Joris Guibert : Un univers au delà du numérique

Vidéaste et enseignant en Arts Audiovisuels Joris Guibert est un chamane des temps modernes. Un créateur d’images dont la matière première vient du cosmos et de l’origine du monde. Captée par l’artiste sur des appareils faussement primitifs, cette materia prima magmatique luminescente rend possible un nouveau type de cinéma : celui qui nous conte en temps réel la grande histoire de l’univers. Rencontre avec un artiste habité par une œuvre qui dépasse le numérique.

Actualisation Mai 2016: la Film Gallery des éditions Re:voir expose en ce moment l'exposition "Le revers de l’image'" prolongée jusqu’au 6 juin. Le finissage sera le 4 juin à 21h30 dans le  laboratoire de cinéma expérimental l’ETNA, avec une performance audiovisuelle : un film de fiction performé, à partir de techniques exclusivement de lumière empruntant à l’art cinétique et au cinéma expérimental. Ce récit d’images est accompagné musicalement par l’acousmaticien Fréderic Fradet. Il sera suivit de projections des membres du collectif Etna. lien
 

Le vendredi 27 février 2015, le français Joris Guibert présentait Big Bang Rémanence, un film performé dont l’inspiration prend sa source dans l’imaginaire scientifique et les données astrophysiques, mais aussi dans les visions mystiques de cinéastes tels que Stanley Kubrick (2001 Odyssée de l’espace) ou Andreï Tarkovski (Solaris, Stalker). Avec Big Bang Rémanence, Joris Guibert s’empare de la matière brute de l’image rémanente des photons, des phénomènes électriques, électroniques et électromagnétiques pour réaliser un film expérimental produit en direct, entre flamboiements éphémères et grondante musique des sphères. Le son est émis par l’appareillage vidéo utilisé sur scène. Parallèlement, l’artiste propose également sa première installation, « Khromasoma, le revers de l’image », à découvrir durant La Mostra / Off de la Biennale Internationale du Design de St Etienne à Givors jusqu’à la fin du mois de mars. Avec cette installation vidéo, Joris Guibert canalise le flux lumineux indompté de sa précédente performance, pour mieux l’exposer, captive, à la surface de multiples écrans.


Big Bang Rémanence, Joris Guibert ( 2013) 

Big Bang Rémanence peut sembler très expérimentale et improvisée, pourtant, on y voit aussi la volonté de créer une histoire en direct... je me trompe ?

Joris Guibert : Tout à fait ! Big Bang Rémanence est un film de science-fiction expérimental. C’est du cinéma. D’ailleurs si tu poursuis le raisonnement, tu en déduis que la neige télévisuelle - le bruit blanc traduit en « images » lumineuses avec lequel je joue sur mes petits écrans - est en partie le résultat de la réception du  bruit de fond cosmologique émis il y a plus de 13,7 milliards d'années, soit près de 300 000 ans après le Big Bang. Ce sont les premiers photons qui voyagent dans l'univers et qui parviennent encore jusqu'à nous. Des photons fossiles « rémanents » de 13,7 milliards d'années. D’où le titre de ma performance.

L’équation ancien/moderne intervient à tous les niveaux de ta performance. A première vue cela semble primitif, mais c’est en fait éminemment complexe de par la coexistence de l’analogique et du numérique en complément. Peux-tu nous expliquer comment tu travailles ?

Joris Guibert : Le numérique ici, est incarné par les mini-caméras qui, elles, sont équipées d’un écran LCD. Ce qui me permet de retransmettre en direct à l’écran ce avec quoi je travaille sur mes petits moniteurs analogiques. Concrètement je capture avec ces petites caméras ce qu’il se passe sur les écrans analogiques : la neige, les rémanences électro-luminescentes, en créant ainsi un effet de larsen vidéo optique avec lequel je joue en direct et que je projette sur un écran. Quelque part on peu même dire que j’y perds en utilisant ces caméras numériques, parce qu’un larsen électromagnétique en analogique donne vraiment un rendu stupéfiant, c’est magnifique. Avec le numérique tout est écrasé. Le numérique ici, est juste une question pratique, cela rend les choses plus facilement manipulables en live. Le seul outil numérique qui m’est indispensable, c’est celui qui gère le son. J’utilise un multi-effet qui intervient dans le traitement du son. A la base tout le son est analogique, ce sont des fréquences de neige, le bruit blanc émit par les trois petits téléviseurs que j’utilise comme source sur scène, retransmis en son. L’autre source vient du signal vidéo produit par la console qui est transformé en son, qui passe dans une pédale de distorsion de guitare. Le tout est accompagné du larsen micro de la caméra. Ensuite, pour colorer les fréquences de la neige, j’utilise un petit effet numérique qui me permet de jouer plus souplement avec tout ça.

Comment as-tu découvert toutes les techniques que tu pratiques aujourd’hui ? Elles viennent de l’histoire du cinéma ? De l’art vidéo ?

