Les artistes numériques face aux nouveaux enjeux de l’intelligence artificielle

Alors que les géants du web préparent leurs stratégies industrielles et commerciales autour des prochains enjeux économiques de l’IA (Intelligence Artificielle), comment les artistes numériques s’emparent-ils de cette nouvelle implémentation technologique et comment en conçoivent-ils une vision à la fois créative et prémonitoire des enjeux que suppose cette nouvelle technologie informatique avancée à double visage ?

Si les outils de réalité virtuelle (casques Oculus Rift, HTC Vive ou Sony PlayStation VR) tiennent encore aujourd’hui le haut du pavé en termes de communication hi-tech et d’investissements financiers dans les nouveaux dispositifs de l’entertainment numérique (1,48 milliard de dollars investis en 2016 dans le domaine de la réalité virtuelle, contre 331 millions de dollars en 2015, selon Pitchbook), et ce malgré des chiffres de vente pas toujours à la hauteur des espérances1, les grandes multinationales des nouvelles plateformes médias, du web et autres réseaux sociaux (le fameux GAFAM, du nom des incontournables Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) semblent déjà tournées vers une autre cible - enjeu économique, stratégique et technologique majeur en devenir -, celle de l’I.A., autrement dit de l’Intelligence Artificielle, ou de l’Informatique Avancée.

C’est ce que laissent en tout cas entendre plusieurs spécialistes de cette technologie de l’assistant virtuel, entité fonctionnelle qui nous servira bientôt de double, de ghost, attentif et cartésien, venant parer à tous nos travers d’humains imparfaits et inorganisés par nature, dans un système d’environnement numérique généralisé et « domotiquement » contrôlé.

En octobre dernier, lors de la conférence « Intelligence Artificielle, où en sommes-nous ? » à la Maison Minatec de Grenoble, dans le cadre de la sixième édition du salon Experimenta organisé par l’Atelier Arts Sciences de Meylan, le CEA et l’Hexagone Scène Nationale, le chercheur Vincent Le Cerf, conseiller en anticipation numérique, témoignait ainsi de la réflexion actuelle, concrète et très poussée, des géants du web quant aux développements en cours dans ce domaine. Selon lui, Watson, l’intelligence artificielle développée par IBM, devrait réaliser en 2018 50% du chiffre d’affaires de l’entreprise.

 

Intelligence Artificielle : la nécessité d’un élan créatif partagé s’impose

Dans cette perspective économique qui se profile, comment se présente le profilage artistique qui a toujours suivi au plus près (parfois même devancé) les grandes avancées technologiques en façonnant toutes les subtilités esthétiques, mais aussi réflectives, du computing art, du web art et plus largement des arts numériques ?

Précisons-le d’abord à l’intention des plus curieux, les propositions artistiques actuelles procédant directement de ces I.A. – notamment la fameuse conception visuelle automatisée du Deep Dream (du nom de l’application créée par Google) – laissent perplexe. Mais les techniques en amélioration constante permises par le grand enseignement du deep learning, assidûment octroyé à ces nouvelles intelligences non-organiques, laissent ouvertes de nombreuses perspectives.

Pour beaucoup de spécialistes de l’I.A., la nécessité d’un véritable élan créatif qui associerait les artistes à la réflexion dans ce domaine s’impose. C’est ce qu’a préconisé, toujours dans le cadre du cycle de conférence d’Experimenta, la chercheuse au CNRS/INSHS Véronique Aubergé qui appelle de ses vœux « la révolution algorithmique ». Une manière, partagée par d’autres acteurs du secteur (le psychologue cogniticien et conseiller scientifique au CEA Théophile Ohlmann, le chargé de coordination de la politique numérique au ministère de la culture Eli Commins ou le directeur général adjoint de l’Atelier BNP Paribas Philippe Torrès), d’émettre en premier lieu quelques réserves sur la façon dont les grandes entreprises citées s’arrogent un nouveau pouvoir de fait sur le citoyen/consommateur, à travers ces nouvelles lignes de codes qui pourraient influer directement, via votre nouvel avatar virtuel personnalisé, sur votre vie au quotidien. Quels sont les choix éthiques de ces algorithmes ? Quel cadre législatif mondial leur trouver, dans ce nouveau rapport de force sans cesse rappelé, entre le nouvel état/entreprise et l’état/nation traditionnel ? Doit-on laisser les entreprises de la Silicon Valley décider de notre avenir à notre place ? Les questions sont nombreuses et la mobilisation collective qu’elles supposent laisse toute sa place à l’interventionnisme artistique.

