Les apprentis sorciers: quand les artistes jouent avec le nucléaire (2/2)


Suite et fin de notre dossier Art et Nucléaire
>> Partie 1

Pour l'heure, ce sont les centrales qui explosent. Tchernobyl puis Fukushima. Parmi les nombreuses créations vidéo qui "documentent" ces lieux du désastre, The Radiant (2012) du collectif The Otolith Group concentre toutes les techniques (found footage, etc) et regards (critiques, empathiques, etc.) sur le sujet. La séquence où le liquidateur japonais pointe son doigt ganté vers l'objectif d'une caméra de surveillance est particulièrement saisissante.


THE RADIANT (extract) from Simon Arazi

On la retrouve dans son intégralité dans Machine To Machine (2013) de Philippe Rouy. Au-delà, cela traduit aussi l'émergence d'un art du "temps de la fin" (pour citer Günther Anders), où se combine "esthétique de la catastrophe" et "poétique des peurs".


Philippe ROUY : Machine to Machine (EXCERPT) 

Ce qu'avait cristallisé le philosophe Paul Virilio au travers d'une exposition à la Fondation Cartier en 2002 baptisée Ce qui arrive (i.e. accidens). Dans cette esquisse du "musée de l'accident" figurait la catastrophe de Tchernobyl. En préambule de l'expo, dans un avertissement, il renversait les propos mensongers des experts du nucléaire au sujet du fameux nuage en déclarant : Si l’on expose une bombe atomique, il ne s’agit que d’un problème purement culturel… Signalons que Le Sarcophage de Bilal & Christin (2000) repose sur cette idée d'un "Musée de l'Avenir" dystopique et axé autour de Tchernobyl. La BD se présentant comme une vraie-fausse plaquette publicitaire, parabole d'un art hypermoderne et d'un futur technologique "rayonnant".
 

Bilal Le Sarcophage             Correspondances ; Le Sarcophage, Pierre Christin, Enki Bilal

Dans l'absolu, nous y sommes déjà : outre les premières excursions touristiques en zone interdite, quelques artistes ont véritablement commencé a jouer les "stalkers" aux abords des centrales accidentées… Un peu sur le modèle des activistes Yes Men, le collectif d'artistes Chim↑Pom, qui a commis plusieurs interventions à Hiroshima et Fukushima, a monté une expo regroupant plusieurs œuvres (installations sonores, dispositifs, projections vidéos, objets…) avec des artistes associés à leur projet intitulé Don't Follow the Wind (2015). Particularité, les œuvres sont dispersées à l'intérieur même du périmètre d'exclusion de Fukushima. L'ouverture au public est donc une chimère compte tenu du temps de décontamination. En attendant, on a un aperçu de cette exposition invisible à travers quelques infos audio sur un site dédié, un catalogue, des artefacts et un making-of.


Radioactive Art in Fukushima | Don’t Follow the Wind

 

Parmi les artistes figurent Eva & Franco Mattes (alias 0100101110101101.org) impliqués dans A Walk in Fukushima (1). Un dispositif d'immersion à 360°, avec des casques VR dans une conception bricolée très DYI, qui nous plonge dans cette zone d'exclusion. Auparavant, le duo d'artistes avait conçu une installation ludique à partir de barres métalliques récupérées dans le périmètre interdit de Tchernobyl ! Autre artiste invité, Trevor Paglen qui a conçu un cube vitrifié de 20cm de côté, bleu-vert avec des striures noires, fabriqué à partir de résidus faiblement radioactifs prélevés aux abords immédiats de Fukushima et d'autres issus de la première explosion atomique (Trinity Cube, 2015).
 

