L’innovation au filtre du mapping

L’innovation doit-elle rester le pré carré des grands groupes industriels et des institutions, ou d’autres grilles de lecture sont-elles possibles ? Voici en substance l’une des questions – essentielle au vu des développements technologiques constants qui influencent nos vies et modélisent notre avenir, entre Intelligence Artificielle et Réalité Virtuelle – qui transparaît en filigrane de l’édition 2017 du Mapping Festival genevois.

Logique de réappropriation des outils d’innovation technique par le public, de créativité « démocratique », valorisation de la vulgarisation, les étranges films de l’école du film scientifique de Kiev – menée par le réalisateur Felix Sobolev sous l’étiquette esthétique Kinotron – promènent au cinéma Spoutnik un premier regard intéressant du Mapping Festival sur les contours d’une innovation technologique sous contrôle. Dans ces projets cinématographiques souvent très expérimentaux, datant des années 60 aux années 80, les prémisses du rapport art / science côtoyaient les logiques éducatives – et les schémas de propagande – dictées par le modèle soviétique. Mais à travers eux, toutes les thématiques les plus actuelles comme la recherche astronomique, la cybernétique, les nouvelles méthodes éducatives informatisées, les ghosts de l’intelligence artificielle, bref tous les enjeux définissant les nouveaux imaginaires liés à des processus d’accélération des capacités de l’homme, se dévoilaient déjà dans un autre champ des possibles, plus libre et créatif, en matière de diffusion des principes d’innovation technologique – un axe visionnaire qui fut d’ailleurs peut-être fatal à Sobolev, qui décéda alors qu’il était en train de réaliser son film de propagande plus ou moins commandité par le KGB, The Target Is Your Brain.
 

Autopsie de l’idéologie technologique

Ce principe de remise en cause des modèles dominants en matière de gouvernance technologique se retrouve avec encore plus de force dans l’exposition centrale du festival au Commun, concoctée par les artistes Nicolas Maigret et Maria Roszkowska, et intitulée du nom de leur groupe de recherche sévissant entre art et détournement, Disnovation.org. À travers une série d’installations numériques et/ou conceptuelles, l’exposition stigmatise cette innovation qui inonde le discours dominant depuis les sphères politiques et médiatiques jusqu’au système éducatif et au monde artistique, dressant ainsi les contours d’un contexte techno-positif ambiant s’apparentant à une véritable propagande de l’innovation, une idéologie issue de l’évolution technologique dont l’exposition procède à une implacable autopsie. 

« Le point de départ de l’exposition, c’est le constat de la manière dont les discours autour de l’innovation sont accaparés par les entités dominantes issues du monde économico-industriel, du politique, de certaines start-up », explique Nicolas Maigret. « C’est un imaginaire normé, où la seule énergie va dans le sens de la logique des profits économiques, entretenant le mythe d’une croissance continue, participant à l’obsolescence programmée des machines afin de toujours produire plus. »

Pour autant, dans cette idée de repenser un imaginaire plus libre autour de l’innovation technologique, les pièces présentées dans l’exposition ne se limitent pas une critique en boucles de ce diktat. Elles s’entendent aussi comme un ensemble de contre-propositions à ce modèle dominant. « Le problème, ce n’est pas l’innovation, mais la façon dont la pouvoir se l’approprie », poursuit Nicolas Maigret. L’exposition s’attache d’abord ainsi à relater une série de récits parallèles permettant de complexifier le débat, de donner à voir d’autres histoires, d’autres logiques de pensée qui coexistent, des témoignages de nouveaux usages, de nouvelles pratiques qui « créent de nouvelles incidences, de nouvelles expériences plus sensibles autour de l’innovation et  montrent l’enchevêtrement du technologique et de l’humain », résume Nicolas Maigret.

Récits parallèles de l’innovation

Ces récits parallèles peuvent prendre des formes très diverses comme le montre la collection de téléphones gadgets (toyphones, Buddhaphone, téléphones en forme de paquets de cigarettes, de briquets ou de coques pour iPhone) issus du marché asiatique et regroupés sous l’intitulé Shanzhai Technology. « En Europe, il  n’y a pas de place pour ce genre de produits car tout est volontairement normé par les producteurs. En Asie, les usines sont sur place et le savoir-faire est là. Cette déclinaison de formes, allant du téléphone tout en plastique pour les personnes incarcérées jusqu’au téléphone spécial Afrique qui n’a pas besoin d’être rechargé pendant une longue période témoigne de l’émergence d’une vitalité et d’un imaginaire en opposition avec nos lois du marché », souligne Nicolas Maigret.
 