Alien Matter : l’intelligence Artificielle s’invite dans la réflexion artistique

De fait, un certain nombre d’entre eux se sont déjà emparés du sujet, à l’image de l’artiste de Vancouver Ben Bogart et de sa très récente pièce Watching (Blade Runner), tirée de la série en cours Watching and Dreaming. Le Canadien y traite de manière générative les techniques de segmentation pédagogique - et les propensions manipulatoires - du machine learning en les traduisant visuellement dans une représentation très « mash-up chromatique » du film de Ridley Scott, l’une des retranscriptions les plus populaires au cinéma d’une Intelligence Artificielle.


Watching (Blade Runner) (2016) Excerpt from Ben Bogart


L’édition 2017 du festival berlinois Transmediale (encore actuellement en cours) souligne dans sa thématique Ever Alusive l’intérêt croissant des artistes numériques pour cette prise de conscience inédite (mais sous contrôle ?) de la machine. L’exposition Alien Matter au Haus der Kulturen der Welt, commissionnée par la spécialiste des usages à la fois humains et technologiques Inke Arms, également directrice artistique du HMKV de Dortmund, en témoigne. « Alien Matter se réfère à ce qui est créé par l’homme, mais qui en même temps, de façon radicalement nouvelle, implique une notion d’intelligence potentielle », explique-t-elle. « C’est le résultat de la manière dont se sont acclimatés tous les dispositifs technologiques fabriqués précédemment. Les environnements façonnés par la technologie résultent en de nouvelles relations entre l’homme et la machine. Les objets tels qu’on les définissait, sous un aspect simplement technique ou utilitaire, sont devenus des agents autonomes. Leur capacité à apprendre et à agir en réseau remet fondamentalement en question la hiérarchie supposée entre le sujet actif - l’homme - et l’objet passif. Les œuvres présentées dans l’exposition évoquent ces variations structurelles au sein de ce rapport de pouvoir, soulèvent des questions sur notre environnement actuel et pour savoir s’il a déjà franchi la frontière supposée menant à ces intelligences, ces "matières étrangères", annonciatrice du concept naissant de mégamachine, pour faire référence à l’œuvre de Günther Anders [et notamment à son ouvrage L’Obsolescence de L’Homme]. ».

Les projets présentés mettent en effet en perspective plusieurs extrapolations autour de cette nouvelle machine omnisciente, formatée selon les règles en vigueur dans les techniques d’apprentissage de l’intelligence artificielle. Dans son DullDream, l’artiste néerlandais Constant Dullaart se sert des principes de systèmes nerveux artificiels utilisés pour les séquences de reconnaissance faciale et vocale en machine learning pour prendre à contre-pied leurs jeux habituels de transformation/intensification hallucinogènes des motifs établis par le programme Deep Dream de Google. Il en rend au contraire une version affadie et morne.  Dans son installation vidéo Recursion, le Rhénan Sascha Pohflepp replace l’humain au cœur des considérations littéraires d’une I.A. à qui l’on avait demandé de concevoir un texte agrégeant de multiples sources (allant de Wikipedia aux chansons des Beatles !) autour de la notion d’humanité. Confié à l’interprétation d’une actrice filmée en gros plan, le texte semble jouer d’un curieux feedback entre sa source humaine automatisée et sa locutrice humaine bien en chair et en os.

Bien entendu, les traditionnelles interprétations futuristes dystopiques et robotiques sont de mise. Elles percent au grand jour dans le Artificial Intelligence for Governance, the Kitty AI de Pinar Yoldas, où l’artiste turque met en scène une animation 3D d’une Intelligence Artificielle aux traits de félin dirigeant une mégapole en 2039 et évoquant sur un ton docte tous les échecs de l’homme (crise des réfugiés, crise climatique) ayant conduit à sa déchéance.

intelligence artificielle
 

Elles renvoient à la vision d’une intelligence artificielle/robot qui prendrait en charge l’humain de la naissance à la mort dans l’étrange sculpture cybernétique Swoon Motion de Katja Novitskova montrant une balancelle pour bébé reproduisant les battements de cœur maternels. 