Trinity Cube
Travor Paglen, Trinity Cube, 2015

Hors de cette "non-exposition", on retrouve le même principe avec Black Square XVII (2015) de Tary Simon. Cette œuvre opaque est une compression de déchets encore plus radioactifs, vitrifiés puis emprisonnés dans un petit container en métal renforcé qui renferme aussi une missive de l'artiste pour le futur. Réalisée à l'occasion du centenaire du fameux Carré noir sur fond blanc de Malevitch, que le dispositif de présentation rappelle, cette pièce ne pourra être vue sans protection que dans mille ans…

Black Square Tary Simon
Black Square XVII (2015) de Tary Simon

Ce projet a été conçu en collaboration avec ROSATOM (l'équivalent russe de l'Autorité de Sureté Nucléaire). À noter que, si "l'art du nucléaire" est un des prolongements ultimes de la sphère art / science, les organismes actifs dans le domaine optent généralement pour des projets et résidences artistiques qui oblitèrent leurs activités nucléaires. C'est le cas de l'Atelier Art/Science du CEA (Commissariat à l'Énergie Atomique), très très éloigné de ce genre de démarches… Le seul pôle constitué autour de pratiques artistiques liées à la problématique du nucléaire est celui fédéré par la curatrice Ele Carpenter (2) au sein de l'association Arts Catalyst qui porte des projets orientés art, technique et critique sociale.

Plus simple à manipuler que les déchets nucléaires, la terre contaminée peut également un être un élément constitutif d'une œuvre. Reprenant le vieux principe de l'instrument "préparé", Fuyuki Yamakawa joue avec des interférences provoquées par la radioactivité qui s'échappe d'un échantillon de sol contaminé via des guitares reliées à des compteurs Geiger (Atomic Guitars Marks I & II, 2011) qu'il manipule revêtu d'une combinaison protectrice.

Atomic Guitars Fuyuki Yamaka
Fuyuki Yamakawa, Atomic Guitars Marks I & II

Redécouvrant l'effet du rayonnement sur la pellicule argentique, le photographe Shimpei Takeda a mis au point tout un protocole d'impression à partir de prélèvements de terre radioactive qu'il a méticuleusement collectés et géolocalisés au pourtour de Fukushima. Il en résulte une cartographie en noir et blanc, constellée d'impacts qui semblent scintiller comme les étoiles dans l'univers (Traces, 2012).

On connaît bien ce principe de rayonnement ionisant tant il est associé à l'imagerie médicale. Le plasticien Marc Ferrante s'en est saisi pour "exposer" ce type d'images. Il propose toute une collection de radios de mains. 110 au total faisant intervenir des professions éminemment manuelles, allant de chirurgiens à des marionnettistes et magiciens. Les radios montrent des gestes spécifiques dans leur dénuement squelettique (Jeux de mains…, 2005-2017).

Jeux de mains marc Ferrante
Jeux de mains, Marc Ferrante

Mais la démarche a été jugée suffisamment ambigüe pour que l'ASN (Autorité de Sureté Nucléaire) opère des inspections auprès des laboratoires médicaux où ont été réalisés les clichés et impose un rappel à la loi selon laquelle L’usage de la radiographie sur le corps humain à des fins non médicales est interdit, selon l'article L1333-11 du code de santé publique… 

Bénéficiant d'un arsenal législatif moins rigoureux et d'entrées privilégiées au sein du complexe nucléaire militaro-industriel de Hanford, près duquel il vivait dans l'État de Washington, James Acord reste le seul artiste à ce jour a avoir manipulé des matières fissibles d'une extrême dangerosité. Dûment doté d'une licence unique dont il s'était fait tatoué le numéro, ce "Facteur Cheval du nucléaire" avait récupéré des barres d'uranium appauvri extraites d'un réacteur démantelé avec pour ambition de réaliser un ensemble de sculptures monumentales en forme de land-art. Une œuvre inachevée : James Acord s'est suicidé en janvier 2011.

Lityin Malaw

Photo titre: Clay Lipsky / Atomic Overlook

(1) Proposé également dans le cadre de Real Lives Half Lives: Fukushima, exposition du 19 mai ay 15 juillet 2017, à l'Arts Catalyst Centre à Londres
(2) Ele Carpenter, The Nuclear culture source book (Black Dog Publishing, 2016)

 

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