Shanzhai Technology
Nicolas Maigret
Shanzhai Technology, Nicolas Maigret, Clément Renaud & Maria Roszkowska (DISNOVATION.ORG)

Cette vitalité de l’innovation en mode système D se met en scène également de manière filmique dans le documentaire complémentaire au livre The Pirate Book - une compilation transversale de stratégies et d’histoires publiées il y a quelques années par le collectif et témoignant d’expériences locales visant à émanciper les contenus culturels de la domination de l’ordre économico-politique. Le film, réalisé dans le cadre d’une édition spéciale du livre élaborée avec la revue Neural, s’intéresse par exemple à diverses « professions » procédant de cette inventivité parallèle, comme celle de constructeur de sac amplifié pour marchands de CDs pirates sur les marchés mexicains.

Les clins d’œil portés par ces « récits » sont nombreux, comme ceux évoquant les fantômes du passé militaire de l’innovation à travers les trajectoires de missiles balistiques transposés dans Google Earth de la pièce Warzone, ou ceux s’amusant d’une classification muséale en mode work-in-progress autour des échecs – souvent volontairement tus pour des raisons commerciales – de l’innovation que porte le projet Museum of Failure (clin d’œil aussi sans doute à  l’ancien projet de Nicolas Maigret, mené conjointement avec Nicolas de Montgermont, Art of Failure) .

Museum of failures Nicolas Maigret
THE MUSEUM OF FAILURES, Nicolas Maigret & Maria Roszkowska 

« Ces morceaux d’histoire sont rarement conservés car ils vont à l’encontre de la façon dont on la fait, en sanctifiant uniquement les épisodes glorieux », acquiesce Nicolas Maigret. « Évoquer les échecs de l’innovation participe de cette logique de complexité, de ce témoignage autour des autres façons d’agir en termes d’innovation. » Actuellement présenté sous la forme minimaliste d’un meuble de bureau avec fiches de classement rangées pas étagères, le projet entend cependant s’épaissir. « C’est un projet qui va se poursuivre. Il est pour l’instant à l’état de Wiki collaboratif et cette présentation sous forme de meuble peut s’apparenter aux étages d’un véritable musée en cours de montage. »


Drone-2000 (Floating Prophecies) 

L’installation vidéo Floating Prophecies convoque elle la forme récurrente du drone, une machine que Nicolas Maigret a souvent utilisé dans des travaux comme Drone 2000, et qui incarne pour lui la collusion parfaite entre stratégie marketing douteuse et objet symbole d’une époque placée sous le signe du contrôle et de la surveillance. Dans cette pièce, Disnovation.org établit une étrange corrélation narrative entre le folklore du web autour des drones et une littérature d’anticipation, parfois ancienne, qui préfigurait avec une préscience étonnante l’avènement de ces machines volantes fantasques. « Toutes les vidéos du montage sont tirées d’images populaires de drones, postées sur YouTube par des particuliers », précise Nicolas Maigret. « Puis on a réuni une collection de phrases d’auteurs de SF – lues par l’artiste Black Sifichi – qui anticipaient l’existence et les usages de ce type de machines. Ce qui est incroyable, c’est que cela s’assemble très bien malgré l’anachronisme. Nous avons juste corrélé les textes et les images, comme dans une nouvelle fiction. »

Les zones de friction du web

Mais de la fiction à la friction, la distance n’est pas très éloignée dans cette analyse nourrie des principes dévoyés de l’innovation technologique. Entre manipulation contrôlée et résistance au flux d’information numérisée, l’exposition révèle donc dans sa seconde partie de nombreuses zones de friction qui s’avèrent elles aussi pourtant potentiellement créatives. « Il est intéressant de voir ce que peuvent générer les conséquences de notre monde hyper-connecté », souligne Nicolas Maigret. « Il existe des zones de friction opérantes entre les internautes et le réseau global et il est important d’essayer de leur donner un sens, de regarder ce qui s’y produit et d’en faire remonter à la surface les particularités, les spécificités que cela génère. »

Là aussi, dans ces interstices du réseau, la préscience et le détournement s’invitent encore une fois à travers deux pièces déjà connues.
Du côté de la préscience, l’entité robotico-algorithmique Predictive Art Bot s’amuse toujours à jouer les prédicateurs de nouvelles tendances artistiques à partir des fils RSS de médias bankables – Vice, CNN, Science Alert, Wired ou Designboom – dont elle reformule un choix de mots-clés dans une articulation de concepts imaginatifs…et potentiellement prévisibles !