Cette perte d’autonomie ou de pouvoir de l’homme est interprétée avec plus de malice encore par le Predictive Art Bot de Nicolas Maigret et Maria Roszkowska. Par le biais d’algorithmes conceptualisés mais s’inspirant des logiques analytiques prévisionnelles ayant cours dans la finance, le bot ici créé prophétise de nouvelles trajectoires - souvent absurdes – pour le futur artistique. Suivable sur Twitter (twitter.com/predartbot), ces élucubrations transhumanistes jouent autant de la nature intrigante de la machine que de la soif de l’homme pour des idées et des concepts toujours plus neufs. Le HFT The Gardener de la Britannique Suzanne Treister fait également appel aux algorithmes boursiers des trading bots, mais en jouant des lectures psychédéliques qu’en donne un trader fictif imaginé par l’auteur. Jouant de formes botaniques, de dessins kaléidoscopiques et de visions urbaines futuristes glitch, les planches graphiques, photographiques ou vidéo de Treister matérialisent un champ visuel psycho-actif et chamanique parfois inquiétant.

Il faut dire que la nature psychologique de ces nouveaux rapports homme/machine paraît vivace. D’autant plus lorsqu’elle touche à l’objet-clé de notre quotidien, le fameux smartphone, que l’artiste/performeur Johannes Paul Raether place au cœur de son installation Protekto.x.x. 5.5.5.1.pcp, elle-même basée sur une performance réalisée l’an dernier – en plein Apple store de Berlin ! – par l’un de ses personnages-avatars, Protektoramae, dont la mission est rien moins que d’enquêter sur le rapport obsessionnel des gens pour leur téléphone portable. Une preuve que l’humour reste de mise dans les considérations tirées de cette nouvelle liaison complexe, comme en atteste aussi le GreenScreenRefrigeratorAction de Mark Leckey, où l’on peut assister au monologue d’un gros réfrigérateur dont la condescendance narcissique renvoie autant à la nature humaine – et donc à son influence, au final, supposée sur la machine – qu’aux dérives fonctionnelles de machines devenues omnipotentes, et donc un peu décadentes. Une triste fin pour l’internet des objets.
 

 #SOFTLOVE : L’amour piège entre l’homme et la machine

Cette vision, théâtralisée presque, du rapport mimétique entre l’humain et la machine ne doit pas être occultée, ni minorée. Elle était déjà au centre du dispositif L’Esprit Humain de Jean-Pierre Balpe, grand spécialiste des relations entre littérature et informatique, réalisée en coproduction avec Digitalarti et présentée en 2015 dans le cadre de l’exposition Animal/animal à l’Abbaye royale de Saint-Riquier. Dans un cube pénétrable noir, une voix de synthèse générative “réfléchissait” à voix haute sur la nature étrange et étrangère du spectateur qui lui rendait visite – le fameux « esprit humain » – en témoignant d’une véritable indépendance philosophique vis-à-vis de celui qui fût son créateur. Elle est encore aujourd’hui au cœur d’un des plus intéressants travaux en cours autour du rapport entre l’humain et l’intelligence artificielle, en l’occurrence celui mené par le metteur en scène Frédéric Deslias (assisté d’Hugo Arcier pour la création audio-visuelle et de Ben Kuper pour le développement informatique), directeur de la compagnie Le Clair Obscur, dans sa pièce #SoftLove, tirée du livre d’Éric Sadin du même nom.


#SoftLove introduction

Le livre relate vingt-quatre heures de la vie d’une femme à travers le regard avisé et éperdu de son assistant numérique. Une façon fictionnelle pour Éric Sadin de poursuivre sa réflexion sur notre  troublant environnement technologique contemporain et ses dangers (son fameux ouvrage La Silicolonisation du monde). La pièce de Frédéric Deslias y appose tout l’à-propos scénographique d’un environnement domotique/connecté jouant autant le rôle d’un carcan que d’un cocon protecteur, et où l’intelligente artificielle s’ingèrerait dans le quotidien de l’homme comme un véritable assistant/ange gardien particulièrement intrusif, au point qu’une relation amoureuse finisse par s’esquisser – on n’est pas très loin non plus du film Her de Spike Jonze.

