'une part, de pouvoir, prendre en charge en tant qu'artistes et enseignants - en corrélation avec nos missions d'enseignement - un espace d'expérimentation artistique qui puisse questionner ou répondre aux divers débats actuels. D'autre part, profiter du fait que les écoles d'art d'Aix en Provence et de Nice, en même temps que le Bureau de la Recherche du Ministère de la Culture, ont amorcé le soutien au développement de la recherche en art, c'est-à-dire, d'une recherche basée sur la pratique artistique, en défrichant tout un territoire impliquant le marché de l'art (pour aller vite) et ses applications industrielles. Cela prend en compte l'exploration des pratiques et technologies sonores à l'heure de l'Internet, par exemple. C'est un axe de  recherches de Locus Sonus. Ainsi nous souhaitons montrer que ce domaine est à la fois très prégnant dans notre quotidien, et qu'il est des plus prometteurs pour devenir un  instrument de perception du monde et de fabrication de représentations de celui-ci.

Comment vous êtes vous rencontrés et quelles étaient vos activités avant de participer à l'aventure Locus Sonus ?

Peter Sinclair : Nous avions effectué de nombreux travaux sur le son à l'intérieur de l'espace artistique. Jérôme travaillait également sur le Timeline (de l'art audio et de la musique en réseau (NMSAT : Networked Music & SoundArt Timeline, une encyclopédie historique cernant les domaines de la compositions, la création musicale et l'écoute en réseau, consultable en ligne sur le site Locus Sonus, NDA), ainsi que sur la notion de son en réseau et ses pratiques.


RoadMusic est une expérience sonore en direct dans lequel la musique est créée à partir de votre trajet en voiture
 

De mon côté je menais un projet nommé Roadmusic qui est à l'origine des recherches autour de la « sonification » au sein de Locus Sonus. Cela consistait à créer de la musique, à partir d'une automobile équipée d'un ordinateur embarqué et de caméras, plus des logiciels de captation de mouvement. En roulant, l'ordinateur sur lequel tourne Pure Data analyse chaque évènement (bosses, virages, signaux, etc.), il extrait les informations en flux continu et en temps réel pour les transformer en son. Il se crée ainsi une synesthésie entre le voyage et le son ( voir vidéo). Ces recherches, mises en parallèle avec celles de Jérôme, semblaient deux axes de travaux éminemment complémentaires.

Un des grands axes de la recherche de Locus Sonus est l’audiomobilité et les nouveaux auditoriums, pouvez-vous nous en dire plus ?

Peter Sinclair : Nous avons en effet identifié deux points qui nous semblent très importants : la question de l’écoute en mouvement d’une part, et la façon dont cette écoute construit de nouvelles narrations et des compositions originales. Cette partie vient de mes recherches doctorales sur les questions de sonification au sein duquel la question de la mobilité devenait primordiale. Suite à ces recherches nous nous sommes penchés sur l’influence de la mobilité sur l’écoute, un de nos grands axes, suivi de celui des nouveaux auditoriums,. Ces recherches découlent peut-être d’avantage de travaux que nous avons menés sur « l’organologie d’internet » (science visant à se servir de l’espace virtuel d’internet, le cyberespace, pour produire du son comme avec un instrument) sur le fait que ces technologies créent de nouveaux espaces, de nouvelles acoustiques et de nouvelles habitudes d’écoute. Les questions sur la mobilité et les auditoriums, que nous fassions la distinction entre écouter des sons alors que nous nous déplaçons dans l’espace et les espaces qui sont normalement dédiés à l’écoute (salle de concert, club, galerie, etc.) Evidemment ces deux questions se croisent, le salon ou le bureau peuvent devenir des auditoriums, l’écoute en mouvement au casque est aussi une forme d’auditorium mobile, etc. Il y a un an nous avons organisé un symposium sur les thématiques de l’audio-mobilité, en ayant initié en amont un recrutement de jeunes artistes et théoriciens qui travaillaient sur ces questions. 


2009 - Workshop New Atlantis à l'ESA Aix - Avec la participation des chercheur s du Laboratoire Locus Sonus et les enseignantst et étudiants de SAIC Chicago

Le projet sur lequel vous travaillez beaucoup également actuellement c’est New Atlantis. De quoi s’agit-il exactement ?

Le projet New Atlantis nait en 2006 d’une rencontre entre Locus Sonus et les ateliers d’images virtuelles de la School of The Art Institute of Chicago (SAIC), un labo d’images virtuelles plutôt conséquent. Dans un premier temps il s’agissait d’un travail avec un groupe d’étudiants sur Second Life, où nous avons imaginé pouvoir créer un atelier de création sonore. Nous nous sommes rapidement aperçus que Second Life était très pauvre dans ce domaine. Grâce à la School of The Art Institute of Chicago nous nous sommes lancés dans la création d’un véritable monde virtuel qui nous soit propre et qui soit dédié à l’expérimentation sonore, avec une architecture qui permet de créer du son en ligne. Le principe de base étant que toute chose présente dans ce monde pouvait produire un son, avait une caractéristique sonore ou acoustique, que ce soit une texture en 3D ou un objet. Cela permettait de créer des espaces acoustiques assez « naturels », un peu comme dans notre monde. Un travail de titan sur lequel nous travaillons activement, particulièrement depuis un an, grâce aux technologies de programmation beaucoup plus efficaces qu’il y a 10 ans. Nous allons présenter le résultat au Cube en janvier, partagé en ligne entre Chicago, Aix et Paris.

Et concernant le livre, de quoi s’agit-il ? ça n’est pas un bilan visiblement, vu vos axes de recherche...

Jérôme Joy : Faire un livre sur 10 ans de recherches et d’expérimentations, ça n’a pas été juste de réunir une série de textes sur ce que nous avons réalisé durant cette période, mais plutôt de présenter une réflexion sur ce qui fait aujourd’hui partie des principaux axes de recherches du laboratoire en terme d’expériences et de perspectives en s’inspirant les pistes qui ont été suivies précédement et sur ce qui a été réalisé durant ces dix ans. Le livre n’est ni un bilan, ni un historique, c’est un mélange un peu plus complexe, celui d’une réflexion en forme de work in progress sur « en quoi Locus Sonus est nécessaire à l’heure actuelle ? », mais aussi sur ce que nous pouvons apporter au monde d’aujourd’hui dans le domaine des arts sonores au sens large.

Propos recueillis par Maxence Grugier
 

Du 9-22 novembre 2015 Locus Sonus organise le Mobile Audio Fest à Aix-en-Provence / Centre ville, École Supérieure d’Art d’Aix-en-Provence, Fondation Vasarely, à Marseille / La Friche la Belle de Mai, Parc Longchamp.

Jérôme Joy et Peter Sinclair - Locus Sonus, 10 ans d’expérimentation en art sonore (Le Mot et Le Reste)

Site | Facebook

En relation

Entretien: Liam Young - "La VR n’a rien de radicalement nouveau"

Architecte spéculatif renommé Liam Young a honoré le fe

Machines hantées à l'Impakt Festival 2017

Imaginez-vous vivre dans l'internet des objets. Vous caressez un chat fl

Un parfum de mystère plane sur la treizième édition du festival Gamerz

Le chiffre 13 pour cette édition de Gamerz qui verse dans l'é

Acces)s( #17, le reflet de l’humain dans la machine

L'utilisation exponentielle des machines est l'un des sujets de pr&eac