Joris Guibert : Personnellement je suis un fan du cinéma expérimental, du cinéma élargi tel qu’on l’envisageait dans les années 60. L’idée selon laquelle les films pouvaient être conçus comme des installations artistiques, des performances ou des live shows, avec des projections multi-écrans, des acteurs intervenants devant l’écran, etc. J’ai commencé à faire des films, des courts métrages de fiction. Mais nous n’avions pas beaucoup d’argent à l’époque, et tout coûtait très cher. Et puis j’ai commencé à faire du VJing. A partir de ce moment, ce qui m’intéressait c’était de mixer des images, et plus de faire des films. Il s’agissait d’images existantes, des pubs TV ou des documentaires, des bouts de films. J’ai découvert que ce que nous faisions de manière instinctive dans des soirées, d’autres l’avaient fait avant nous et qu’ils l’avaient même nommé. Que c’était du cinéma. Du cinéma expérimental mais reconnu comme tel.


Khromasoma, le revers de l’image, Joris Guibert

D’où ton intérêt pour la vidéo ?

Oui. J’ai commencé à vraiment aimer la vidéo. Ce qu’elle permet de faire. Ses qualités techniques (qui peuvent être parfois des défauts), son grain, sa fluorescence, etc. Du coup j’ai délaissé les images toutes faites empruntées à d’autres pour creuser les possibilités, tant esthétiques, que techniques, offertes par la vidéo brute. L’aspect bricolé, le câblage, les connections improbables, la construction de dispositifs, l’appareillage. Aujourd’hui, tous mes projets participent de ce principe. Ce sont des meta-dispositifs qui utilisent cette hybridation, ces mélanges.

C’est de là que sont nées Big Bang Rémanence et Khromasoma ?

Oui. Big Bang Rémanence, est en connection avec le réel. Avec l’histoire des photons qui rayonnent dans l’univers comme trame de mon travail, j’ai eu envie de profiter de l’occasion pour faire une performance, comme un détournement des pratiques vidéos puisque le cinéma est du temps construit et que la vidéo est du temps direct. On ne le voit peut-être pas, mais je fais du montage en temps réel sur Big Bang Rémanence. Ce qu’on ne fait pas normalement en vidéo. Je fais des fondus, je passe d’une séquence à une autre, je monte en direct, j’invente un scénario, etc. Je réinjecte du montage cinématographique dans une expérience vidéo produite en directe. C’est un mixe de techniques différentes. Des techniques de cinéma appliquées à la vidéo. Pour Khromasoma c’est la même idée, mais appliquée à une installation. C’est une sculpture vidéo en quelque sorte. Avec laquelle les visiteurs peuvent interagirent.


Big Bang Rémanence, Joris Guibert (2013)

Tu enseignes la théorie et la pratique cinématographique. C’est un domaine fortement impacté par l’arrivée du numérique. L’histoire du cinéma allant avec l’histoire des supports, est-ce que c’est un sujet que tu veux aborder de manière transversale dans ton travail ?

Joris Guibert : Je ne différencie pas théorie et pratique. Je dirais même que je pratique des théories. Je donne des conférences sur le cinéma, sur « comment penser le cinéma », « comment penser avec le cinéma ». La plupart des films que j’utilise comme exemple sont des films autoréflexifs. Parmi toutes les questions posées, il y en a une qui revient beaucoup, c’est : « le passage au numérique met-il fin au cinéma ? » Le cinéma c’est une pellicule qui impressionne des images. C’est un dépôt du réel sur un support analogique. C’est pour ça que l’on nomme ce support « pellicule ». Comme la pellicule de rosée sur une feuille. Du coup la vidéo, l’art vidéo, n’a rien à voir avec le cinéma. Ni en termes de technologies, en termes de support, ni en termes d’esthétique et d’images, ni en termes de pensée. Cela a amené d’autres formes d’images. En vidéo il n’y a pas de champ par exemple. En cinéma on parle de « champ », de « hors champ », comme en photo. La vidéo est limitée par un cadre, mais elle avance en continu. Son objectif est devant elle. Le cinéma lui, englobe tout. On imite le cinéma grâce au montage par exemple, mais en tant que technologie de transmission la vidéo n’a pas les mêmes buts. C’est une technologie qui permet d’envoyer une image d’un point A à un point B. La vidéo est un outil de direct. Le cinéma, lui, permet de transformer le réel, de le découper, de le monter. Ça n’est pas la même philosophie. Il en est de même pour le numérique.

Le cinéma en passant au numérique est devenu de la vidéo. La vidéo, numérique ou non, a amené des choses évidemment. Elle peut faire des choses que le cinéma ne peut pas faire, et inversement. La pellicule pouvait brûler par exemple, c’était beau. La vidéo elle, peut faire du larsen, parce que c’est un temps direct. Ce que je fais sur Big Bang Rémanence. Avec la vidéo tu peux refilmer en direct l’image que tu es en train de produire, comme je le fais aussi avec Big Bang Rémanence. C’est la matière avec laquelle tu me vois jouer en direct.

Propos recueillis par Maxence Grugier

Khormasoma à découvrir jusqu'au 28 mars 
 

Site: khroma-soma.com

VIDEOS


Le revers de l'image from KHROMASOMA 


BIG BANG REMANENCE (performance) from KHROMASOMA 

D'autres vidéos de performances de Khroma Soma ICI

 

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