En filigrane de ce scénario déroutant, une question s’impose : derrière les enjeux économiques portés par la question de l’Intelligence Artificielle, l’émotion pourrait-elle donc s’imposer et nous guider vers un nouveau rapport de société entre l’homme et la machine comme l’évoquent d’ailleurs Joi Ito, directeur du Media Lab du MIT (Massachusetts Institute of Technology) et Jeff Howe, journaliste à Wired, dans leur récent livre Whiplash: How To Survive Our Faster Future, qui prône l’adaptation de l’humain aux progrès technologiques et dessine un avenir reposant sur une forme d’intrication entre l’homme et la machine? Si Frédéric Deslias s’accorde sur le changement sociétal, il est loin de lui accorder une quelconque valeur de sublimation. « Disons que nous vivons au cœur d'une révolution historique​, ce qui n'est là pas un jargon de politique-marketing mais bel et bien une question sociétale et civilisationnelle », analyse le metteur en scène. « L'ère de la numérisation s'enchaine logiquement à l'ère de la mécanisation des tâches : autant nous avions décuplé de façon exponentielle nos forces motrices, et automatisé nombre de tâches de nos corps (voitures, machines industrielles, etc.), autant ce qui se passe avec les algorithmes opère un mouvement analogue en délégant massivement les tâches de nos cerveaux, à tous les niveaux et de façon exponentielle. Mais ce qui se passe avec les Intelligences Artificielles est que pour la première fois on responsabilise des algorithmes, on leur permet de  prendre des décisions qui déresponsabilisent les humains. C’est une entrave au libre arbitre. » Pour autant, vivrait-on sous la menace imminente de la dictature du code, ou ne serait-ce pas plutôt sous celle de celui qui l’écrit ? « Je suis désolé de casser le mythe mais un  algorithme, c'est un code, ou une suite de codes plus ou moins complexes. Il faut remettre les choses à leur place. Quand bien même la puissance de calcul d'un supra-ordinateur sera massive, celui-ci exécutera une suite de commandes, pré-dictées, pensées et codées par des équipes d'ingénieurs et de développeurs » Et derrière ces petites mains, ce sont bien les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) précédemment évoquées que Frédéric Deslias pointe aussi du doigt. «  Chacune de ces firmes déborde largement le budget d'un état et a la main mise sur le monde via le réseau des réseaux. Ces quelques entreprises, ces quelques gens issus généralement du microcosme très protégé et socioculturel de la Silicon Valley régissent nos comportements en lignes par des codes  qui cloisonnent nos façons de faire, par des fonctionnalités logicielles bien établies, et centralisent nos activités sur les boulevards de l'Internet, ces nouvelles places publiques, pour lever des milliards, de datas, de dollars...Nos moindres comportement, on le sait,  y sont captés, tracés, pistés, massivement archivés et revendus dans un marché très (trop) obscur. Comment ces firmes arrivent-elles à gagner tant d‘argent en revendant du data? Et à quoi sert cette moisson de datas? C’est ce que Sadin appelle "le commerce des données de la vie". Se poser des questions sur la surveillance aujourd'hui, sur le libre arbitre, sur la liberté d'agir et la pensée collective, fait froid dans le dos. »

Pourtant ces questions, il revient plus que jamais à l’artiste de se les poser. Garde-fou, lanceur d’alerte ou simple annonciateur d’un futur en marche, son regard nous invite à garder un œil critique et vigilant sur cette prochaine étape possible des modélisations numériques industrielles : celle des consciences ?

Laurent Catala
 

1 : Selon SuperData Research, Oculus aurait vendu 360 000 Rift, HTC 450 000 Vive et Sony 750 000 PSVR depuis la commercialisation de ces produits en 2016, des chiffres inférieures aux prévisions, avec notamment, d’après Doug Renert de Tandem Capital, des ventes plutôt décevantes durant les fêtes de fin d’année.

 

 

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