Predictive Art Bot
Predictive Art Bot, Tomoya Watanabe, Goh Uozumi, Yumiko Shiono a.k.a MTP. Sur une proposition de Disnovation.org

« Aujourd’hui, la recherche en intelligence artificielle utilise tellement les mêmes outils que l’on sait à peu près quels sont les concepts, les directions qui vont émerger », pointe Nicolas Maigret. « D’où l’idée de programmer une entité qui puisse anticiper tout cela, qui puisse arpenter tous les champs du possible à partir des derniers mots-clefs et explorer les idées qui peuvent sortir de tout ça. C’est à la fois ironique et exploitable. C’est une manière d’utiliser les flux tendus offerts par les nouvelles technologies du réseau, et en même temps, ça peut être un vrai déclencheur, une manière de déléguer le travail éreintant de la veille à un algorithme. » 

Du côté du détournement, la pièce multi-écrans The Pirate Cinema témoigne toujours avec la même verve de la vitalité du réseau et de ses échanges de fichiers Peer-to-Peer en temps réel dont elle rapporte un réarrangement en forme de mash-up audiovisuel imprévisible et syncopé. Pour Nicolas Maigret, ce sont encore une fois les méthodes de surveillance qui émergent de ce triptyque audiovisuel génératif. « La pièce, tout comme les principes d’échange par P2P, détourne les protocoles de surveillance mis en place par les grands groupes d’ayant-droits de l’innovation », décrit-il en insistant sur l’importance de « montrer la matérialité de ce qui est échangé ». 

The Pirate Cinema
The Pirate Cinema, Nicolas Maigret - 2012-2014. Voir version online
 

Car l’expression artistique et esthétique qui se dégage de ces zones de tension du web, mais aussi des nouvelles formes de censure qu’elles induisent, ne doit pas être minorée. Elle transparaît notamment avec une grande force minimaliste de la salle noire consacrée à la dernière pièce créée, Blacklists, un espace tout en pénombre confiné depuis lequel émerge, sous forme de classieux registres reliés et de tableaux numériques au URLs défilantes, la liste des adresses web bloquées par les tenants du nouvel ordre économique moral mondial. « Beaucoup d’entreprises technologiques se font de l’argent en produisant ce genre de listes qui servent à bloquer l’accès à certains sites dans l’enceinte de lieux publics, d’autres entreprises, etc. », explique Nicolas Maigret. « Ces fichiers sont vendus par ces entreprises à leurs clients sous forme de programmes, mais pour les relier aux bibliothèques interdites du Moyen-âge, nous avons voulu les présenter aussi sous forme de reliures. Il y a 13 tomes de 666 pages et on peut voir que s’il y a des classifications prévisibles – comme le porno, la violence, le jeu –, il y en a d’autres qui peuvent être beaucoup plus controversées, comme le féminisme par exemple. »

 

Le visage, contrôleur de la machine de détection

Use your face as an interface

Pour le Mapping festival, ces lectures artistico-critiques des stratégies omnipotentes ou alternatives de l’innovation portée par les pièces de Disnovation.org ou par les films scientifiques de l’école de Kiev ne constituent pas pour autant une fin en soi. Elles nécessitent d’y adjoindre une dimension complémentaire, plus pédagogique, participative et grand public. 

Plusieurs ateliers ont donc une nouvelle fois été mis en place dans cette édition 2017, parmi lesquels le workshop Use Your Face As An Interface mené par l’artiste hongrois Popesz Csaba Láng, visant là aussi à inverser les rôles en matière de contrôle technologique puisque cherchant à faire du visage – habituel objet pisté par les caméras de tracking – le contrôleur potentiel de la machine qui le détecte. 

Mapping Festival Zoo Usine
Clubbing, Zoo/Usine, 7.5.16

Mais bien entendu, c’est surtout derrière le format consensuel et spectaculaire du live AV, que se sont exprimées les expressions innovantes et audiovisuelles les plus abordables et sensibles. Retrouvant le cadre rococo du Théâtre de l’Alhambra, la soirée de clôture des performances live AV du festival s’est ainsi enroulée autour d’une étrange thématique de la nébulosité – cartographique, perceptive ou plus physique – dans laquelle a notamment brillé le projet Continuum conçu par l’artiste visuel néerlandais Tarik Barri et le musicien électronique Paul Jebanasam.

Un mélange synesthésique d’expressionnisme cinématographique, de peinture spatialisée, d’effets pyrotechniques projetés, d’émulsions psychédéliques et de composition électronique orchestrale qui a fait forte impression et a sans nul doute constitué la meilleure incarnation d’une innovation technologique émotionnellement portée par le creuset créatif des images et du son.


Laurent Catala

Nous sommes heureux de compter parmi les partenaires du Mapping Festival 


 

Mapping festival
du 11 au 28 mai 2017
Genève.
www.mappingfestival.com

 

 

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